Simondon, le cours complet
Un cours en seize chapitres, du débutant à l'expert. L'individuation et le préindividuel, le cristal et le vivant, le psychique et le transindividuel, l'information et la transduction, puis toute la philosophie des objets techniques, la concrétisation, le milieu associé, l'aliénation, et la postérité.
Simondon renverse une habitude si profonde qu’on ne la voit même plus. Nous partons toujours de l’individu déjà là, la chose, le moi, la cellule, comme d’une évidence, et nous nous demandons ce qui le constitue. Lui prend le problème par l’autre bout. Avant l’individu, il y a l’individuation, l’opération par laquelle quelque chose vient à exister, se sépare, prend forme. Et cette opération ne s’arrête jamais tout à fait, il reste toujours, dans l’individu, une réserve de ce qui n’a pas été individué. Penser cela, c’est cesser de regarder des résultats figés pour suivre des genèses.
Ce cours suit l’oeuvre de bout en bout, du moment où l’on ne suppose rien jusqu’aux débats les plus actuels. Vous n’avez besoin d’aucune connaissance préalable. Chaque chapitre indique son niveau, de débutant à expert, et l’on monte doucement. Le vocabulaire de Simondon, qu’il forge à mesure, métastabilité, transduction, transindividuel, concrétisation, milieu associé, sera toujours donné, traduit en intuition, illustré par un exemple.
Deux grands livres se répondent. La thèse principale, sur l’individuation, suit la genèse de l’être à travers le cristal, le vivant, le psychique et le collectif. La thèse complémentaire, sur les objets techniques, applique le même regard aux machines, et demande à notre culture de les comprendre au lieu de les craindre ou de les adorer. Longtemps difficile d’accès, cette oeuvre est devenue, de Deleuze à Stiegler, de l’écologie au numérique, l’une des plus vivantes de la philosophie contemporaine.
On a voulu rendre ce parcours clair. Vous trouverez des schémas qui mettent à plat des processus que les mots peinent à tenir ensemble, des tableaux, des exemples concrets, et des encarts qui signalent un piège ou ramassent le fil. À la fin, un glossaire, une chronologie et un petit lexique des concepts de Simondon vous serviront de boussole. Quand un point est obscur ou inachevé, on le dit, et l’on distingue ce que Simondon affirme de ce que ses héritiers en font.
Le chemin se fait en deux grands moments, noués par le milieu. D’abord l’individuation en général et ses degrés, le physique, le vital, le psychique, le collectif, des chapitres deux à onze, avec ses concepts et sa méthode. Puis la philosophie des objets techniques, des chapitres douze à quinze. Le premier chapitre présente l’homme, le dernier sa postérité. Suivez l’ordre, qui est celui d’une montée, ou entrez par où vous voulez.
Chapitre 1. Un philosophe en avance sur son siècle
Niveau : débutant
Il existe des philosophes qu’on lit tout de suite, dès qu’ils paraissent, et d’autres qui attendent des décennies dans un demi-silence avant que leur heure arrive. Gilbert Simondon appartient résolument à la seconde famille. Pendant longtemps, son nom ne disait presque rien hors d’un cercle étroit, et ses livres étaient difficiles à trouver, parfois épuisés, dispersés. Puis, à mesure que le monde se remplissait de machines, de réseaux et de questions sur le vivant, on s’est aperçu qu’un homme avait écrit, dès les années 1950, des pages qui semblaient répondre à nos problèmes d’aujourd’hui. C’est par là qu’il faut commencer ce cours, non par les concepts, qui viendront aux chapitres suivants, mais par l’homme et son destin singulier. Car comprendre pourquoi Simondon est resté longtemps invisible, c’est déjà comprendre quelque chose de sa manière de penser.
Ce premier chapitre est volontairement simple. Il pose le décor. Avant d’entrer, au chapitre 2, dans le geste central de sa pensée, le renversement par lequel il décide de partir non de l’individu mais de l’individuation, il faut savoir qui était cet homme, ce qu’il a écrit, et comment une oeuvre peut mettre quarante ans à être reconnue.
Une vie discrète, une formation brillante
Gilbert Simondon naît le 2 octobre 1924 à Saint-Étienne, ville de mines, de manufactures et de cycles, une cité ouvrière où l’on fabrique des choses. On a parfois voulu y voir une explication facile de son intérêt pour la technique. Méfions-nous de ce genre de raccourci. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’il fait des études éclatantes. Après le lycée à Saint-Étienne puis les classes préparatoires au lycée du Parc à Lyon, il entre en 1944 à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, la voie royale de la philosophie française. Il y croise les maîtres qui comptent à cette époque.
Deux noms méritent d’être retenus, car ils éclairent toute son oeuvre. Le premier est Georges Canguilhem, philosophe et médecin, grand penseur du vivant, de la santé et de la maladie, de ce qui fait qu’un organisme est plus qu’une mécanique. De lui, Simondon hérite l’attention au biologique, l’idée que la vie a sa logique propre et qu’elle ne se réduit pas à de la physique. Le second est Maurice Merleau-Ponty, le philosophe du corps et de la perception, qui pensait l’homme comme un être incarné, plongé dans un monde sensible avant toute réflexion. De lui, Simondon retient le souci de partir de l’expérience concrète, du corps en prise sur les choses, et non d’idées pures. Ajoutons Martial Guéroult, historien rigoureux des systèmes philosophiques, et Jean Hyppolite, le grand lecteur de Hegel. Une telle formation est un terreau exceptionnel.
Simondon obtient l’agrégation de philosophie en 1948. Mais il ne s’arrête pas là, et c’est déjà significatif. Il poursuit des études de psychologie, s’intéresse à la physiologie, suit des cours de médecine. Là où beaucoup de philosophes restent enfermés dans les textes, lui veut savoir comment les choses fonctionnent réellement, comment un nerf transmet un signal, comment un cristal se forme, comment une machine travaille. Cette curiosité pour les sciences et les techniques n’est pas un passe-temps à côté de la philosophie. Elle en est le coeur. Simondon est un philosophe qui veut comprendre le réel de l’intérieur, dans son détail technique et scientifique.
Les deux thèses de 1958
Le 19 avril 1958, Simondon soutient ses travaux de doctorat à la Sorbonne, devant un jury impressionnant qui réunit notamment Jean Hyppolite, Georges Canguilhem, Raymond Aron, Paul Ricoeur et le psychologue Paul Fraisse. À cette époque, en France, le doctorat se composait de deux thèses : une thèse principale, longue et ambitieuse, et une thèse complémentaire, plus courte, sur un sujet connexe. Simondon en présente donc deux, et c’est de cette double soutenance que sort toute son oeuvre majeure.
La thèse principale s’intitule L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information. C’est le grand livre de Simondon, le plus profond, le plus difficile aussi. Il y développe une idée que nous verrons en détail dans les chapitres suivants : il faut cesser de tenir l’individu (une pierre, un être vivant, un moi) pour une évidence de départ, et se demander plutôt comment il vient à exister, par quel processus, à partir de quoi. Ce processus, c’est l’individuation. Le livre suit l’individuation à travers la matière, le vivant, le psychisme et le collectif. C’est une véritable philosophie de la nature et de la genèse de l’être.
La thèse complémentaire s’intitule Du mode d’existence des objets techniques, dirigée par Canguilhem. C’est le livre le plus célèbre, le plus accessible, celui par lequel beaucoup entrent dans son oeuvre. Simondon y prend la défense des machines, non pour les diviniser, mais pour réclamer qu’on les comprenne, qu’on les intègre à la culture au lieu de les craindre ou de les adorer. Il y montre comment un objet technique a une genèse, une évolution, presque une logique interne qui le pousse à devenir plus cohérent. Nous y reviendrons longuement à partir du chapitre 12.
Une remarque s’impose ici, qui dit beaucoup du personnage. Ces deux thèses ne sont pas deux travaux séparés, l’un sérieux et l’autre mineur. Elles sont les deux faces d’une même pensée. La même intuition, la genèse, le devenir, la prise de forme, traverse aussi bien le cristal qui se forme dans une solution que le moteur qui se perfectionne d’année en année. Simondon pense le vivant et la machine avec les mêmes outils. C’est ce qui fait sa singularité, et ce qui le rend si actuel.
Le destin inégal des deux livres
Voici maintenant le fait le plus étonnant, celui qui explique la longue éclipse de Simondon. Ses deux thèses n’ont pas eu du tout le même sort. La thèse complémentaire, sur les objets techniques, est publiée dès 1958 chez Aubier. Elle existe donc, on peut la lire, même si elle reste longtemps un livre rare, cité de loin en loin. La thèse principale, en revanche, connaît une histoire éditoriale presque invraisemblable, et c’est ce qui a le plus nui à sa réception.
Elle ne paraît pas d’un bloc. En 1964, Simondon publie seulement sa première moitié, sous le titre L’individu et sa genèse physico-biologique, chez les Presses universitaires de France. Cette partie traite de l’individuation physique et vitale, le cristal, le vivant. La seconde moitié, qui porte sur le psychisme et le collectif et qui contient des concepts décisifs comme le transindividuel, reste dans les tiroirs. Elle ne sera publiée qu’en 1989, sous le titre L’individuation psychique et collective, chez Aubier, l’année même de la mort de l’auteur. Vingt-cinq ans séparent donc les deux moitiés d’un même livre.
Imaginez l’effet. Pendant un quart de siècle, les lecteurs n’avaient accès qu’à une moitié de la grande thèse, amputée de son sommet, sans son introduction d’ensemble ni sa conclusion d’origine. C’est un peu comme si l’on avait publié la première moitié d’une symphonie en gardant le reste pour plus tard. Ce n’est qu’en 2005, soit près de cinquante ans après la soutenance et seize ans après sa mort, que l’oeuvre est enfin réunie en un seul volume, chez les éditions Jérôme Millon, avec son architecture complète. Le grand livre de Simondon n’a donc existé comme livre entier que dans les années 2000.
Une reconnaissance lente, puis un feu de paille mondial
Faut-il en conclure que Simondon est resté ignoré ? Pas tout à fait, et c’est là qu’intervient un personnage décisif : Gilles Deleuze. Dès 1966, Deleuze rédige un compte rendu très élogieux de L’individu et sa genèse physico-biologique. Il y reconnaît une pensée d’une force rare, et il en reprend les notions les plus neuves, le préindividuel, l’individuation, la disparité, qu’il fait travailler dans ses propres grands livres, Différence et répétition en 1968 et Logique du sens en 1969. Par Deleuze, des idées de Simondon ont donc circulé très tôt, mais souvent sans son nom, comme une eau souterraine. Beaucoup de lecteurs ont rencontré Simondon sans le savoir, à travers Deleuze.
Il faut être honnête sur ce point, car le brief de ce cours nous y oblige : distinguer ce que Simondon affirme de ce que ses interprètes en font sera une règle constante. Deleuze ne recopie pas Simondon, il s’en empare, le déplace, le mêle à d’autres sources. Ce que Deleuze appelle individuation n’est pas toujours, exactement, ce que Simondon avait en tête. Nous aurons l’occasion d’y revenir au chapitre 16. Pour l’instant, retenons le fait : l’influence de Simondon a d’abord été indirecte, filtrée par de plus célèbres que lui.
Le vrai tournant vient plus tard, dans les années 1990 et 2000. Le philosophe Bernard Stiegler place l’individuation et le transindividuel au centre de sa propre pensée de la technique et du temps, tout en reprochant à Simondon d’avoir sous-estimé le rôle de la mémoire technique. Des spécialistes comme Muriel Combes, dès 1999, Pascal Chabot, Jean-Hugues Barthélémy ou Anne Sauvagnargues écrivent les premiers grands livres qui rendent Simondon lisible et en montrent la cohérence. Et puis le monde change. L’ordinateur, Internet, les réseaux, les questions écologiques et le débat sur les machines intelligentes rendent soudain brûlantes des analyses écrites un demi-siècle plus tôt. Un penseur comme Yuk Hui prolonge Simondon vers une philosophie des objets numériques et de ce qu’il nomme la cosmotechnique. La traduction intégrale en anglais arrive tard, Du mode d’existence des objets techniques en 2017, la thèse principale en 2020, et accompagne ce regain mondial.
Le malentendu à éviter
Il faut écarter dès maintenant un contresens très répandu. Beaucoup de gens, ayant entendu dire que Simondon a écrit un livre sur les objets techniques, le rangent dans la case du penseur de la technologie, comme s’il était une sorte de prophète des machines ou un théoricien des ingénieurs. C’est une erreur, et elle déforme tout.
Simondon n’est pas d’abord un philosophe de la technique. Il est un philosophe de l’individuation, c’est-à-dire de la genèse de l’être en général, et la technique n’est qu’un des terrains où il met cette pensée à l’épreuve. La machine et le cristal, le vivant et le groupe humain sont pour lui des cas d’un même problème : comment quelque chose vient à prendre forme et à exister. Réduire Simondon au seul livre sur les objets techniques, c’est prendre la partie pour le tout, et c’est d’ailleurs un effet pervers de l’histoire éditoriale que nous venons de raconter, puisque c’est justement ce livre-là, la thèse complémentaire, qui était disponible quand la grande thèse manquait.
Les deux thèses et leur destin, en un coup d’oeil
Pour fixer ce que nous venons de voir, voici un tableau qui résume la double oeuvre et son sort si différent. C’est sans doute le point factuel le plus important de ce chapitre.
| Thèse principale | Thèse complémentaire | |
|---|---|---|
| Titre | L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information | Du mode d’existence des objets techniques |
| Sujet | La genèse de l’individu, du cristal au collectif | La nature et l’évolution des objets techniques |
| Directeur | Jean Hyppolite | Georges Canguilhem |
| Soutenance | 19 avril 1958 | 19 avril 1958 |
| Publication | En deux temps : 1964 (partie physico-biologique) et 1989 (partie psychique et collective) ; réunie en 2005 | Dès 1958 |
| Destin | Longtemps incomplète, donc mal reçue ; sommet de l’oeuvre | Livre le plus connu et le plus lu, porte d’entrée |
| Concepts clés | Individuation, préindividuel, métastabilité, transduction, transindividuel | Concrétisation, milieu associé, objet abstrait et concret |
Ce tableau dit l’essentiel d’un paradoxe. Le livre le plus important de Simondon est resté le moins lu pendant un demi-siècle, et le livre le plus lu n’est, à ses yeux, qu’une application particulière de la pensée déployée dans l’autre. Tout l’effort de ce cours sera de remettre les choses dans le bon ordre : partir de l’individuation, et redescendre ensuite vers la technique.
Pourquoi on le lit aujourd’hui
Reste la question de fond. Pourquoi se donner la peine de lire un auteur réputé difficile, à la langue dense, qui invente une foule de mots nouveaux (individuation, métastabilité, transduction, transindividuel, concrétisation) que nous apprendrons un à un ? Parce qu’il offre quelque chose de rare : une manière de penser ensemble le vivant et la machine, la nature et la technique, sans les opposer et sans les confondre.
Notre époque a un besoin urgent de cette pensée. Nous vivons entourés de systèmes techniques que nous comprenons mal, traversés de questions sur ce qu’est la vie, sur ce que peut une machine, sur la place de l’humain au milieu de ses propres inventions. Les vieilles oppositions, l’homme contre la machine, le naturel contre l’artificiel, le sujet contre l’objet, ne suffisent plus. Simondon propose autre chose : une pensée du devenir, de la relation, de la genèse, où les êtres ne sont jamais des blocs achevés mais des processus en cours. C’est exigeant, parfois obscur, et nous dirons franchement, le moment venu, là où il reste inachevé ou difficile à suivre. Mais c’est une pensée qui en vaut la peine, parce qu’elle nous arme pour notre présent.
Nous avons maintenant l’homme, l’oeuvre et son histoire. Mais nous n’avons pas encore touché à l’idée qui commande tout le reste. Pourquoi Simondon refuse-t-il de partir de l’individu ? Que veut dire renverser la question et penser l’individuation plutôt que l’individu ? C’est le geste fondateur, celui sans lequel rien de ce qui suit n’a de sens. Nous y entrons au chapitre 2.
Chapitre 2. Renverser la question : l’individuation, pas l’individu
Niveau : intermédiaire
Nous avons rencontré au premier chapitre un homme et deux thèses, et nous avons promis de comprendre pourquoi tant de lecteurs, longtemps après sa mort, sont revenus à Simondon comme à une source. Le moment est venu de mettre la main sur le geste qui commande tout le reste. Car il y a chez Simondon un seul mouvement initial, un coup de barre donné à la philosophie, dont tous les concepts difficiles que nous verrons plus loin (métastabilité, transduction, transindividuel) ne sont que les conséquences. Si vous tenez ce geste, vous tenez le fil. Si vous le manquez, le vocabulaire restera une forêt d’étrangetés.
Le geste tient en une phrase. Au lieu de se demander ce qui fait qu’un individu est un individu, Simondon se demande comment un individu vient à exister. Cela paraît une nuance. C’est un renversement complet. Tout le travail de ce chapitre est de montrer pourquoi ce simple déplacement de la question change la philosophie de fond en comble, et ce qu’il nous oblige à penser ensuite.
La vieille question, et le piège qu’elle tend
Posons d’abord la question telle que la tradition l’a léguée. Devant moi il y a cette table, ce chat, cet homme. Chacun est un, distinct des autres, séparable. La philosophie classique part de ce fait comme d’une évidence et demande : quel est le principe qui fait qu’une chose est cet individu unique plutôt qu’un autre, ou plutôt que rien ? On appelle cela la recherche d’un principe d’individuation. Que cherche-t-elle ? Quelque chose qui serait dans l’individu ou avant lui, et qui expliquerait pourquoi il est ce singulier découpé qu’il est.
Les réponses ont été nombreuses au cours de l’histoire. Pour une certaine tradition, c’est la matière qui individue : deux billes de métal ont la même forme, mais une matière différente, voilà qui en fait deux. Pour une autre, c’est la forme : ce qui compte, c’est le plan, l’essence, l’idée réalisée dans cette chose. Pour d’autres encore, c’est une marque ultime, une dernière touche de singularité ajoutée à l’espèce pour faire ce singulier-ci. On reconnaît, derrière ces réponses, le grand schéma forme-matière hérité d’Aristote, dont nous ferons au chapitre suivant la critique en règle.
Simondon ne discute pas d’abord telle ou telle réponse. Il attaque la question elle-même. Toutes ces réponses, dit-il en substance, ont un défaut commun et invisible. Elles supposent déjà l’individu constitué pour en chercher après coup le principe. Elles partent du résultat et remontent vers la cause, mais elles cherchent cette cause à la mesure du résultat, donc elles ne trouveront jamais que ce qu’elles ont mis d’avance. C’est ce qu’il appelle, dans l’introduction de sa thèse, le fait d’accorder à l’individu un privilège ontologique, de poser l’être individué comme une donnée première, là où il faudrait au contraire le tenir pour un terme d’arrivée.
Le renversement : partir de l’individuation
D’où la décision. Il faut, écrit Simondon, prendre l’individuation comme primordiale, et non l’individu. L’individuation, c’est l’opération, le processus, le devenir par lequel quelque chose vient à exister comme individu. L’individu, lui, n’est que ce qui résulte de cette opération, un produit, une étape stabilisée. On avait l’habitude d’expliquer l’individuation par l’individu (le principe d’individuation logeait dans l’individu, ou juste avant lui). Simondon inverse l’ordre d’explication : c’est l’individu qu’il faut expliquer par l’individuation, et non l’inverse.
Cette formule, il faut la peser. Pourquoi se condamner ? Parce que l’individu est le résultat, et que le résultat ne contient pas la trace de toute l’opération qui l’a produit. Quand le cristal est formé, on ne voit plus la solution sursaturée d’où il est sorti. Quand l’homme est là, debout, on ne voit plus la longue genèse qui l’a porté. Si je pars de ce qui est arrivé, je n’ai aucune chance de remonter à ce qui arrivait. Je dois faire le chemin inverse : me placer en amont, dans le devenir lui-même, et regarder l’individu se faire.
Notez bien la portée de ce déplacement. Ce n’est pas seulement une recommandation de méthode, du genre « étudions les choses dans leur histoire ». C’est une thèse sur l’être. Simondon ne dit pas seulement que l’individu a une histoire qu’il serait bon de connaître. Il dit que l’être, dans son fond, est individuation, devenir, opération, et que l’individu stable n’en est qu’un visage partiel et momentané. La philosophie de Simondon est une ontogenèse, une pensée de la genèse de l’être, et non une ontologie de l’être tout fait. Le mot ontogenèse mérite qu’on s’y arrête : il signifie littéralement la genèse (genesis) de l’étant (on, ontos). Pour Simondon, l’être n’est pas d’abord, puis devient ensuite. Il est devenir, et l’individu est ce qui se découpe dans ce devenir.
L’individu comme résultat provisoire
Voici l’idée qui suit nécessairement du renversement, et qui en est sans doute la conséquence la plus déroutante. Si l’individu est un résultat de l’individuation, alors il n’est jamais qu’un résultat provisoire. Il n’épuise pas l’opération qui l’a produit, il ne la clôt pas. Il est une phase, un moment relativement stable dans un devenir qui pourrait continuer. L’individu n’est pas une substance achevée, c’est un nœud tenu dans un processus.
Cela ne veut pas dire que l’individu n’existe pas, ni qu’il serait une illusion. Simondon n’est pas un philosophe qui dissout les choses dans un flux indistinct. L’individu existe bel et bien, il a sa consistance, sa réalité. Mais il n’est pas le tout de l’être, il n’en est pas le fond. Il est une certaine résolution, une certaine mise en ordre obtenue à un moment donné, et qui reste relative à cette opération. Un peu comme une trêve dans une tension : réelle, mais provisoire, et qui garde en elle la mémoire des forces qu’elle a momentanément accordées.
C’est ici qu’il faut introduire le mot qui ouvre tout le reste du cours, et que les chapitres 4 à 8 développeront. Si l’individu n’épuise pas l’être, c’est qu’il reste, après l’individuation, quelque chose qui n’a pas été individué. Simondon appelle cela le préindividuel. L’individuation ne consomme jamais tout son fonds. Elle laisse en réserve une charge de réalité non encore individuée, une part qui n’a pas pris forme, qui demeure disponible, chargée de potentiels. L’individu n’est donc pas seul : il est toujours accompagné d’une part préindividuelle qui le double et qui peut, le moment venu, relancer une nouvelle individuation.
Cette idée a des conséquences immenses, et nous ne ferons ici que les annoncer. Si chaque individu porte en lui une charge préindividuelle, alors aucun individu n’est jamais entièrement clos sur soi, achevé, identique à lui-même une fois pour toutes. Il y a en lui une réserve de devenir. C’est cette réserve qui expliquera, dans la suite du cours, que le vivant continue de s’individuer sans cesse (chapitre 6), que le sujet psychique soit traversé d’affectivité et d’angoisse (chapitre 7), et que les sujets puissent s’individuer ensemble dans le transindividuel à partir de leur part préindividuelle commune (chapitre 8). Tout cela tient déjà, en germe, dans le renversement de la question.
Le malentendu à éviter
Il faut maintenant désamorcer le contresens qui guette tout lecteur débutant, parce qu’il est le plus naturel du monde. On croit comprendre Simondon en se disant : « D’accord, l’individu a une genèse, il vient de quelque part, il faut donc raconter son histoire, sa fabrication, ses causes. » C’est vrai, mais c’est insuffisant, et même cela peut masquer le geste réel.
Le malentendu consiste à garder en tête l’individu comme but, comme point d’arrivée connu d’avance, et à ne faire de la genèse qu’un récit qui mène jusqu’à lui. On part alors de l’individu fini, on se retourne, et on reconstruit le chemin qui y conduit. Mais c’est encore privilégier l’individu : on l’a mis au bout comme un terme déjà su, et la genèse n’est plus que sa biographie. Or Simondon demande exactement l’inverse. Il faut se placer dans l’individuation sans présupposer l’individu qui va en sortir, accompagner l’opération pour elle-même, suivre la prise de forme là où elle se fait, et voir l’individu apparaître comme une de ses solutions possibles, pas comme sa destination obligée.
Dit autrement : ne demandez pas « comment cet individu-là s’est-il fait ? », ce qui suppose l’individu déjà donné. Demandez « qu’est-ce qui se passe quand ça s’individue ? », ce qui ne suppose rien d’autre que l’opération. La différence est subtile mais décisive. Dans le premier cas, l’individu reste le maître mot et la genèse n’est que son ombre portée. Dans le second, c’est l’individuation qui est première, et l’individu n’est qu’un de ses effets. Tout l’effort de lecture de Simondon consiste à tenir fermement cette seconde posture, contre la pente naturelle de l’esprit qui voudrait toujours repartir de la chose finie.
La question classique et la question de Simondon
Le plus simple, pour fixer ce renversement, est de mettre les deux manières de penser face à face. Le tableau suivant n’est pas un résumé décoratif : il condense le geste de tout le chapitre, et il vaut la peine de le relire après coup.
| La question classique | La question de Simondon | |
|---|---|---|
| Point de départ | l’individu déjà constitué, tenu pour une évidence | l’individuation, l’opération qui fait surgir l’individu |
| Ce qu’on cherche | un principe d’individuation logé dans l’individu | la genèse, l’ontogenèse, le devenir de l’être |
| Statut de l’individu | une donnée première, une substance, un fait | un résultat provisoire, une phase, un nœud dans un devenir |
| Rapport au reste de l’être | l’individu épuise son être, il est complet | l’individu n’épuise pas l’être, il reste du préindividuel |
| Modèle de l’être | l’être stable, identique à soi, achevé | l’être comme tension, devenir, plus qu’un |
| Sens du temps | l’individu est, puis éventuellement change | l’individu se fait, le devenir est premier |
| Risque | manquer l’individuation en partant du résultat | devoir penser sans le repère commode de la chose finie |
Lisez la colonne de droite de haut en bas : vous y avez le programme de tout le cours. Chaque ligne ouvre un chantier. « L’opération qui fait surgir l’individu », ce sera la transduction et l’allagmatique. « Il reste du préindividuel », ce sera la métastabilité, le cristal, le vivant. « L’être comme plus qu’un », ce sera tout le travail contre l’idée d’une substance close. Le renversement n’est pas une thèse parmi d’autres, c’est la matrice qui engendre les autres.
Pourquoi ce renversement, et pourquoi maintenant
On peut se demander d’où vient à Simondon cette audace, et pourquoi elle prend, au milieu du vingtième siècle, une force nouvelle. Une part de la réponse tient à la science de son temps. Simondon est un philosophe qui regarde la physique, la chimie, la biologie, la technique de très près. Or ces sciences ne lui montrent nulle part des individus tombés tout faits. Elles lui montrent des cristaux qui croissent, des organismes qui se développent, des systèmes qui passent d’un état à un autre. Partout des genèses, des seuils, des transformations. La notion d’information, qui monte alors avec la cybernétique, lui suggère une autre manière de penser la prise de forme, non plus comme une forme imposée du dehors, mais comme une tension qui se résout. Sa thèse s’appelle d’ailleurs L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information : c’est en repensant la forme et l’information qu’il refait le concept d’individu.
Il faut être ici honnête, comme nous nous y sommes engagés. Simondon est parfois difficile, et son écriture peut sembler obscure quand il forge ses concepts. Le renversement que nous venons d’exposer est limpide dans son intention, mais il s’accompagne, dans le détail des œuvres, d’un vocabulaire dense qui demande de la patience. De plus, Simondon laisse parfois ses analyses ouvertes, inachevées. Une part de la clarté que nous donnons à son geste vient aussi de ses lecteurs, qui ont dégagé après coup la cohérence de l’ensemble. Quand nous disons « le renversement commande tout le reste », nous formulons une lecture, certes solidement appuyée sur l’introduction de sa thèse, mais qui doit beaucoup au travail d’interprètes comme Jean-Hugues Barthélémy, qui a reconstruit la philosophie de Simondon comme une ontogenèse systématique, ou comme Muriel Combes et Pascal Chabot, qui en ont rendu les enjeux accessibles. Il est juste de distinguer ce que Simondon affirme de ce que ses commentateurs ont ordonné.
C’est aussi pour cela qu’il a fallu attendre. Gilles Deleuze, dès 1966, fut l’un des premiers à saisir l’importance du geste, et reprit le préindividuel et l’individuation dans sa propre philosophie de la différence. Mais la pleine portée du renversement n’est apparue que plus tard, quand les questions du vivant, de l’information et de la machine sont devenues centrales, et qu’on a cherché des outils pour penser des réalités qui ne sont jamais des individus stables : un écosystème, un réseau, un processus d’apprentissage. À chaque fois, partir de l’individuation plutôt que de l’individu s’est révélé fécond. Le vieux geste de 1958 est devenu, contre toute attente, profondément actuel.
Vers le chapitre suivant
Nous avons le geste, et nous avons aperçu sa première conséquence : l’individu n’épuise pas l’être, il reste du préindividuel. Mais une objection se lève aussitôt. Si l’individu ne se fait pas en recevant une forme imposée à une matière, comment se fait-il ? Il faut donc s’en prendre directement au vieux schéma que toute la tradition a tenu pour évident, celui de la forme et de la matière, du moule et de l’argile. C’est en démontant ce schéma, à l’endroit le plus concret qui soit, l’atelier où l’on fabrique une brique, que Simondon va montrer ce que veut dire, vraiment, prendre forme. C’est l’objet du prochain chapitre.
Chapitre 3. Le moule et l’argile : la critique de l’hylémorphisme
Niveau : avancé
Au chapitre précédent, nous avons vu Simondon renverser la question de l’individu. Il refuse de partir de la chose déjà faite et veut remonter à l’opération qui la fait. Mais ce renversement reste abstrait tant qu’on ne l’éprouve pas sur un cas. Or il existe un schéma de pensée, très ancien et très puissant, qui prétend justement expliquer comment une chose vient à exister, et qui le fait précisément en supposant l’individu déjà résolu. Ce schéma, c’est l’hylémorphisme, la doctrine de la forme et de la matière héritée d’Aristote. Simondon va s’y attaquer de front, et il va le faire avec un exemple d’une simplicité presque insolente : la fabrication d’une brique d’argile. C’est en regardant de très près comment on moule une brique qu’il fait apparaître tout ce que le couple forme et matière laisse dans l’ombre.
L’enjeu n’est pas de critiquer Aristote pour le plaisir. Si Simondon démonte l’hylémorphisme, c’est parce que ce schéma commande encore, sans qu’on le sache, presque toute notre manière de penser la genèse des êtres, qu’il s’agisse d’un objet fabriqué, d’un organisme vivant ou même d’une société. Comprendre pourquoi il est insuffisant, c’est gagner l’accès au concept central de toute son oeuvre, celui d’individuation comme prise de forme. Ce chapitre se situe dans la première partie de la thèse principale, L’individu et sa genèse physico-biologique, dont l’introduction et les premières pages forment le moment le plus serré de cette critique.
Qu’est-ce que l’hylémorphisme
Le mot vient du grec : hylè, la matière, et morphè, la forme. La doctrine est ancienne et tient en une phrase. Tout être sensible résulte de la rencontre d’une matière et d’une forme. La statue, c’est du bronze (la matière) qui reçoit la figure d’un dieu (la forme). La brique, c’est de l’argile à laquelle on impose la forme parallélépipédique du moule. La matière apporte le support, le matériau passif, le sur quoi ; la forme apporte la détermination, le contour, l’essence intelligible, le selon quoi. L’individu naît à leur jonction.
Ce schéma a une force redoutable. Il est clair, il est universel, il semble coller à l’expérience la plus banale. Nous fabriquons sans cesse des objets en imposant des formes à des matériaux, et nous parlons spontanément ainsi. Surtout, il offre une réponse toute prête à la question de l’individuation : ce qui fait que cette brique-ci est un individu distinct, c’est que cette forme-là a été imposée à cette portion de matière. Le principe d’individuation est donné d’avance, avant même que l’on regarde l’opération réelle.
Et c’est là que Simondon s’arrête. Il fait une remarque de méthode décisive. L’hylémorphisme suppose deux termes déjà constitués, la forme et la matière, et place entre eux une opération qu’il ne décrit jamais. Il connaît les deux bouts de la chaîne et ignore le milieu. Il pense la prise de forme à partir de ses extrémités, c’est-à-dire à partir de son résultat. Pour Simondon, c’est exactement la faute commise au chapitre précédent à propos de l’individu : on connaît l’individuation par l’individu déjà fait, donc on la manque. L’hylémorphisme est la version technique de cette erreur ontologique.
Regarder vraiment fabriquer une brique
Pour le montrer, Simondon ne discute pas dans l’abstrait. Il propose de suivre, geste par geste, ce qui se passe réellement quand on fait une brique. Et tout de suite, le beau couple forme et matière se met à craquer.
Ce que cet examen fait apparaître est simple à dire et lourd de conséquences. Le schéma hylémorphique ne décrit pas la fabrication réelle. Il en garde seulement les deux extrémités, la forme du contremaître et la matière brute du commencement, et il efface tout ce qui se passe entre les deux : la préparation, le geste, l’effort, la rencontre énergétique. Il décrit une brique comme la verrait quelqu’un qui n’aurait jamais touché d’argile.
La modulation, ou la vraie opération
Si la forme n’est pas imposée du dehors, qu’est-ce qui se passe au juste à la limite où l’argile prend forme ? Simondon répond par un concept emprunté à la physique et à la technique : la modulation. C’est le coeur de sa critique, et il vaut la peine de le rendre clair.
Reprenons. Pour que l’argile prenne la forme du moule, il faut qu’une énergie soit en jeu, l’énergie du potentiel de pression, que le mouleur communique en tassant la pâte. Cette énergie ne réside ni dans la forme seule, qui est inerte, ni dans la matière seule, qui sans elle resterait au repos. Elle circule à la limite entre les deux, là où l’argile sous pression vient buter contre la paroi. La forme, autrement dit, n’est pas un dessin qui s’applique. C’est une limite qui module la distribution d’une énergie déjà présente dans la matière préparée. Le moule ne fait que définir où l’énergie de déformation va s’arrêter. La prise de forme est un équilibre énergétique qui s’établit, de proche en proche, à la surface de contact.
Simondon généralise cette analyse avec une image technique qu’il affectionne, celle du modulateur. Un moule est un modulateur fixe : il impose une limite une fois pour toutes, et la forme se fige d’un coup au démoulage. Mais on peut imaginer un modulateur variable, qui ajusterait sa limite à chaque instant. C’est exactement ce que fait un tube électronique qui module un courant, ou une vanne qui règle un débit. Mouler, c’est moduler de façon définitive ; moduler, c’est mouler de façon continue et toujours variable. Dans les deux cas, la forme ne s’impose pas, elle naît de la rencontre réglée entre une énergie et une limite. La différence entre la brique et le signal électrique n’est qu’une différence de temporalité, non de nature de l’opération.
Voilà le déplacement décisif. Là où l’hylémorphisme voyait deux termes et un rapport extérieur, Simondon voit une seule opération, la modulation, qui se déroule à la limite, dans le temps, comme un échange d’énergie. La forme cesse d’être un principe transcendant. Elle devient un événement local, situé, énergétique. Elle ne précède pas l’opération, elle en résulte.
Pourquoi le schéma s’est imposé : une vision de maître
On peut alors poser une question gênante. Si l’hylémorphisme décrit si mal la fabrication réelle, pourquoi a-t-il dominé deux mille ans de pensée ? La réponse de Simondon est sociale et politique autant que théorique, et c’est l’une de ses pages les plus fortes.
Le schéma forme et matière, dit-il en substance, est la vision de celui qui commande la fabrication, non de celui qui la fait. Le maître d’atelier, le contremaître, le citoyen libre de la cité grecque, ordonne un travail dont il ne connaît que les deux bornes. Il fournit la forme, c’est-à-dire l’ordre, le plan, ce qu’il faut obtenir ; il fournit la matière, c’est-à-dire le tas d’argile que des esclaves ont extrait et préparé. Entre les deux, il y a le geste de l’artisan, l’effort, le tour de main, la connaissance intime de la pâte au bon moment. Mais ce geste, le maître ne le voit pas et n’a pas à le connaître. Il reste sur le seuil de l’atelier. Le schéma hylémorphique est la transcription philosophique de cette position de commandement : il pense la genèse depuis le dehors, en sautant par-dessus le travail.
Ce que le schéma oublie : un inventaire
Il vaut la peine de rassembler, point par point, tout ce que le couple forme et matière laisse échapper et que l’analyse de la brique fait remonter à la surface. Chaque ligne du tableau est un morceau de réalité que le schéma classique avait effacé, et que Simondon réintroduit pour penser la genèse à partir de l’opération.
| Ce que le schéma forme/matière affirme | Ce qu’il oublie, et que Simondon réintroduit |
|---|---|
| La matière est passive, informe, un simple support | L’argile est déjà structurée (colloïde, feuillets) et préparée par un long travail (extraction, tamisage, pétrissage) |
| La forme est imposée du dehors à la matière | La forme se prend dans une rencontre, elle ne s’applique pas, l’argile doit être en état de la prendre |
| Le rapport est instantané : on verse, c’est fait | Il y a une temporalité réelle, un geste, un effort, une montée en pression progressive |
| L’opération est invisible, elle va de soi | L’opération centrale est la modulation, un échange d’énergie à la limite entre matière et forme |
| Forme et matière sont deux termes premiers | Le terme premier est un système en tension, traversé d’énergie potentielle ; forme et matière sont des résultats |
| Le point de vue est celui qui prescrit le produit | Le schéma est une vision de maître qui ignore le geste de l’artisan resté dans l’atelier |
Lu de gauche à droite, ce tableau raconte le même mouvement que toute la philosophie de Simondon. On part d’un schéma qui pose des termes finis et leur rapport extérieur, et on le remplace par une pensée de l’opération, du système, de la tension et de l’énergie. La brique n’est qu’un cas, mais c’est un cas exemplaire, car il est si humble qu’on croyait n’avoir rien à y comprendre.
De la prise de forme physique à l’individuation
Reste à mesurer la portée de tout cela. Pourquoi Simondon consacre-t-il tant de soin à un moule à briques au seuil d’une thèse sur l’individuation des êtres ?
Parce que la prise de forme de la brique est, pour lui, le premier modèle de l’individuation en général. Si l’on a compris que la brique ne naît pas d’une forme imposée à une matière, mais d’une opération de modulation à la limite d’un système en tension, alors on tient le schéma qui vaudra, en s’enrichissant, pour le cristal, pour le vivant, pour le psychisme. Partout l’individu surgira d’un système métastable, riche en potentiels, où une structure se propage de proche en proche à partir d’un germe ou d’une amorce. La brique anticipe le cristal qui croît couche après couche, et le cristal anticipe le vivant qui ne cesse de s’individuer. C’est la même opération, reprise à des niveaux de complexité croissants.
Il faut toutefois rester honnête, comme Simondon nous y invite. La brique reste un cas limité, presque trop simple. Le moule impose sa forme une fois, puis l’opération s’arrête, la brique cuite est inerte. C’est une individuation pauvre, instantanée, qui ne se continue pas. Le vivant, lui, gardera en réserve du préindividuel et continuera de s’individuer toute sa vie. L’exemple de la brique sert à briser le schéma hylémorphique et à dégager le concept de prise de forme, mais il ne donne qu’une image appauvrie de l’individuation. Simondon le sait et le dit : il faut partir du plus simple pour s’élever vers le plus riche, à condition de ne jamais réduire le second au premier.
Notons enfin que cette critique, si neuve qu’elle paraisse, dialogue avec une longue tradition. La distinction entre forme et matière a structuré la métaphysique d’Aristote à la scolastique, et au-delà, jusqu’à la théorie de la connaissance de Kant, où l’esprit impose ses formes à une matière sensible. En montrant que la prise de forme est toujours une opération énergétique à la limite, Simondon ne touche pas seulement à la fabrication des objets : il vise un schéma de pensée qui commande aussi notre manière de concevoir le rapport de l’esprit au monde. Les commentateurs, de Pascal Chabot à Anne Sauvagnargues, ont souligné combien cette critique de l’hylémorphisme est le seuil obligé de toute lecture de Simondon, le geste par lequel il gagne le droit de parler d’individuation.
Nous avons maintenant le geste fondateur entre les mains. La forme se prend, dans une rencontre énergétique, au sein d’un système traversé de potentiels. Mais cette formule appelle aussitôt deux questions que l’analyse de la brique a laissées en attente. Qu’est-ce, au juste, que ce système en tension, riche d’énergie potentielle, d’où la forme peut surgir ? Et pourquoi cette réserve de potentiel rend-elle l’individuation possible, alors qu’un système au repos resterait inerte ? Pour y répondre, il faut quitter l’atelier et entrer dans le vocabulaire que Simondon emprunte à la physique. Le prochain chapitre introduit les deux concepts qui vont porter toute la suite : le préindividuel, cet être chargé de potentiels qui précède l’individu, et la métastabilité, cet équilibre provisoire et sursaturé d’où l’individuation peut jaillir au moindre déclenchement.
Chapitre 4. Le préindividuel et la métastabilité
Niveau : avancé
Au chapitre précédent, nous avons vu Simondon démonter le vieux schéma de la forme et de la matière, le moule et l’argile. Sa leçon était simple à énoncer et difficile à digérer : la forme ne tombe pas du dehors sur une matière passive, elle se prend dans une rencontre énergétique, à la limite où deux réalités s’échangent quelque chose. Reste une question que ce démontage laisse ouverte. Si la forme se prend au lieu de s’imposer, quel est l’état de ce qui va prendre forme, juste avant que la forme arrive ? Que faut-il supposer en amont de l’individu pour que l’individuation soit seulement possible ?
C’est tout l’objet de ce chapitre. Simondon va forger deux concepts solidaires pour répondre, le préindividuel et la métastabilité, et il faut bien avertir d’emblée le lecteur : ce sont les notions les plus exigeantes de toute son oeuvre, et aussi les plus décisives. Sans elles, l’individuation reste un mot. Avec elles, on commence à voir comment quelque chose peut vraiment venir à l’existence. L’idée centrale, que nous allons décliner lentement, tient en une phrase : l’être, avant l’individu, n’est pas un, il est plus qu’un, gonflé de tensions qui ne demandent qu’à se résoudre.
Le préindividuel : un être qui n’est pas encore un
Commençons par le mot. Le préindividuel, c’est, littéralement, ce qui est avant l’individu. Mais attention au piège. Quand on dit avant, on imagine spontanément une chose, plus petite ou plus simple, qui existerait d’abord et qui deviendrait ensuite l’individu, comme la graine devient l’arbre. Ce n’est pas du tout ce que Simondon a en tête, et tant qu’on garde cette image de graine, on manque tout.
Le préindividuel n’est pas une petite chose. Ce n’est même pas une chose. C’est un régime de l’être, un état de réalité qui n’a pas encore la forme de l’individualité. Dans l’introduction de sa thèse principale, L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Simondon explique que la philosophie a presque toujours pris l’individu déjà constitué comme un point de départ évident, et qu’elle s’est ensuite demandé d’où venait son unité. Lui propose l’inverse : il faut partir d’un fond d’être qui précède la séparation en individus, et comprendre l’individu comme un résultat, une cristallisation locale de ce fond.
Ce fond préindividuel a une caractéristique étrange et capitale. Il n’est pas un. On dit d’ordinaire que l’unité est la marque de l’être, qu’être, c’est être un. Simondon refuse. L’être préindividuel est, selon sa formule, plus qu’une unité, plus qu’une identité. Il est riche, surchargé, traversé de potentiels incompatibles entre eux. Il porte en lui plusieurs dimensions, plusieurs ordres de grandeur qui ne communiquent pas encore. L’individuation sera précisément l’événement par lequel cette surcharge trouve à se résoudre, en faisant apparaître d’un coup un individu et le milieu qui l’entoure.
Notons ce point, car on y reviendra souvent dans tout le cours : l’individuation ne produit pas seulement l’individu, elle produit en même temps son milieu. Avant, il n’y avait ni l’un ni l’autre, il y avait du préindividuel indivis. Après, il y a un individu et un milieu, nés ensemble, comme les deux moitiés d’une même opération. L’individu n’est donc jamais tout l’être. Il en épuise une part, il en laisse toujours une autre, une charge de préindividuel non résolue qui reste associée à lui. Cette réserve aura des conséquences immenses quand nous arriverons au vivant, puis au sujet psychique et au collectif. Pour l’instant, retenons l’image : l’individu est comme une vague qui se forme à la surface d’une mer qui, elle, reste pleine d’autres vagues possibles.
La métastabilité, empruntée à la physique
Pour penser cet état de surcharge prête à se résoudre, Simondon avait besoin d’un concept précis, et il est allé le chercher là où on le trouve, dans la physique et la thermodynamique. C’est le concept de métastabilité. Il est au coeur du chapitre, prenons le temps de bien le poser.
La science distingue classiquement deux états d’un système. L’état stable, d’abord : un système est stable quand il est au repos, à son minimum d’énergie, et qu’il revient de lui-même à cet état si on l’écarte un peu. Une bille au fond d’un bol est stable. Poussez-la, elle remonte un peu la paroi, puis redescend et s’immobilise au fond. Un système stable, c’est un système qui n’a plus rien à faire, qui a déjà épuisé ses possibilités de transformation. L’autre état est l’instabilité : un système est instable quand le moindre souffle le fait basculer irréversiblement, comme une bille posée en équilibre sur le sommet d’une bosse. Au premier frôlement, elle tombe, et ne remonte pas.
Simondon remarque que cette opposition à deux termes, stable contre instable, est insuffisante. Elle laisse échapper l’état le plus intéressant, celui où il se passe vraiment quelque chose. Cet état, c’est la métastabilité. Un système métastable est en équilibre, mais en équilibre apparent, provisoire, trompeur. Il a l’air calme, et pourtant il est chargé d’énergie potentielle, il n’est pas à son minimum, il garde en réserve une possibilité de transformation considérable. Il tient, mais il tient sur une tension. Il suffit d’un déclenchement infime, un grain de poussière, un choc minuscule, une amorce, pour que toute cette énergie se libère et que le système se réorganise d’un coup en une structure nouvelle.
La pensée classique de l’être, dit Simondon, n’a connu que la stabilité. Elle a pensé l’être comme du repos, de l’identité à soi, de la chose achevée. Du coup elle n’a jamais pu penser le devenir autrement que comme une dégradation ou une apparence. En introduisant la métastabilité, Simondon se donne enfin les moyens de penser un être qui n’est pas du repos mais de la tension, et pour qui se transformer n’est pas déchoir, mais s’accomplir. Le préindividuel, on le comprend maintenant, est un être métastable. Il est chargé, sursaturé, en attente. L’individuation est la résolution de cette métastabilité.
Trois états, un tableau
Mettons de l’ordre dans tout cela, car la distinction des trois états est l’ossature du chapitre. Voici un tableau qui les compare. Il faut le lire en gardant à l’esprit que, pour Simondon, seul le troisième état rend l’individuation possible.
| Énergie potentielle | Réaction à une perturbation | Capacité de devenir | Image | |
|---|---|---|---|---|
| Stable | minimale, épuisée | revient à son état de départ | nulle, l’histoire est finie | la bille au fond du bol |
| Instable | aucune réserve tenue | bascule, se détruit, irréversible | une chute, pas une genèse | la bille au sommet de la bosse |
| Métastable | élevée, retenue en tension | se réorganise en une structure neuve | véritable, une genèse a lieu | l’eau surfondue, prête à geler |
Le mot important de la dernière colonne est genèse. Un système stable n’a pas d’avenir, il a fini. Un système instable n’a pas non plus de genèse, il a seulement un effondrement, une catastrophe sans invention. Seul le système métastable peut donner naissance à du nouveau, parce qu’il a, à la fois, de l’énergie en réserve et une tenue qui retient cette énergie jusqu’au bon moment. La métastabilité, c’est de l’énergie disponible plus de la patience. C’est exactement ce qu’il faut pour qu’une forme se prenne au lieu de tomber d’un coup.
On peut multiplier les images, car Simondon lui-même aime à le faire. La solution sursaturée fonctionne de la même manière : dans un liquide où l’on a dissous plus de sel ou de sucre que la normale, tout est prêt à précipiter, et un seul grain jeté déclenche la cristallisation de toute la masse. L’atmosphère orageuse aussi : l’air chargé d’électricité tient un certain temps, métastable, puis un déclenchement minime libère l’éclair. Dans tous ces cas, le même schéma : un état tendu, riche, retenu, et une amorce dérisoire qui libère une transformation massive et structurante. L’individuation est toujours de cet ordre. Elle n’ajoute pas de l’énergie du dehors, elle déclenche une énergie déjà là.
La disparité : la tension entre deux ordres
Il nous reste un concept à introduire pour compléter le tableau, et c’est sans doute le plus subtil : la disparité. Simondon le prend, là encore, dans un domaine scientifique précis, celui de la vision.
Voici le phénomène. Nos deux yeux ne voient pas tout à fait la même chose. L’oeil droit et l’oeil gauche captent deux images légèrement décalées du même monde, parce qu’ils ne sont pas au même endroit du visage. Ces deux images sont disparates : elles ne se superposent pas exactement, il y a entre elles un écart, une incompatibilité. Que se passe-t-il alors ? On pourrait croire que le cerveau choisit une image, ou en fait une moyenne floue. Pas du tout. Il fait quelque chose de beaucoup plus intéressant : il résout l’écart en inventant une dimension nouvelle, la profondeur. Le relief, la troisième dimension, naît précisément de l’incompatibilité des deux images planes. La disparité n’est pas effacée, elle est résolue, et résolue par invention d’une structure d’un ordre supérieur.
Simondon généralise ce schéma à toute individuation. Le préindividuel, dit-il, contient des disparités : des ordres de grandeur, des dimensions, des réalités qui ne communiquent pas, qui sont en tension les unes avec les autres. Tant que rien ne les met en rapport, le système reste métastable, chargé. L’individuation, c’est l’opération par laquelle ces disparités trouvent à se résoudre, non en s’aplatissant l’une sur l’autre, mais en faisant surgir une structure nouvelle qui les fait tenir ensemble, comme la profondeur fait tenir ensemble les deux images de la vision. Individuer, c’est inventer la dimension dans laquelle l’incompatible devient compatible.
C’est ici que se dessine le lien, qui sera développé bien plus tard dans le cours, avec la notion d’information chez Simondon. Pour lui, l’information n’est pas un message qu’on transmet, c’est l’événement par lequel une disparité se résout, le signal qui déclenche la prise de forme. Le petit cristal jeté dans l’eau surfondue était une information en ce sens. Mais n’anticipons pas trop, contentons-nous de retenir que la disparité nomme la tension interne du préindividuel, cette incompatibilité féconde qui appelle une résolution.
Le malentendu à éviter
Un second malentendu, lié au premier, consiste à croire que le préindividuel disparaît une fois l’individu formé, comme la graine disparaît dans l’arbre. Là encore, non, et c’est même l’un des points les plus originaux de Simondon. Une part du préindividuel ne passe pas dans l’individu, elle reste, en réserve, associée à lui. Dans la matière inerte, comme le cristal, cette réserve est presque nulle, l’individuation s’épuise d’un coup. Mais dans le vivant, et plus encore dans le sujet humain, elle demeure considérable. C’est cette charge préindividuelle non résolue qui fait qu’un vivant continue de s’individuer toute sa vie, qu’un sujet n’est jamais un individu clos, et qu’il y a, comme nous le verrons, du collectif possible. Tenez ferme ce fil : ce qui reste de préindividuel dans l’individu est aussi important que ce qui s’y est individué.
L’être comme tension, non comme repos
Reculons d’un pas pour mesurer la portée philosophique de tout cela, car ce chapitre, sous ses dehors techniques, opère un renversement métaphysique considérable.
Toute une tradition, depuis les Grecs, a pensé l’être sous le signe de l’identité et du repos. Être, c’était être un, stable, identique à soi, achevé. Le devenir, le mouvement, le changement étaient alors traités comme des accidents, des dégradations, ou des apparences trompeuses par rapport à un être véritable qui, lui, demeurerait. La pleine réalité était du côté de ce qui ne change pas. Simondon retourne cette hiérarchie. Pour lui, l’être premier, l’être le plus riche, n’est pas l’individu stable et identique, c’est le préindividuel métastable, l’être en tension. L’être véritable n’est pas du repos, c’est de la sursaturation. Et l’individu stable, loin d’être le modèle de l’être, n’en est qu’un produit appauvri, ce qui reste quand une partie de la tension s’est résolue.
On comprend pourquoi Simondon est honnête quand il avoue que sa pensée est difficile : elle demande de renoncer à un réflexe très ancien, celui qui nous fait spontanément poser une chose stable d’abord, et le changement ensuite. Il faut apprendre à penser le contraire, la tension d’abord, la chose stable comme résultat. C’est aussi pourquoi sa pensée a tant séduit, plus tard, des philosophes du devenir. Gilles Deleuze, dès son compte rendu de L’individu et sa genèse physico-biologique en 1966, salue précisément ce point, et il reprendra le préindividuel, la disparité et l’individuation dans son propre travail. Mais il faut être prudent : ce que Deleuze fait de ces notions n’est pas exactement ce que Simondon en dit, et nous distinguerons au dernier chapitre ce qui revient à l’un et à l’autre. Pour l’instant, restons au plus près du texte de Simondon : l’être est d’abord tension, sursaturation, plus qu’un.
Nous avons maintenant les deux pièces maîtresses, le préindividuel et la métastabilité, ainsi que les notions de disparité et d’amorce qui les accompagnent. Mais tout cela reste encore un peu abstrait, presque schématique. Il est temps de le voir à l’oeuvre dans un cas concret, le plus simple, celui par lequel Simondon lui-même commence sa thèse : la formation d’un cristal dans une solution sursaturée. Nous verrons au chapitre suivant comment un germe minuscule fait croître un cristal de proche en proche, chaque couche déjà formée servant de base à la suivante. Ce sera notre première individuation complète, et le modèle, l’image directrice, de toutes les autres.
Chapitre 5. Le cristal, ou l’individuation physique
Niveau : avancé
Au chapitre précédent, nous avons posé les deux pièces sans lesquelles rien ne s’individue chez Simondon : le préindividuel, cette réserve d’être chargée de tensions qui n’est pas encore partagée en individu et en milieu, et la métastabilité, cet équilibre provisoire et riche en énergie potentielle qui n’attend qu’un déclenchement. Tout cela restait un peu abstrait. On parlait de potentiels, de disparités, de sursaturation, sans voir de ses yeux comment une structure naît pour de bon. C’est exactement ce que ce chapitre va montrer, avec un objet précis, presque banal, et pourtant choisi par Simondon comme le premier grand cas d’école de toute sa philosophie : le cristal.
Pourquoi le cristal ? Parce qu’on peut le regarder pousser. Dans L’individu et sa genèse physico-biologique, la première partie de la thèse principale, Simondon prend la cristallisation comme paradigme de l’individuation physique, c’est à dire comme le modèle le plus net, le plus observable, de ce que veut dire « venir à exister ». Le cristal a l’immense avantage d’être à la fois un objet de physique réelle, que l’on peut faire naître dans une éprouvette, et une image philosophique. Il donne à voir, à la surface d’une solution, le passage du non encore individué à l’individué. Attention toutefois : le cristal est un point de départ, pas un point d’arrivée. C’est l’individuation la plus simple, la plus pauvre même, et c’est pour cela qu’elle est instructive. Le vivant, on le verra au chapitre suivant, fera tout autre chose et bien davantage.
La scène : une solution sursaturée
Posons le décor avec soin, car tout se joue dans les conditions de départ. Prenez de l’eau et faites-y dissoudre un sel, du sulfate de cuivre ou de l’alun, peu importe. Chauffez : l’eau chaude dissout beaucoup plus de sel que l’eau froide. Maintenant laissez refroidir doucement, sans secousse, sans poussière. Vous obtenez une chose curieuse. La solution contient désormais bien plus de sel dissous qu’elle ne le devrait, à cette température, dans des conditions normales. Elle est sursaturée. Le sel est là, présent, en excès, mais il ne s’est pas encore déposé. Le système tient, en équilibre, mais c’est un équilibre suspendu, un équilibre qui en sait plus qu’il n’en montre.
Voilà précisément ce que Simondon appelle un système métastable. Il faut bien sentir la différence avec les deux autres états dont nous avons parlé au chapitre 4. Un système stable, comme un caillou posé au fond d’une cuvette, ne demande rien : il a déjà tout résolu, il dort. Un système instable, comme une bille en équilibre sur la pointe d’un cône, tombe au premier souffle et n’invente rien, il s’effondre. Le système métastable, lui, est entre les deux : il est tendu, gros de potentiel, prêt à se transformer, mais il attend. La solution sursaturée est le cas physique exemplaire de cette métastabilité. Elle contient une disparité, une tension entre ce qu’elle porte et la forme qu’elle a, et cette tension demande à être résolue. L’individuation, ce sera la résolution de cette tension par l’invention d’une structure.
Notez tout de suite ce que cette description retire à la vieille image du chapitre 3, le moule et l’argile. Ici, il n’y a pas de moule. Personne n’impose au sel sa forme du dehors. La forme cristalline va surgir du dedans, des potentiels de la solution elle même, par un travail qui se fait à la limite entre ce qui est déjà solide et ce qui ne l’est pas encore. Le cristal n’est pas reçu, il se prend.
Le germe et la croissance de proche en proche
Comment ça commence ? Par un germe. Il suffit d’une amorce minuscule : un grain de poussière, une rayure sur la paroi du verre, un petit cristal qu’on laisse tomber dans la solution, parfois une simple vibration. Ce germe n’a presque rien à faire. Il n’apporte pas l’énergie, il n’apporte pas la matière, tout cela était déjà là, en réserve, dans la sursaturation. Le germe apporte une chose et une seule : une amorce de structure, un point de départ pour l’organisation. C’est un déclencheur, pas une cause au sens habituel. Simondon insiste là dessus, et c’est un point capital : dans un système métastable, une cause infime peut produire un effet immense, parce que l’énergie est déjà présente et n’attend qu’un signal pour se libérer en s’ordonnant. Le germe est ce signal.
Ensuite vient le mouvement le plus important du chapitre, celui qu’il faut absolument retenir. Le cristal croît de proche en proche. Sur le germe, une première couche de molécules vient s’arranger selon un certain ordre géométrique. Et cette première couche, une fois formée, devient à son tour le support, le modèle, la structure d’accueil pour la couche suivante. La deuxième couche se dépose en prenant appui sur la première, en se réglant sur elle. Puis la troisième sur la deuxième, et ainsi de suite. Chaque région déjà cristallisée sert de principe d’organisation à la région voisine, encore liquide, qui se met à son tour en ordre. La structure se propage ainsi, de couche en couche, en gagnant du terrain sur la solution.
C’est tout simple à dire, et c’est extraordinairement profond. Car la forme du cristal n’est inscrite nulle part au départ. Il n’y a pas de plan, pas de modèle séparé qui dirigerait l’opération de l’extérieur. La forme se construit elle même en avançant : elle est sa propre cause à mesure qu’elle se fait. Le déjà fait conditionne le en train de se faire. C’est une genèse qui se relaie elle même, et c’est exactement ce que Simondon appellera, dans des chapitres plus tardifs et plus abstraits, la transduction. Ici, le mot peut encore rester discret : nous y reviendrons longuement. Retenez seulement que la cristallisation est le premier visage, le plus concret, de cette opération.
L’individu et son milieu se constituent ensemble, à la limite
Arrêtons nous sur un détail de l’exemple qui n’en est pas un, car il porte l’une des idées les plus fines de Simondon. Le cristal ne grandit pas n’importe où en lui même. Il grandit à sa surface, à sa limite, à la frontière exacte entre le solide déjà constitué et le liquide pas encore structuré. Cette zone limite est le véritable lieu de l’individuation. Tout se passe là, sur la mince pellicule où la matière passe de l’état non individué à l’état individué.
Or cette limite est aussi le lieu où l’individu et son milieu se séparent et se constituent l’un par rapport à l’autre, en même temps, dans le même geste. Avant la cristallisation, il n’y avait ni individu ni milieu : il y avait une solution homogène, un préindividuel chargé de potentiel. La cristallisation produit deux choses à la fois et d’un seul coup : d’un côté l’individu cristallin, le solide ordonné, et de l’autre son milieu, la solution appauvrie qui l’entoure. L’individu ne préexiste pas à son milieu, le milieu ne préexiste pas à l’individu. Les deux naissent ensemble, par dédoublement du préindividuel, à la surface de partage. Voilà pourquoi Simondon répète qu’il faut prendre l’individuation comme primordiale : ce qui est premier, ce n’est ni l’individu ni le milieu, c’est l’opération qui les fait surgir d’un même mouvement en les séparant.
C’est une leçon qui dépasse de loin le cristal. Elle annonce tout le reste du cours. Le vivant inventera son milieu en s’individuant, l’objet technique concret s’adjoindra un milieu associé qu’il fait exister en même temps que lui. Le schéma est posé ici, dans le verre d’eau sursaturée : individu et milieu sont les deux versants corrélatifs d’une seule individuation. On ne comprend ni l’un ni l’autre si on les prend séparément.
Une individuation qui ne se conserve pas
Reste la limite du modèle, et Simondon est le premier à la souligner avec honnêteté. L’individuation physique du cristal est instantanée et elle ne se conserve pas. Que veut dire ce mot un peu surprenant, instantanée ? Non pas qu’elle est rapide en horloge, une cristallisation peut prendre des heures, mais qu’elle est, à chaque point de la surface, une affaire d’un seul coup. En chaque endroit de la limite, le passage du liquide au solide se fait une fois, et c’est tout. La couche est posée, elle ne se reprend plus, elle ne se retravaille plus. L’individuation se fait point par point et chaque point, une fois individué, sort du jeu. Le cristal grandit en accumulant des individuations ponctuelles et achevées, jamais en revenant sur elles.
D’où la formule à retenir : l’individuation physique ne se conserve pas. Une fois que le cristal est fini, l’individuation qui l’a produit appartient au passé. Le cristal achevé est inerte. Il ne s’individue plus, il ne porte plus en lui de tension à résoudre, il ne garde pas de préindividuel disponible pour continuer. Il est entièrement passé du côté du résultat. Si vous le remettez dans une nouvelle solution sursaturée, il pourra servir de germe, recommencer à croître par sa surface, mais ce sera une autre individuation qui s’ajoute, pas la même qui se poursuit de l’intérieur. Le cristal vit, si l’on ose le mot, uniquement à sa peau, et seulement tant qu’il y a autour de lui du milieu sursaturé à structurer.
C’est exactement ce manque qui prépare, par contraste, le chapitre suivant. Le vivant, lui, ne cesse pas de s’individuer. Il garde en lui du préindividuel, il s’individue dans toute son épaisseur et non à sa seule surface, il continue, il se transforme, il résout des problèmes tout au long de son existence. Le cristal n’a pas d’intériorité au sens fort : son dedans est du déjà fait inerte. Le vivant aura un dedans actif, un milieu intérieur, une membrane qui relie et sépare. Le cristal est donc le degré le plus pauvre de l’individuation, et c’est sa pauvreté même qui le rend précieux comme modèle : il montre l’opération à l’état pur, sans les complications du vivant.
Le tableau des moments de la cristallisation
Récapitulons l’opération en suivant ses moments, du potentiel pur jusqu’au résultat inerte. Ce tableau est le squelette du chapitre : si vous le tenez, vous tenez l’essentiel.
| Moment | État du système | Ce qui se passe | Notion en jeu |
|---|---|---|---|
| Avant | Solution sursaturée, limpide | Rien d’apparent, mais le sel est en excès, le potentiel est chargé | Préindividuel, métastabilité |
| Déclenchement | Arrivée d’un germe | Une amorce de structure, une cause infime qui libère une énergie déjà présente | Germe, singularité, information |
| Croissance | Le cristal pousse à sa surface | Chaque couche déjà formée structure la couche suivante, la forme se propage | Transduction, croissance de proche en proche |
| Constitution | À la limite solide / liquide | L’individu cristallin et son milieu se séparent et se constituent ensemble | Individu et milieu corrélatifs, limite |
| Après | Cristal achevé, solution appauvrie | La tension est résolue, le cristal est inerte, l’individuation appartient au passé | Individuation instantanée qui ne se conserve pas |
Lisez ce tableau de gauche à droite et vous avez la genèse complète. Lisez la dernière colonne de haut en bas et vous avez la liste des grands concepts de Simondon, presque tous déjà présents dans ce seul phénomène. C’est ce qui fait du cristal un cas d’école si économique : un objet, et tout le vocabulaire qui s’allume.
Ce que le cristal apporte à la méthode
Un dernier mot, plus large, avant de quitter le verre d’eau. Pourquoi Simondon a t il tant tenu à commencer par la physique, par la cristallisation, lui qui visait surtout le vivant, le psychisme, le collectif et la technique ? Parce que le cristal lui donne le droit de penser autrement. La philosophie classique, on l’a vu, partait de l’individu tout fait et cherchait son principe. En partant du cristal, Simondon part au contraire de l’opération, du devenir, de la genèse en train de se faire. Il prend la nature physique au sérieux comme premier théâtre d’individuation, et non comme un simple décor sans intériorité. Il refuse de séparer la matière inerte d’un côté et la vie de l’autre par un fossé infranchissable : entre le cristal et le vivant il y a une différence de degré et de mode d’individuation, pas une rupture absolue de nature. Le cristal s’individue à sa surface et s’arrête, le vivant s’individue partout et continue, mais c’est la même grande affaire, l’individuation, qui se déploie à des niveaux différents.
C’est là que les commentateurs ont vu l’un des gestes les plus forts de Simondon. Gilles Deleuze, qui le découvre dès 1966, retiendra justement cette idée d’un préindividuel chargé de disparités et d’une individuation qui résout des tensions, et il la fera travailler dans sa propre philosophie de la différence. Anne Sauvagnargues et Muriel Combes, parmi d’autres, ont montré combien ce passage par la physique du cristal était décisif pour comprendre que, chez Simondon, penser, c’est suivre une genèse, et non décrire un être déjà là. Disons les choses prudemment, car Simondon est souvent dense et inachevé sur ces points : le cristal n’est pas une démonstration au sens strict, c’est un paradigme, un cas exemplaire qui ouvre une manière de voir. Il vaut par ce qu’il rend pensable, pas par une preuve qu’il apporterait.
Nous avons donc l’individuation à son degré le plus élémentaire : nette, observable, mais courte, sans lendemain, refermée sur son résultat. La question qui s’ouvre est alors inévitable. Que se passe t il quand l’individuation, au lieu de s’achever d’un coup à une surface, se met à durer, à se continuer, à garder en réserve de quoi recommencer indéfiniment ? Quand l’individu, au lieu d’être inerte en son centre, devient le théâtre permanent de sa propre genèse ? C’est le saut du cristal au vivant, et c’est tout l’objet du chapitre suivant.
Chapitre 6. Le vivant, une individuation qui continue
Niveau : avancé
Au chapitre précédent, nous avons regardé un cristal grandir dans une solution sursaturée. C’était une belle image, peut-être trop belle, car elle risque de nous faire croire que toute individuation se ressemble. Un germe, une amorce, et la structure se propage de proche en proche, chaque couche déjà formée servant de tremplin à la suivante. Puis le cristal s’achève, et plus rien ne se passe. L’individuation a eu lieu une fois, comme un éclair, et le résultat reste là, inerte, fini. Simondon tient ce paradigme cristallin pour précieux, mais il s’en sert surtout pour mesurer un écart. Car il y a une autre manière de s’individuer, une manière qui ne s’arrête pas, qui garde en elle de quoi recommencer, qui invente sans cesse. C’est celle du vivant.
Ce chapitre est le pivot de la première partie de la thèse principale, L’individu et sa genèse physico-biologique. On y passe du minéral à la vie, non pas en ajoutant un mystère, un souffle, une force vitale, mais en repérant une différence de régime dans l’individuation elle-même. Le vivant ne fait pas autre chose que le cristal, il fait davantage et autrement. Comprendre ce davantage, c’est tenir l’un des gestes les plus originaux de Simondon, et celui qui nourrit aujourd’hui tout un renouveau de la pensée du vivant.
Le cristal s’achève, le vivant continue
Reprenons le cristal une dernière fois pour le quitter. Sa croissance est réelle, mais elle se joue à un seul endroit, à sa surface, là où la solution rencontre la structure déjà formée. Le coeur du cristal, lui, est mort. Une fois pris dans la masse, un atome ne participe plus à rien. Le cristal n’a pas d’intérieur actif : tout son présent vivant, si l’on peut dire, est repoussé à sa limite extérieure. Et quand la solution n’est plus sursaturée, quand la métastabilité s’épuise, la croissance cesse. L’individu cristallin est achevé, et son individuation appartient désormais au passé.
Le vivant renverse exactement cela. Il ne cesse pas de s’individuer. Naître n’est pas pour lui le terme d’un processus, mais son début. Tant qu’il vit, il continue de se transformer, de se réguler, de se réparer, de croître, de vieillir, de résoudre les problèmes que son existence même fait surgir. Simondon dit que le vivant garde en lui une part de préindividuel, une réserve de potentiels non encore résolus. Souvenons-nous de ce qu’était le préindividuel (chapitre 4) : un fonds chargé de tensions, plus qu’une unité, antérieur au partage entre individu et milieu. Le cristal, lui, a dépensé tout son préindividuel d’un coup, il s’est entièrement résolu en structure. Le vivant, non. Il reste partiellement en suspens, il porte avec lui de quoi continuer à s’individuer, et c’est pour cela qu’il a une histoire et non pas seulement une forme.
On comprend alors une formule difficile de Simondon : le vivant est une individuation en cours, et le cristal une individuation accomplie. Ce n’est pas une question de complexité, de nombre de pièces. C’est une question de régime temporel. Le cristal est au passé composé, le vivant est au présent continu.
Une intériorité, un dedans et un dehors qui communiquent
Voici la différence que Simondon juge décisive : le cristal s’individue à sa surface, le vivant s’individue aussi en lui-même. Le cristal n’a qu’une limite, une frontière extérieure où il pousse. Le vivant, lui, a une intériorité. Il y a en lui un dedans et un dehors, et surtout ces deux régions ne sont pas étanches : elles communiquent, elles échangent, elles se règlent l’une par l’autre.
Cette intériorité n’est pas un contenu caché, une petite chose précieuse logée à l’abri. C’est un régime d’individuation. Dans L’individu et sa genèse physico-biologique, Simondon décrit le vivant comme un système où l’individuation se poursuit à l’intérieur, et pas seulement au contact du milieu extérieur. Le minéral garde la mémoire de sa formation dans sa structure figée ; le vivant, lui, recommence à chaque instant le travail de se distinguer de son milieu tout en restant en relation avec lui. Il est, dit Simondon dans une formule souvent reprise, comme un théâtre d’individuation : non pas le résultat fini d’une individuation passée, mais la scène où, en permanence, de l’individuation a lieu.
C’est ici qu’il faut être honnête, comme le brief nous le demande. Simondon est dense, parfois elliptique, et l’idée d’une individuation intérieure n’est pas toujours développée avec toute la clarté qu’on souhaiterait. Il avance par images fortes (le germe, le théâtre, la membrane), par analogies avec la physique et la biologie de son temps, et il laisse au lecteur une part de reconstruction. Retenons l’essentiel, qui est solide : ce qui distingue le vivant, ce n’est pas une substance en plus, c’est le fait qu’il reste capable de s’individuer encore, de l’intérieur, parce qu’il n’a pas épuisé sa charge de préindividuel.
Le milieu associé : le vivant invente son monde
Nous arrivons à l’une des notions les plus fécondes de tout le cours, et que nous retrouverons transposée du côté de l’objet technique au chapitre 14 : le milieu associé.
L’idée reçue voudrait qu’un être soit d’abord là, puis qu’on le pose dans un milieu déjà donné, comme on pose un poisson dans un bocal d’eau préexistant. Simondon refuse cette image. Pour lui, le vivant n’est pas plongé dans un milieu tout fait : il invente son milieu en même temps qu’il s’individue. L’individu et son milieu se constituent ensemble, dans le même geste, à partir du même fonds préindividuel qui se partage en eux deux. On dit qu’ils sont corrélatifs, c’est-à-dire que l’un n’a pas de sens sans l’autre, qu’ils naissent d’une seule opération et se définissent l’un par rapport à l’autre.
Cela ne veut pas dire que le vivant fabrique la matière qui l’entoure, qu’il créerait l’air ou l’eau. Cela veut dire qu’il découpe, dans la réalité indéfinie, un milieu qui est le sien, le seul qui compte pour lui, fait des choses qui sont pour lui des ressources, des obstacles, des signaux, des dangers. La même flaque d’eau n’est pas le même milieu pour une bactérie et pour un insecte qui s’y noie. Le milieu associé, c’est le monde que l’individuation d’un vivant fait exister autour de lui, et qui en retour conditionne cette individuation. Les deux se tiennent, ni l’individu d’abord ni le milieu d’abord, mais les deux d’un coup.
Cette idée a une portée considérable, et elle explique pourquoi Simondon parle tant aux penseurs de l’écologie aujourd’hui. Penser le vivant, ce n’est jamais penser un individu seul ; c’est penser le couple indissociable de l’individu et de son milieu associé, l’unité d’individuation qui les contient tous les deux.
L’information : résoudre des problèmes, sans fin
Si le vivant ne cesse de s’individuer, c’est qu’il ne cesse de rencontrer des problèmes. Et c’est ici qu’intervient le mot le plus chargé de toute l’oeuvre, celui qui figure dans le titre même de la thèse : l’information.
Attention au malentendu, que nous traiterons plus à fond au chapitre 9. Chez Simondon, l’information n’est pas un message, pas une quantité de bits transmise d’un émetteur à un récepteur comme dans la théorie de Shannon. L’information, c’est ce qui surgit quand une tension se résout, quand des réalités disparates, d’abord incompatibles, trouvent soudain une structure qui les fait tenir ensemble. Informer, au sens fort, c’est donner forme, prendre forme, résoudre. L’information est l’événement même de l’individuation, son ressort.
Le vivant est, de ce point de vue, une machine à recevoir et produire de l’information sans relâche. À chaque instant, son milieu lui pose des problèmes : une variation de température, une proie qui passe, une blessure, une pénurie. Vivre, c’est résoudre ces problèmes en inventant des structures, des conduites, des réponses. Et chaque solution n’est jamais définitive : elle ouvre de nouveaux problèmes, déplace les tensions, relance le processus. Voilà pourquoi Simondon peut écrire que le vivant est un problème en cours de résolution, et non une solution acquise. Il n’a jamais fini de se résoudre, parce que se résoudre tout à fait, ce serait mourir, devenir un cristal.
On touche là à une idée magnifique et exigeante. Pour Simondon, ce qui caractérise le vivant n’est pas la perfection d’un organisme bien réglé, mais au contraire le fait de demeurer toujours un peu problématique, toujours chargé de tensions non encore résolues, toujours capable d’inventer du nouveau à partir de cette charge. La santé d’un vivant, ce n’est pas l’absence de problème, c’est la puissance de continuer à les résoudre.
La membrane, ou la topologie du vivant
Reste à comprendre par où passe, concrètement, cette communication entre le dedans et le dehors. Simondon lui donne un lieu privilégié, presque un emblème : la membrane.
La membrane est la limite vivante par excellence. Mais ce n’est pas une simple frontière, un mur qui sépare l’intérieur de l’extérieur. C’est une surface active, sélective, qui laisse passer certaines choses et en retient d’autres, qui met en relation autant qu’elle distingue. À travers elle, le dedans assimile le dehors et le dehors reçoit du dedans. La membrane est le lieu où le vivant ne cesse de se faire et de se refaire, où s’opère le tri permanent entre le soi et le non-soi.
Simondon avance ici une idée d’une grande beauté, qu’on a pu appeler sa topologie du vivant. Pour le cristal, l’intérieur est mort et seule la surface compte. Pour le vivant, tout l’intérieur est, d’une certaine manière, en relation avec l’extérieur par l’intermédiaire de la membrane : la profondeur du corps n’est jamais coupée du dehors, elle communique avec lui à travers cette surface qui la borde. Ce qui est passé, ce qui est ancien dans le vivant, se trouve repoussé vers le dedans ; ce qui est actuel, ce qui se joue maintenant, se concentre sur la membrane, à la limite. La membrane est le présent du vivant, le lieu et le moment où son individuation a lieu.
Cette topologie n’est pas un détail de biologie. C’est une manière de penser ce qu’est, en général, une intériorité : non pas un dedans enfermé, mais un dedans qui ne tient qu’en restant en relation, par une limite active, avec un dehors. Le vivant n’est pas une boîte close ; c’est une membrane qui fait tenir ensemble, en les distinguant, un intérieur et un extérieur.
Récapituler : cristal contre vivant
Il vaut la peine de mettre côte à côte les deux régimes d’individuation, pour fixer ce que ce chapitre ajoute au précédent. Le tableau ci-dessous résume les contrastes, en gardant à l’esprit que, pour Simondon, le cristal n’est pas le contraire du vivant mais son cas plus simple, le même processus dans un régime appauvri.
| Critère | Le cristal (individuation physique) | Le vivant (individuation vitale) |
|---|---|---|
| Durée du processus | Instantané, achevé une fois pour toutes | Continué, jamais terminé tant qu’il vit |
| Où ça s’individue | À la surface seulement | À la surface et à l’intérieur |
| Intériorité | Coeur inerte, mort une fois pris | Dedans actif, en relation avec le dehors |
| Préindividuel | Entièrement dépensé, résolu | Conservé en réserve, jamais épuisé |
| Rapport au milieu | Croît dans un milieu donné | Invente son milieu associé, corrélatif |
| Limite | Frontière passive | Membrane active, sélective, vivante |
| Statut | Une solution figée | Un problème en cours de résolution |
| Temps | Garde la trace de son passé dans sa forme | A une histoire, croît, se régule, vieillit |
Une dernière précision pour rester juste. Simondon ne dresse pas une frontière étanche entre le physique et le vital, comme s’il y avait deux mondes séparés. Il pense plutôt une continuité de régimes : la même opération d’individuation, à partir du même type de fonds préindividuel et de métastabilité, donne tantôt un cristal, tantôt un vivant, selon qu’elle s’épuise d’un coup ou qu’elle se conserve et se continue. Le vivant prolonge l’individuation physique, il ne la nie pas. C’est un point que des commentateurs comme Jean-Hugues Barthélémy ou Anne Sauvagnargues ont souligné : il n’y a pas chez Simondon de saut métaphysique, de vitalisme, mais une gradation interne à l’individuation. Le brief nous demandait d’être honnêtes : disons donc que ce refus du dualisme est ce qui fait la force de la position, et aussi ce qui la rend parfois vertigineuse, car il faut penser la vie sans le secours commode d’un principe vital.
Nous avons ainsi un vivant qui ne s’épuise jamais, qui porte en lui une charge préindividuelle et reste toujours un peu problématique. Mais que se passe-t-il quand le vivant ne suffit plus à résoudre seul les tensions qui le traversent, quand le problème devient si profond que la simple régulation biologique ne l’absorbe plus ? C’est là, précisément, que naît une nouvelle individuation, plus haute et plus risquée : l’individuation psychique. Le sujet, l’affectivité, l’émotion, l’angoisse comme épreuve de cette charge non résolue, voilà ce qui nous attend au chapitre suivant, où le préindividuel que le vivant gardait en réserve va se mettre à reparaître au coeur même de celui qui dit « je ».
Chapitre 7. L’individuation psychique : l’affectivité et le sujet
Niveau : avancé
Au chapitre précédent, nous avons vu que le vivant n’est pas un cristal achevé. Il ne cesse pas de s’individuer, il garde en lui une réserve de préindividuel, il invente son milieu en même temps qu’il se constitue. Mais une question reste ouverte. Que se passe-t-il quand le vivant rencontre un problème qu’il ne peut plus résoudre en restant simplement vivant, c’est-à-dire en réajustant son milieu et sa perception ? Quand la tension devient trop forte pour que l’organisme la dissolve par ses seules ressources d’animal adapté ? C’est là, répond Simondon, que commence le psychique. Non comme une nouvelle substance ajoutée par-dessus la vie, mais comme une individuation qui prolonge la vitale, qui la relance quand elle s’essouffle.
Ce chapitre porte sur la seconde grande partie de la thèse principale, celle qui paraîtra séparément en 1989 sous le titre L’individuation psychique et collective. C’est sans doute la part la plus difficile et la plus inachevée de l’oeuvre, celle où Simondon est parfois obscur, où l’on sent qu’il cherche encore. Mais c’est aussi celle qui touche le plus directement à nous, à ce que nous appelons un sujet, à l’affectivité, à l’angoisse, et au besoin que nous avons des autres. Nous allons donc avancer prudemment, en traduisant chaque terme en intuition.
Le psychique ne commence pas le vivant, il le prolonge
Le premier réflexe, quand on pense au psychisme, c’est d’imaginer un étage supplémentaire. Il y aurait la matière, puis la vie, puis, posée au sommet, la pensée ou l’âme. Simondon refuse ce schéma en gradins. Pour lui, il n’y a pas trois substances empilées. Il y a une même opération d’individuation qui se poursuit, qui change de régime, qui s’approfondit quand les conditions le demandent.
Le psychique, dans L’individuation psychique et collective, n’est donc pas une rupture avec le vivant. C’est ce qui arrive au vivant quand l’individuation vitale ne suffit plus. Tant que l’animal peut résoudre ses problèmes par la perception et l’action, en ajustant ses conduites à son milieu, il reste dans le régime vital. La perception, déjà, est une résolution : percevoir, ce n’est pas recevoir passivement des données, c’est mettre en forme une tension entre l’organisme et son monde, faire surgir une structure là où il y avait de la disparité. C’est ce que Simondon développe dans son Cours sur la perception et dans son article La perception de 1964. Mais il arrive un moment où la situation déborde ce que la perception et l’action peuvent dénouer. L’individu vivant se trouve alors devant un problème qu’il ne peut plus résoudre au seul niveau de la vie. Le psychique naît de ce débordement.
Il faut bien mesurer ce que cela renverse. Dans la tradition, le psychisme est ce qui nous distingue de l’animal, une dignité, une supériorité. Chez Simondon, le psychique est plutôt un recours, presque une difficulté. C’est le signe que le vivant a rencontré quelque chose de trop grand pour lui. Le psychique n’est pas un luxe de la nature, c’est une relance de l’individuation sous la pression d’un problème non résolu.
L’affectivité et l’émotion, là où le préindividuel reparaît
Pour comprendre le psychique, Simondon part de l’affectivité plutôt que de la connaissance. C’est un choix très significatif. Beaucoup de philosophies de l’esprit commencent par la perception et le jugement, comme si l’affect n’était qu’un trouble venant brouiller la claire activité de connaître. Simondon inverse l’ordre. L’affectif et l’émotif sont pour lui plus fondamentaux que le perceptif et le conceptuel, parce que c’est par eux que le sujet reste en contact avec sa propre charge préindividuelle.
Reprenons le terme. Le préindividuel, on l’a vu dès le chapitre 4, c’est l’être avant l’individu, la réserve de potentiels, la part chargée de tensions qui n’est pas encore divisée en individu et milieu. Or, et c’est le point décisif de tout ce chapitre, le vivant ne consomme pas tout son préindividuel en s’individuant. Il en garde. Le sujet, dans le vocabulaire de Simondon, n’est pas seulement un individu achevé : c’est un individu qui porte encore en lui du préindividuel non résolu, une charge de nature qui n’a pas été entièrement structurée.
L’affectivité est la manière dont cette charge se manifeste. Quand une émotion vous traverse, quelque chose en vous qui n’était pas individué, qui restait à l’état de potentiel, fait pression et cherche à s’individuer. L’émotion n’est pas un petit accident interne au moi déjà constitué. C’est, pour Simondon, le moment où le préindividuel reparaît dans le sujet, où la part de nature non encore mise en forme se rappelle à lui et demande une nouvelle individuation. L’affectivité et l’émotion sont les deux pôles d’un même registre : l’affectivité comme rapport latent, continu, à cette charge, et l’émotion comme sa montée brusque, sa décharge, son surgissement.
C’est pourquoi l’émotion est si troublante. Elle nous fait sentir que nous ne coïncidons pas tout à fait avec nous-mêmes, qu’il y a en nous plus que notre individualité bien rangée. Là où la tradition voit un déficit de maîtrise, Simondon voit une vérité ontologique : le sujet est plus qu’un individu, il déborde l’individu qu’il est, parce qu’il transporte avec lui une réserve de préindividuel qui n’a jamais cessé d’être active.
Le sujet n’est pas un individu clos
Nous tenons maintenant la distinction la plus importante du chapitre, celle qui va commander tout le reste. Il faut séparer trois choses que le langage courant confond : l’individu, le sujet, et la charge préindividuelle.
L’individu, c’est le résultat d’une individuation, la part de nous qui est constituée, structurée, identifiable. C’est ce que nous montrons, ce qui a une forme. Mais le sujet, lui, n’est pas réductible à cet individu. Le sujet, c’est l’ensemble formé par l’individu et par la charge de préindividuel qu’il porte encore. Le sujet est donc, par définition, plus que l’individu. Il y a en lui de l’individué et du non encore individué, et c’est précisément la coexistence des deux qui fait un sujet.
On pourrait dire les choses ainsi. Un individu pur, totalement individué, sans aucune réserve de préindividuel, ne serait pas un sujet : ce serait quelque chose comme un cristal, fini, inerte, refermé sur sa structure. Ce qui fait que nous sommes des sujets, capables d’émotion, d’angoisse, de devenir, c’est justement que l’individuation ne s’est pas achevée en nous, qu’il reste de l’être à individuer. Le sujet est cet écart entre ce qu’il est déjà et ce qu’il porte encore sans pouvoir le résoudre seul.
Cette idée a un commentateur privilégié. Muriel Combes, dans son court essai devenu classique, Simondon. Individu et collectivité, insiste fortement sur ce point : le sujet simondonien n’est jamais une intériorité close, il est habité par une part de préindividuel qui l’excède et qui l’ouvre, à terme, vers le collectif. C’est elle qui a contribué à faire de cette charge préindividuelle le coeur de la lecture politique de Simondon. Jean-Hugues Barthélémy, de son côté, a montré combien cette part non individuée empêche de réduire le sujet à un moi psychologique refermé.
Le tableau suivant fixe la distinction, qui est la clé pour ne pas se perdre dans la suite.
| Notion | Ce que c’est | Statut |
|---|---|---|
| L’individu | Le résultat constitué de l’individuation, la part structurée et identifiable | Achevé, mais provisoire |
| Le sujet | L’individu plus la charge de préindividuel qu’il porte encore | Plus qu’un individu, jamais clos |
| La charge préindividuelle | La réserve de potentiels non individués, qui se manifeste dans l’affectivité | Source d’émotion, d’angoisse et d’ouverture |
Le malentendu à éviter
C’est une nuance capitale, et elle commande la suite. Parce que cette charge est impersonnelle, parce qu’elle est une part de nature que nous portons tous, elle pourra fonder un collectif réel. Si le préindividuel était un secret strictement personnel, il nous enfermerait en nous-mêmes. Parce qu’il est de la nature, il nous relie. Retenez bien : la charge préindividuelle n’est pas le plus intime et le plus privé de nous, elle est le plus impersonnel et le plus partageable.
Un second malentendu, plus discret, consiste à croire que le psychique forme un monde séparé, une intériorité autonome qui se suffirait. Or Simondon dit l’inverse. Le psychique, justement, ne se suffit pas. Il est par essence inachevé, ouvert, incapable de se boucler sur lui-même. C’est pour cela qu’il appellera le collectif. Un psychisme qui se croirait complet à lui seul serait une illusion. Le sujet ne peut pas se résoudre dans la solitude.
L’angoisse, l’épreuve de la charge non résolue
Si le sujet porte une charge préindividuelle qui demande à s’individuer, et qu’il ne parvient pas seul à le faire, alors il y a en lui une tension qui peut devenir une épreuve. Cette épreuve a un nom chez Simondon : l’angoisse.
L’angoisse, dans L’individuation psychique et collective, n’est pas la peur. La peur a un objet, on a peur de quelque chose de déterminé, et l’on peut fuir, combattre, éviter. L’angoisse n’a pas d’objet. Elle est le sentiment de la charge préindividuelle qui demande à s’individuer sans trouver de voie. C’est l’épreuve d’un sujet qui se sent excédé par sa propre réserve de potentiels, débordé par une part de lui qui ne se résout pas. Dans l’angoisse, le sujet éprouve qu’il est plus qu’individu, mais sans pouvoir transformer ce plus en une nouvelle structure. Il est saturé d’un être qui pèse et qui ne s’écoule nulle part.
Simondon décrit l’angoisse comme une expérience presque cosmique, où le sujet tend à se confondre avec le monde entier, à se vivre comme s’il devait porter et résoudre en lui seul toute l’individuation. C’est une description difficile, et il faut le dire honnêtement : ces pages comptent parmi les plus elliptiques de l’oeuvre. Simondon y dessine une expérience-limite plus qu’il n’en donne une théorie close. L’angoisse y apparaît comme une individuation qui se cherche et qui échoue à se faire seule, une opération qui tourne à vide parce qu’elle voudrait tout assumer à l’échelle du seul individu. Le sujet angoissé essaie de résoudre par lui-même une tension qui, par nature, le dépasse.
C’est pourquoi l’angoisse, chez Simondon, n’est pas seulement une souffrance à plaindre. Elle est révélatrice. Elle nous apprend quelque chose de structurel sur ce que nous sommes : des êtres qui ne peuvent pas se compléter dans la solitude. L’angoisse est l’épreuve par laquelle le sujet découvre qu’il a atteint la limite de ce qu’une individuation purement individuelle peut faire. Et cette limite n’est pas un mur, c’est un appel.
Pourquoi le psychique appelle le collectif
Nous touchons à la charnière de tout le système, le point où le chapitre 7 ouvre sur le chapitre 8. Si le sujet ne peut résoudre seul la tension entre sa part individuée et sa part préindividuelle, alors la solution ne se trouve pas en lui. Elle se trouve dans une nouvelle individuation, qui ne sera plus seulement psychique, mais collective.
Voici le raisonnement de Simondon, déplié pas à pas. La charge préindividuelle demande à s’individuer. Mais le sujet, pris isolément, ne dispose pas du cadre où cette individuation pourrait se faire complètement : son individualité est trop étroite pour accueillir le surplus d’être qu’il porte. Tant qu’il reste seul, il oscille entre l’émotion qui le déborde et l’angoisse qui le sature. Pour que la charge trouve enfin sa structure, il faut un autre théâtre d’individuation, plus vaste que l’individu. Ce théâtre, c’est le collectif.
Le collectif, chez Simondon, n’est donc pas un simple rassemblement d’individus déjà faits. C’est le lieu où les charges préindividuelles de plusieurs sujets s’individuent ensemble, en même temps, et forment quelque chose de réel qui les dépasse tous. C’est là qu’intervient le concept central de la suite, le transindividuel, que nous étudierons au chapitre 8. Disons seulement, pour l’instant, que le transindividuel est cette individuation collective par laquelle le sujet résout, avec d’autres, ce qu’il ne pouvait pas résoudre seul. L’émotion, qui isolément débordait le sujet, devient le canal par lequel les sujets communiquent au niveau de leur préindividuel. Ce qui en moi était trop, et angoissant, devient, dans le collectif, ce par quoi je m’individue avec les autres.
On comprend alors pourquoi Simondon tient tellement à ne pas commencer par l’individu déjà constitué. Si l’on partait de l’individu fermé, on ne pourrait penser le collectif que comme une addition, une somme d’individus juxtaposés, ce qu’il appelle l’interindividuel. Mais en partant du sujet ouvert, traversé par une charge préindividuelle impersonnelle, on rend pensable un collectif où les sujets s’individuent réellement les uns par les autres. Le préindividuel impersonnel, ce que nous avons de plus partageable, est précisément ce qui rend le collectif possible. Le malentendu de l’inconscient écarté plus haut prend ici tout son sens : si le fond de nous était secret et personnel, nous resterions séparés ; parce qu’il est nature et potentiel, il nous unit.
Cette articulation est l’une des grandes idées de Simondon, et Muriel Combes comme Bernard Stiegler l’ont placée au centre de leurs propres travaux. Stiegler reprendra l’individuation psychique et collective pour penser le rapport entre l’individu, le groupe et la technique, en reprochant d’ailleurs à Simondon d’avoir sous-estimé le rôle des supports techniques et de la mémoire dans cette individuation collective. Mais ce débat appartient à la postérité, que nous verrons au dernier chapitre.
Vers le transindividuel
Nous avons suivi l’individuation jusqu’au sujet, et nous l’avons vue buter sur une limite. Le sujet, traversé par sa charge préindividuelle, éprouvé par l’émotion et parfois par l’angoisse, ne peut pas se boucler sur lui-même. Sa propre incomplétude le pousse au-dehors, vers une individuation plus large. Le chapitre suivant prend ce relais. Il faudra y nommer précisément ce collectif qui n’est ni l’individu seul ni la simple société des individus déjà faits, distinguer le transindividuel de l’interindividuel, et comprendre comment plusieurs sujets peuvent s’individuer ensemble à partir de ce qu’ils portent de plus impersonnel. L’amitié, l’équipe qui pense ensemble, le moment où un groupe devient plus que la somme de ses membres : voilà ce que la charge préindividuelle, restée en suspens dans le sujet, rend enfin possible. C’est le concept le plus original de Simondon, et c’est lui qui nous attend au chapitre 8.
Chapitre 8. Le transindividuel : s’individuer avec les autres
Niveau : expert
Au chapitre précédent, nous avons laissé le sujet dans une situation inconfortable. Il porte en lui une charge de préindividuel, une réserve de réalité non encore individuée, qui se manifeste comme affectivité, comme émotion, parfois comme angoisse. Et nous avons vu que cette charge, le sujet ne peut pas la résoudre tout seul. Le psychique, chez Simondon, n’est pas une intériorité close qui se suffirait à elle-même. Il est en attente, en tension, ouvert sur quelque chose qui le dépasse. Ce quelque chose, c’est le collectif. Mais attention, pas n’importe quel collectif. Pas la foule, pas la société comme appartenance, pas le groupe où l’on se fond. Simondon réserve un mot pour désigner ce collectif d’un genre particulier, le seul qui résolve vraiment la tension du sujet, et ce mot est l’un des plus singuliers de toute son oeuvre : le transindividuel.
C’est probablement le concept le plus original que nous offre L’individuation psychique et collective, la seconde partie de la grande thèse. Il est aussi le plus délicat, parce qu’il se loge dans un interstice que la pensée ordinaire laisse vide. Entre l’individu et la société, nous croyons qu’il n’y a rien, ou seulement des rapports, des contrats, des échanges. Simondon soutient qu’il y a là, au contraire, une réalité pleine, une individuation véritable, et que cette réalité a valeur d’être. Ce chapitre est consacré à la faire apparaître.
Ni l’individu, ni le social
Commençons par baliser le terrain par la négative, car le transindividuel se définit d’abord par ce qu’il n’est pas. Il n’est pas l’individuel, c’est-à-dire la réalité prise du point de vue du sujet isolé, refermé sur sa propre identité. Mais il n’est pas davantage le social au sens courant, et c’est là que Simondon introduit une distinction décisive, celle de l’interindividuel.
L’interindividuel, ce sont les relations entre des individus déjà constitués. Je suis un individu, vous en êtes un autre, et nous entrons en rapport : nous échangeons des paroles, des services, des signes de reconnaissance. Dans ce type de relation, rien de neuf ne se produit au niveau de l’être. Les termes préexistent à la relation. Chacun reste ce qu’il était avant la rencontre, il se contente d’ajuster sa conduite, de jouer un rôle, de tenir une place. L’interindividuel est le domaine de la sociabilité ordinaire, des fonctions sociales, du conformisme aussi. Simondon le rapproche de ce que d’autres ont appelé le on impersonnel, cette extériorité où l’on se conduit comme tout le monde se conduit. Le social, à ce niveau, est une enveloppe, un milieu d’appartenance, mais il ne touche pas le fond du sujet. Il reste à sa surface.
Le transindividuel est tout autre chose. Il ne met pas en rapport des individus achevés, il fait surgir une individuation nouvelle qui passe à travers les sujets et qui les transforme. Le préfixe trans est ici à prendre au sérieux. Il ne signifie pas au-dessus des individus (ce serait une transcendance, une réalité supérieure qui les surplomberait), ni entre les individus (ce serait encore l’interindividuel). Il signifie à travers, dans un mouvement qui traverse les sujets et qui les fait communiquer non par leur surface sociale, mais par ce qu’ils ont de plus profond et de moins individué, leur charge préindividuelle. Le transindividuel est une relation qui se noue de fond à fond.
La charge préindividuelle comme fond commun
Pour comprendre comment cela est possible, il faut revenir à l’idée que nous avons posée au chapitre 7. Le sujet n’est pas seulement un individu. Il est un individu plus une part de préindividuel, une réserve de potentiels qui n’a pas été épuisée par son individuation propre. C’est cette part qui le rend capable de plus, mais aussi ce qui le met en souffrance lorsqu’elle reste inemployée, car un potentiel non résolu est une tension qui pèse.
Or, et c’est le point décisif, cette charge préindividuelle n’est pas privée. Elle n’est pas mon petit trésor intérieur, séparé du vôtre. Le préindividuel est par nature plus qu’individuel, il déborde l’individu de toutes parts. Ce qui reste de non individué en moi est de même nature que ce qui reste de non individué en vous. Le transindividuel se constitue précisément là : quand les charges préindividuelles de plusieurs sujets, au lieu de rester chacune isolée dans son sujet, entrent en communication et s’individuent ensemble, d’un seul mouvement. Le collectif est alors l’individuation de ce préindividuel commun. Il n’est pas formé par les individus, il se forme en même temps qu’eux, à un autre niveau, et il les achève.
C’est pourquoi Simondon peut dire une chose qui paraît d’abord paradoxale : l’individuation collective est aussi, et du même coup, une véritable individuation du sujet. On croit ordinairement que ce qui m’individualise, c’est ce qui me distingue des autres, ce qui me sépare. Simondon renverse cette évidence. Ce qui m’individue le plus complètement, c’est l’opération par laquelle, avec d’autres, je résous une charge que je ne pouvais pas résoudre seul. Le collectif transindividuel n’est pas le lieu où je me perds, c’est le lieu où je m’achève comme sujet. Le plus personnel passe par le plus commun.
La relation a valeur d’être
Nous touchons ici au coeur métaphysique du chapitre, et à l’une des thèses les plus fortes de tout Simondon. Dans la pensée habituelle, la relation est seconde. D’abord il y a des choses, des substances, des individus ; ensuite ils entrent en relation. La relation est un rapport entre des termes qui pourraient exister sans elle. Elle est un accident, quelque chose qui s’ajoute aux êtres déjà là.
Simondon refuse cette hiérarchie. Pour lui, la relation a valeur d’être. C’est une formule qu’il faut prendre au pied de la lettre. La relation n’est pas un lien tendu après coup entre deux solitudes, elle est constituante : elle fait être ses termes en même temps qu’elle les relie. Dans l’individuation transindividuelle, ce ne sont pas deux sujets achevés qui se relient, c’est la relation elle-même qui, en s’établissant, individue les sujets qu’elle met en rapport. La relation est aussi réelle, aussi pleine, que les termes qu’on lui croyait extérieurs. Elle est même, en un sens, plus originaire qu’eux, puisqu’ils sortent d’elle.
On peut mesurer là tout l’écart avec l’interindividuel. Dans l’interindividuel, la relation reste extérieure : elle relie sans constituer, parce que les termes sont déjà faits. Dans le transindividuel, la relation est intérieure à l’être de ses termes : elle les constitue en les reliant. C’est la même différence qu’entre deux pierres posées côte à côte et deux notes qui font un accord. Les pierres restent ce qu’elles sont, voisines mais séparées. Les notes, dans l’accord, deviennent autre chose que ce qu’elles étaient isolément, sans cesser pour autant d’être chacune sa note. L’accord ne supprime pas les notes, il les fait résonner ensemble d’une manière qu’aucune ne pouvait produire seule.
Le malentendu à éviter
Il faut maintenant prévenir une erreur très tentante, celle qui guette tout lecteur du transindividuel et qui fait souvent passer le concept à côté de sa cible.
Le malentendu symétrique consisterait à rabattre le transindividuel sur le social ordinaire, à le confondre avec l’appartenance, l’identité de groupe, le sentiment d’être avec les siens. Or l’appartenance relève de l’interindividuel : on appartient à un groupe comme on occupe une place, sans que le fond du sujet soit engagé. La nation, la classe, la corporation peuvent rester de purs cadres d’appartenance, du social qui n’individue rien. Le transindividuel n’est pas garanti par le fait d’être ensemble. Il est rare, il est un événement, il arrive ou n’arrive pas. Beaucoup de collectivités ne sont jamais que de l’interindividuel coagulé. Simondon ne décrit pas une structure sociale, il décrit une opération qui peut traverser une structure sociale et la transfigurer, ou ne pas le faire.
Retenons donc cette double mise en garde : le transindividuel n’est ni au-dessus des individus comme un tout qui les avale, ni simplement entre eux comme un réseau de rapports. Il est cette individuation qui les saisit par leur fond préindividuel et les fait advenir ensemble.
Le social et l’interindividuel face au transindividuel
Résumons la cartographie, car la richesse du chapitre tient à ces distinctions, et il est facile de s’y perdre. D’un côté, Simondon range tout ce qui relève de l’individu déjà constitué et de ses rapports extérieurs : c’est le couple du social et de l’interindividuel. De l’autre, il isole une réalité d’un type entièrement différent, le transindividuel. Le tableau suivant met les deux régimes face à face.
| Social et interindividuel | Transindividuel | |
|---|---|---|
| Statut des termes | Individus déjà constitués, achevés avant la relation | Sujets qui s’individuent dans et par la relation |
| Nature de la relation | Extérieure, ajoutée après coup, n’engage pas l’être | Constituante, intérieure, a valeur d’être |
| Ce qui circule | Signes, fonctions, rôles, services | Charge préindividuelle commune, potentiels |
| Effet sur le sujet | Le situe, le conforme, reste à sa surface | L’individue, l’augmente, le touche au fond |
| Figure type | Le on, l’appartenance, la place sociale | L’amitié, l’équipe, le groupe qui pense ensemble |
| Niveau d’être | Le déjà fait, le constitué | L’individuation en train de se faire |
| Image | Deux pierres voisines | Deux notes dans un accord |
Il faut insister sur un point que le tableau pourrait durcir à l’excès. Simondon ne méprise pas le social, et il ne décrète pas qu’il faudrait quitter l’interindividuel pour le transindividuel comme on quitterait le faux pour le vrai. Les deux régimes coexistent, et le transindividuel ne se produit jamais à l’état pur, hors de tout tissu social. Une équipe, une amitié, un groupe de travail comportent toujours du social, des règles, des rôles, de l’interindividuel. Le transindividuel n’abolit pas cette couche, il la traverse en de rares moments où quelque chose de plus profond s’individue. Distinguer les deux n’est pas les opposer comme le bien et le mal, c’est apprendre à reconnaître, sous la surface continue de la vie sociale, l’événement plus rare de l’individuation collective véritable.
Pourquoi cela compte, et ce que les interprètes en ont fait
On peut se demander pourquoi Simondon tenait tant à ce concept, et pourquoi il a tant compté pour ses lecteurs. La raison tient à la cohérence d’ensemble de sa pensée. Depuis le début, depuis le cristal, Simondon poursuit la même idée : l’être n’est pas d’abord individu, il est d’abord plus qu’individu, chargé de potentiels, métastable. L’individuation est l’opération par laquelle cette charge se résout en structures. Le transindividuel est le dernier maillon de cette chaîne, le moment où l’individuation, après le physique, le vital, le psychique, atteint le niveau du collectif. Et il montre que le sujet humain n’achève pas son individuation tout seul : il lui faut les autres, non comme entourage, mais comme partenaires d’une individuation commune. La solitude du sujet n’est pas son état naturel, elle est l’indice d’une charge encore non résolue.
C’est ce versant que les interprètes ont surtout retenu, et il faut être honnête sur ce qu’ils en ont fait, car le transindividuel de Simondon a souvent été tiré au-delà de ce qu’il dit explicitement. Muriel Combes, dans son court essai de 1999, Simondon. Individu et collectivité, a fait du transindividuel la clé politique de toute l’oeuvre, et c’est en grande partie à elle que l’on doit la fortune contemporaine du terme. Elle y voit l’amorce d’une pensée de l’émancipation, d’un collectif qui ne serait ni l’État ni le marché. Bernard Stiegler en a fait l’un des piliers de sa propre philosophie, en reliant l’individuation transindividuelle aux supports techniques de la mémoire, ce que Simondon, lui, n’avait pas vraiment thématisé : c’est un prolongement, non une lecture littérale. Il faut donc distinguer ce que Simondon affirme, l’individuation collective par le préindividuel commun et la relation constituante, de ce que ses héritiers en tirent, une philosophie politique, une théorie de la technique sociale, une éthique du collectif. Le texte de Simondon, sur ce point, reste plus sobre et, par endroits, plus inachevé que ses prolongements. Il pose le concept ; il en laisse l’élaboration politique largement ouverte.
Nous avons ainsi conduit la pensée de l’individuation jusqu’à son terme le plus haut, le collectif transindividuel. Mais une question est restée latente tout au long de ce parcours, et elle commande secrètement tout le reste. Qu’est-ce, au juste, qui se résout dans une individuation ? Quand le préindividuel devient structure, quand une tension trouve sa solution, quand une disparité s’ordonne, qu’est-ce qui passe ? Simondon a un mot pour cela, et c’est l’un des plus mal compris de son lexique, parce qu’on croit en connaître le sens à l’avance : l’information. Le prochain chapitre montrera que son information n’est pas du tout le message des ingénieurs, mais l’événement même de la prise de forme.
Chapitre 9. L’information n’est pas un message
Niveau : expert
Au chapitre précédent, nous avons vu le transindividuel se former : des sujets qui s’individuent ensemble à partir d’une charge préindividuelle commune, une relation qui ne relie pas deux termes déjà faits mais qui les constitue. Une question restait en suspens, et c’est la plus technique de toute l’œuvre. Quand une individuation a lieu, qu’elle soit physique, vitale, psychique ou collective, qu’est-ce qui se passe au juste, à l’instant où la structure surgit ? Simondon a un mot pour cela, et c’est un mot qu’il faut désintoxiquer avant de pouvoir s’en servir : information. Car en 1958, ce mot vient d’être confisqué par une théorie mathématique éclatante, celle de Claude Shannon, et il signifie désormais une quantité, une mesure, un nombre de bits. Simondon va passer son temps à reprendre ce mot pour lui faire dire presque l’inverse. Ce chapitre est le cœur conceptuel du cours, parce que l’information, chez lui, n’est pas un thème parmi d’autres : c’est l’autre nom de l’individuation regardée du côté de ce qui la déclenche.
L’enjeu se résume en une phrase, qu’il faudra ensuite déplier longuement. Pour Shannon, l’information est ce qui se transmet d’un point à un autre. Pour Simondon, l’information est ce qui surgit quand une tension se résout. Tout sépare ces deux phrases, et pourtant elles emploient le même mot. Comprendre ce malentendu fécond, c’est comprendre ce que Simondon attend de la philosophie face aux sciences de son siècle.
Ce que Shannon avait réussi, et pourquoi cela ne suffisait pas
Il faut rendre justice à Shannon avant de le critiquer. En 1948, dans sa théorie mathématique de la communication, il résout un problème d’ingénieur que personne n’avait su poser proprement : comment mesurer la quantité de signal que l’on peut faire passer dans un canal, le téléphone, le télégraphe, la radio, en présence de bruit. Sa réponse est d’une élégance redoutable. L’information d’un message se mesure à son improbabilité. Un signal attendu, prévisible, n’apporte presque rien ; un signal rare, surprenant, apporte beaucoup. La quantité d’information est donc une mesure de l’imprévisibilité d’une source, et elle se calcule, en bits, indépendamment de tout sens.
C’est ce dernier point qui est décisif, et que Shannon lui-même soulignait avec honnêteté : pour l’ingénieur, le sens du message ne compte pas. Que le télégramme dise « je t’aime » ou une suite de lettres tirées au hasard, du moment que les deux ont la même improbabilité statistique, ils transportent la même quantité d’information. La théorie est puissante précisément parce qu’elle se débarrasse de la signification. Elle traite des signaux, pas des messages compris.
Simondon admire l’outil et refuse qu’on en fasse une philosophie. Son objection, qu’on retrouve dans L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information et plus longuement développée dans les cours réunis sous le titre Communication et information, tient en un constat gênant. La théorie de Shannon mesure quelque chose de paradoxal : l’information y est maximale quand le signal est le plus désordonné, le plus aléatoire. Une source de bruit pur, où chaque symbole est imprévisible, contient au sens de Shannon une quantité d’information énorme. Or c’est justement le bruit, l’absence totale de forme, ce qui ne signifie rien pour personne. Simondon en tire une conclusion brutale : la grandeur de Shannon mesure l’imprévisibilité, mais l’imprévisibilité maximale, c’est le pur hasard, et le pur hasard est l’envers exact de la signification. Quelque chose ne va pas dans une théorie où le maximum d’information coïncide avec le maximum de désordre.
Le retournement : l’information comme tension qui se résout
Reprenons depuis le sol. Pour Simondon, le mot information doit reprendre son sens littéral, presque oublié : in-formation, le fait de prendre forme, de recevoir ou de produire une forme. L’information n’est pas ce qui se transporte, c’est ce qui arrive quand une forme advient. Et une forme advient, nous le savons depuis les chapitres sur le cristal et le vivant, quand un système métastable s’individue, quand une tension entre des ordres disparates trouve enfin une structure qui les fait tenir ensemble.
D’où la définition que Simondon oppose à Shannon, et qu’il faut paraphraser avec soin car elle est dense. L’information n’est ni dans l’émetteur seul, ni dans le récepteur seul, ni dans le signal qui circule entre eux. Elle est l’événement par lequel une disparité, une incompatibilité entre deux ordres de grandeur ou deux séries, se résout en une structure nouvelle. L’information est ce par quoi une métastabilité s’individue. Elle n’est pas une chose transmise, elle est une opération qui a lieu. C’est pourquoi Simondon dit qu’elle n’est pas un terme mais une relation, et que cette relation a, comme toujours chez lui, valeur d’être.
Une conséquence frappante en découle, et elle marque l’écart maximal avec Shannon. L’information, au sens de Simondon, ne se mesure pas par l’improbabilité. Elle se mesure, si l’on peut dire, par la tension qu’elle résout. Un signal n’est informant que pour un système capable de le recevoir comme la résolution d’un problème qu’il porte déjà. Le même signal qui informe un système en informe un autre pas du tout, non parce que le signal a changé, mais parce que l’état de tension du récepteur a changé. L’information est relative à un système métastable prêt à s’individuer. Hors de ce système, le signal n’est rien, ou n’est que du bruit. C’est exactement ce que la théorie de Shannon, qui ignore le récepteur en tant que système tendu, ne peut pas dire.
On voit ici pourquoi ce chapitre est de niveau expert. Simondon ne propose pas une théorie rivale de celle de Shannon sur le même terrain, le terrain de la transmission. Il déplace le terrain. Il dit : vous mesurez la transmission d’un signal, c’est légitime, mais vous appelez cela information, et l’information véritable est ailleurs, dans la prise de forme, dans l’individuation. Le malentendu n’est pas une erreur de calcul, c’est une confusion sur ce dont on parle.
Un exemple travaillé : la vision stéréoscopique
Tout cela reste abstrait tant qu’on n’a pas vu l’information se produire sous nos yeux. Simondon prend, dans son Cours sur la perception et dans la thèse principale, un exemple qui vaut démonstration, parce qu’on peut presque le faire soi-même : la vision en relief, la vision stéréoscopique. Suivons-le pas à pas, car c’est l’exemple où sa thèse devient palpable.
Cet exemple fait tout. Il montre que l’information n’est pas un contenu mais un événement, qu’elle est relative à un système capable de la recevoir, qu’elle suppose une disparité préalable, et qu’elle a un optimum, une zone où elle peut se produire, en deçà et au delà de laquelle il ne se passe rien. La perception, dès lors, n’est plus une réception passive de données envoyées par le monde. Percevoir, c’est résoudre, c’est s’individuer en prenant forme avec son milieu. La perception est un cas de l’individuation, et l’information en est l’opérateur.
Pourquoi ce déplacement change la donne pour le vivant, le psychique et la machine
On pourrait croire à une querelle de mots entre un philosophe et un ingénieur. C’est beaucoup plus que cela, et il faut mesurer ce que ce retournement permet.
Pour le vivant, d’abord. Au chapitre 6, nous disions que le vivant résout sans cesse des problèmes, qu’il s’individue en permanence, qu’il invente son milieu. Le concept d’information donne à cette idée sa rigueur. Vivre, c’est traiter de l’information au sens de Simondon, c’est résoudre continûment des disparités entre l’organisme et son milieu, entre le dedans et le dehors. La membrane, cette surface où le vivant se sépare et communique à la fois, est le lieu d’une in-formation perpétuelle. Le vivant n’est pas un récepteur de signaux, c’est un système métastable qui ne cesse de prendre forme.
Pour le psychique ensuite. L’émotion, l’affectivité, dont nous avons parlé au chapitre 7, sont des manières dont la charge préindividuelle se signifie au sujet. La signification n’est pas une étiquette posée sur une chose ; c’est ce qui surgit quand le sujet résout, ou tente de résoudre, la tension qu’il porte. Le sens, chez Simondon, n’est jamais un donné, il est toujours un événement d’individuation. C’est pourquoi il pouvait écrire que la signification est relationnelle : elle ne réside ni dans le sujet ni dans l’objet, elle est ce qui advient dans leur rapport quand ce rapport résout une disparité.
Pour la machine enfin, et c’est ici que le dialogue avec la cybernétique devient frontal. La cybernétique de Norbert Wiener, contemporaine de Shannon, pensait l’information comme circulation et régulation : un signal, une boucle de rétroaction, un contrôle. Simondon admire la cybernétique, il la prend au sérieux comme peu de philosophes de son temps, mais il lui reproche d’avoir réduit l’information à la communication entre des termes déjà constitués, machines ou organismes. Elle a manqué, dit-il, l’individuation elle-même, le moment où la forme se prend. Penser la machine avec le concept simondonien d’information, ce n’est plus la voir comme un canal qui transmet, mais comme un système qui traite des disparités et résout des problèmes. On comprend pourquoi les penseurs de l’intelligence artificielle et de l’apprentissage, aujourd’hui, reviennent à Simondon : un système qui apprend ne reçoit pas un message, il prend forme à partir de tensions, exactement comme une perception résout une disparité. Nous y reviendrons au dernier chapitre.
Le malentendu à éviter
Deuxième forme du malentendu, plus subtile. On croit que la signification, chez Simondon, serait une couche ajoutée au signal, le sens qu’un esprit poserait sur des données brutes. Faux. La signification n’est pas ajoutée après coup à une information neutre ; elle est l’information même, comprise comme prise de forme. Il n’y a pas d’un côté le signal et de l’autre le sens. Il y a la disparité, et sa résolution, qui est d’un seul tenant signal devenu signifiant. Séparer les deux, c’est revenir à ce que Simondon refuse : un monde de formes toutes faites qui circuleraient entre des sujets tout faits. Le sens n’est pas transporté, il est pris, comme la forme est prise et non imposée, exactement comme l’argile prenait forme au chapitre sur l’hylémorphisme plutôt que de la recevoir du dehors.
Information et signification : deux faces d’un même événement
Reste à articuler les deux mots du titre intérieur de ce chapitre, information et signification, car Simondon les distingue sans les séparer. L’information est l’opération par laquelle une disparité se résout en structure. La signification est cette même opération considérée du côté de ce qu’elle vaut pour un système, du côté de la relation qu’elle institue. Dire qu’un signal est informant, c’est dire qu’il a permis une prise de forme ; dire qu’il est signifiant, c’est dire que cette prise de forme compte pour le système, qu’elle change son rapport au milieu, qu’elle résout un de ses problèmes. Les deux sont les deux faces du même événement d’individuation.
C’est pourquoi Simondon peut soutenir une thèse qui paraît étrange au premier abord : la signification précède, en un sens, la connaissance distincte. Avant qu’un sujet ne sache qu’il sait, quelque chose s’est déjà signifié en lui, une tension s’est résolue, un relief a surgi. La signification n’attend pas le concept, elle est première, elle est l’in-formation même de l’expérience. Le concept viendra ensuite, comme une individuation seconde qui reprend et structure la première. Voilà pourquoi ce chapitre commande tous les autres : il donne le moteur de toute individuation, le surgissement de forme et de sens là où il n’y avait que tension disparate.
| Information selon Shannon | Information selon Simondon | |
|---|---|---|
| Nature | une quantité, un nombre de bits | un événement, une prise de forme |
| Ce qu’elle mesure | l’improbabilité d’un signal | la résolution d’une disparité (pas une mesure de quantité) |
| Rôle du sens | exclu, indifférent | l’information est la signification même |
| Où elle se situe | dans le signal qui circule, entre émetteur et récepteur | ni dans l’émetteur ni dans le récepteur, dans l’opération qui les individue |
| Rapport au désordre | maximale quand le signal est le plus aléatoire | nulle dans le désordre pur (rien ne se résout) comme dans l’ordre pur (rien à résoudre) |
| Récepteur | un point qui reçoit le signal, quel qu’il soit | un système métastable, tendu, prêt à prendre forme |
| Modèle de référence | le canal de transmission, le bruit | la cristallisation, la perception du relief |
| Verbe juste | transmettre | s’individuer, prendre forme |
Le tableau rend visible le déplacement. Aucune case ne se recouvre, et pourtant c’est le même mot. Ce n’est pas que l’un aurait tort et l’autre raison : c’est que l’un parle de signaux dans des canaux, et l’autre de la genèse des formes et des sens. Simondon emprunte le vocabulaire de la théorie de l’information de son temps pour le retourner vers une ontologie de l’individuation. Le geste est risqué, parfois obscur, et les commentateurs, de Muriel Combes à Jean-Hugues Barthélémy, ont souligné que Simondon n’a pas toujours dissipé l’ambiguïté du mot. Il faut le reconnaître : sur ce point, l’œuvre demande au lecteur de faire la moitié du chemin, de tenir fermement la distinction même quand le texte la laisse flotter.
Ce concept d’information comme résolution de disparité nous a fait toucher le mécanisme le plus intime de l’individuation : quelque chose prend forme quand une tension trouve sa structure. Mais nous avons parlé sans cesse de structures et d’opérations, de formes qui se prennent et de tensions qui se résolvent, comme si ces deux registres allaient de soi. Or c’est précisément leur rapport que Simondon veut penser pour lui-même. Une structure n’est que le résultat figé d’une opération, une opération fait passer d’une structure à une autre : comment articuler ces deux faces de toute réalité ? C’est l’objet de la méthode qu’il nomme l’allagmatique, la théorie des opérations, et c’est par elle que nous comprendrons enfin sur quel sol toute sa pensée repose. Nous y venons au chapitre suivant.
Chapitre 10. L’allagmatique : penser par opérations
Niveau : expert
Au chapitre précédent, nous avons vu Simondon refuser de réduire l’information à une quantité transmise et en faire un événement, le surgissement d’une signification quand une tension se résout. Cette idée, à elle seule, déplace tout. Car si l’information est un événement, et non une chose, alors la pensée qui prétend la saisir ne peut pas se contenter d’aligner des états. Elle doit suivre un faire, une transformation en cours. On touche ici à la question de méthode, la plus discrète et peut-être la plus importante de toute l’oeuvre. Comment penser un être qui se fait, sans le figer en un être déjà fait ? Comment une philosophie de l’individuation peut-elle elle-même s’individuer, au lieu de plaquer ses cadres sur le réel ?
La réponse de Simondon porte un nom étrange, presque rebutant, qu’il faut apprivoiser : l’allagmatique. C’est le mot par lequel il désigne sa méthode propre, et avec elle une certaine façon de répartir le travail entre deux registres de pensée, celui des structures et celui des opérations. Ce chapitre est consacré à ce partage et à ce qu’il commande, jusqu’à cette conséquence vertigineuse : la pensée n’est pas un miroir posé devant l’individuation, elle en est un cas, une individuation parmi d’autres.
Un mot grec, une science oubliée
Allagmatique vient du grec allagma, qui dit le change, l’échange, ce qui se substitue à autre chose, ce qui vient à la place. On pense à la monnaie, à la conversion d’une valeur en une autre. Simondon retient ce noyau d’idée : il y a de l’allagmatique partout où quelque chose se convertit en autre chose, où un état se change en un autre par une opération. L’allagmatique, dit-il, serait la théorie des opérations, comme il existe par ailleurs une théorie des structures.
Le mot apparaît surtout dans les suppléments que l’édition Millon de 1995 a joints à L’individu et sa genèse physico-biologique, autour d’un texte resté longtemps marginal, parfois désigné comme la « Théorie de l’allagmatique ». C’est un détail d’histoire éditoriale qui a son poids. Pendant des décennies, ces pages n’ont guère circulé, et l’allagmatique est restée le secteur le plus mal connu de Simondon, ce qui n’a rien d’étonnant pour un concept de méthode, toujours plus discret que les concepts de contenu comme la métastabilité ou le transindividuel. La reconnaissance récente, dont témoigne par exemple le travail de Jason Tuckwell qui place l’allagmatique au centre de la réception anglophone de la thèse, est une affaire des dernières années.
Disons d’emblée ce que l’allagmatique n’est pas. Ce n’est pas une nouvelle discipline scientifique que Simondon prétendrait fonder. C’est plutôt la nervure cachée de tout son projet, le nom de ce qui rend possibles l’individuation, la transduction, l’analogie. Quand on l’a comprise, on relit autrement tout ce qui précède.
Deux régimes de pensée : structure et opération
Partons d’une distinction simple, presque grammaticale. Devant un être, on peut poser deux questions. On peut demander : comment est-il fait, de quoi est-il composé, quel est son agencement, son architecture ? On décrit alors une structure, un état, une disposition de parties. Ou bien on peut demander : que fait-il, par quel processus est-il devenu ce qu’il est, qu’est-ce qui s’y transforme ? On décrit alors une opération, un faire, un passage.
La philosophie classique, observe Simondon, a massivement privilégié le premier registre. Elle a pensé des substances, des essences, des structures stables que l’on définit par ce qu’elles sont. L’opération, quand elle apparaissait, était traitée comme un simple accident survenant à une structure préexistante, ou comme le déplacement d’une structure d’un lieu à un autre. Le faire restait subordonné à l’être. C’est cette hiérarchie que l’allagmatique entend défaire. Non pour renverser la subordination dans l’autre sens, en sacrifiant les structures aux opérations, mais pour mettre les deux registres sur un pied d’égalité et penser leur rapport.
Voici le point décisif, et il faut le tenir fermement : structure et opération ne sont pas deux choses, ce sont deux aspects, et surtout ils se convertissent l’un dans l’autre. Une structure est le résultat figé, déposé d’une opération qui a eu lieu. Et une opération est ce qui fait passer d’une structure à une autre. La structure est de l’opération arrêtée ; l’opération est de la structure en train de se faire. Entre les deux, il n’y a pas un mur, il y a un échange, et c’est précisément cette conversion réciproque que désigne le mot allagmatique.
Pourquoi les sciences ne suffisent pas
On pourrait objecter que les sciences font déjà cela. La cristallographie décrit des structures, la thermodynamique décrit des opérations, et il suffirait de les additionner. Simondon répond que non, et sa réponse éclaire toute son entreprise. Les sciences particulières découpent le réel en domaines, et à l’intérieur de chaque domaine elles privilégient l’un des deux registres. La cristallographie est une science de structures, elle décrit le réseau achevé et tend à oublier la genèse. Une cinétique chimique est une science d’opérations, elle décrit des vitesses de réaction et tend à oublier les structures stables. Aucune science, prise seule, ne pense la conversion d’un registre dans l’autre, parce que cette conversion n’appartient à aucun domaine particulier : elle est ce par quoi un domaine communique avec un autre.
L’allagmatique se situe donc au-dessus, ou plutôt au travers, des découpages scientifiques. Elle n’est pas une science régionale de plus, elle est ce qui permet de passer d’une région à l’autre en retrouvant, sous des contenus différents, le même type de conversion structure-opération. C’est ce qui donne à Simondon le droit, qu’il revendique, de rapprocher la cristallisation physique, la croissance du vivant, la résolution d’un problème dans une pensée. Non parce que ces réalités se ressemblent par leur matière, mais parce qu’elles partagent une même forme d’opération. Ce droit, il faut maintenant le fonder, et c’est l’affaire de l’analogie.
L’analogie : non une ressemblance, mais une identité de rapports
Voici sans doute l’apport le plus subtil et le plus exposé aux malentendus de tout le chapitre. Simondon fait de l’analogie le coeur de sa méthode. Or l’analogie a mauvaise presse en philosophie, et pour de bonnes raisons : trop souvent elle n’est qu’un raisonnement par ressemblance, glissant et arbitraire, qui rapproche deux choses parce qu’elles se ressemblent vaguement et qui conclut hâtivement de l’une à l’autre. Le cerveau ressemble à un ordinateur, donc le cerveau calcule ; voilà le genre de fausse analogie qui peuple les mauvaises pages de science populaire.
Simondon prend l’exact contre-pied de cet usage. L’analogie véritable, pour lui, n’est jamais une ressemblance entre des choses. C’est une identité de rapports opératoires. Deux réalités sont analogues non parce qu’elles se ressemblent, mais parce que l’opération qui les constitue est la même, parce qu’elles s’individuent selon le même type de transformation. Le cristal et la pensée ne se ressemblent en rien, comme objets, comme structures, comme matières. Mais ils sont analogues en un sens fort, parce que l’un et l’autre procèdent par une individuation qui résout une tension en propageant une structure de proche en proche. L’analogie ne porte pas sur ce que les choses sont, elle porte sur ce que les opérations font.
On comprend alors pourquoi l’analogie est le partenaire naturel de l’allagmatique. Si penser allagmatiquement c’est savoir convertir structure et opération, alors connaître par analogie c’est précisément saisir un être par son opération plutôt que par sa structure, et donc le mettre en rapport avec tout ce qui partage cette opération, par-delà les frontières des domaines. L’analogie est l’instrument qui permet à la pensée de circuler entre les régions du réel sans les confondre, en suivant non les apparences mais les genèses.
Le malentendu à éviter
C’est ici qu’il faut s’arrêter et désamorcer le contresens qui guette tout lecteur pressé. On serait tenté de dire : Simondon construit de grandes métaphores, il compare le cristal à l’esprit, la machine au vivant, et ces images valent ce que valent les images, c’est joli mais ce n’est pas rigoureux. Ce serait manquer entièrement ce qu’il fait.
La différence entre l’analogie au sens de Simondon et la simple métaphore tient en un mot : la métaphore travaille sur la ressemblance des termes, l’analogie opératoire travaille sur l’identité des rapports. Quand on dit que le coeur est une pompe, on transporte des propriétés d’un objet à un autre par ressemblance, et l’on peut se tromper lourdement, car le coeur n’est pas une pompe et beaucoup de ses propriétés ne se transportent pas. Quand Simondon dit que le cristal et la pensée s’individuent analogiquement, il ne transporte aucune propriété de l’un à l’autre. Il affirme que la même opération, l’individuation par résolution d’une métastabilité, se retrouve dans deux domaines hétérogènes, et que cette identité opératoire est un fait, non une image.
Simondon est d’ailleurs le premier à reconnaître que l’analogie est dangereuse. Elle est féconde quand elle saisit une vraie identité de rapports opératoires ; elle devient une source d’erreurs dès qu’elle glisse vers la ressemblance des structures. Tout l’art consiste à tenir l’analogie du côté de l’opération et à lui interdire de retomber dans la similitude des choses. Une analogie qui rapproche deux objets parce qu’ils ont la même forme apparente est presque toujours fausse ; une analogie qui rapproche deux genèses parce qu’elles suivent la même opération peut être profondément vraie. La frontière est mince, et c’est pourquoi l’allagmatique demande tant de rigueur. Elle n’autorise pas n’importe quel rapprochement, elle n’en autorise qu’un, celui qui passe par l’opération.
Le tableau qui suit récapitule le partage que l’on tient désormais.
| Structure | Opération | |
|---|---|---|
| Question posée | Comment est-ce fait ? De quoi est-ce composé ? | Que fait cela ? Comment est-ce devenu ? |
| Ce que l’on saisit | Un état, une disposition, une architecture stable | Un passage, une transformation, une genèse |
| Statut temporel | Résultat figé, déposé, conservé | Devenir, processus en cours |
| Conversion | De l’opération arrêtée, cristallisée | De la structure en train de se faire |
| Science type | Cristallographie, anatomie, géométrie | Cinétique, thermodynamique, embryologie |
| Connaissance propre | Description, classification | Analogie comme identité de rapports opératoires |
| Risque associé | Prendre le figé pour le réel entier | Confondre l’analogie vraie avec la ressemblance |
La pensée comme individuation
Reste la conséquence la plus forte, celle qui referme la boucle de toute l’oeuvre. Si l’analogie consiste à saisir une identité d’opérations, et si penser, c’est mener cette opération de saisie, alors la pensée elle-même est une opération. Elle n’est pas un regard extérieur posé sur l’individuation des choses, elle est elle-même une individuation. Quand un problème se pose à mon esprit, il y a une disparité, une tension entre des données qui ne s’accordent pas. Quand je trouve la solution, quelque chose se résout : une structure surgit qui met les termes en compatibilité, exactement comme la profondeur visuelle résout les deux images disparates de la vision stéréoscopique. La découverte d’une idée n’est pas la rencontre d’une vérité déjà là, c’est une prise de forme, une cristallisation mentale.
Cela ne relève pas de la métaphore. Selon la logique même de l’analogie opératoire, la pensée et le cristal sont analogues parce que tous deux résolvent une métastabilité en inventant une structure qui se propage. La pensée est donc un cas particulier de l’individuation, et non son spectateur. C’est ce qui justifie, en dernière instance, la formule cardinale du projet : pour Simondon, il ne faut pas connaître l’individuation par l’individu, mais l’individu par l’individuation. Pourquoi ? Parce que connaître, c’est s’individuer, c’est suivre l’opération du dedans, en l’accompagnant. Une pensée qui partirait de l’individu déjà fait raterait l’opération, faute de la vivre. Une pensée qui s’individue avec son objet peut la saisir, parce qu’elle en répète le mouvement.
On mesure ici la circularité féconde du dispositif. L’allagmatique fonde l’analogie, l’analogie fonde le droit de rapprocher le cristal et la pensée, et ce rapprochement révèle que la pensée est une individuation, ce qui valide à son tour l’allagmatique comme bonne méthode pour la connaître. La boucle n’est pas un cercle vicieux, c’est l’aveu qu’une philosophie de l’individuation doit s’appliquer à elle-même, sous peine de se contredire. Simondon ne pense pas l’individuation de l’extérieur, avec des concepts immobiles. Il essaie de penser en s’individuant, de faire de sa propre démarche un exemple de ce qu’elle décrit. C’est exigeant, parfois obscur, et l’inachèvement des textes sur l’allagmatique montre que lui-même ne tenait pas tout cela pour pleinement réglé. Mais l’intention est claire et elle commande tout le reste.
Vers la transduction
Nous avons posé que penser allagmatiquement, c’est suivre une opération plutôt que de figer une structure, et que l’analogie permet de retrouver la même opération dans des domaines distincts. Mais nous n’avons pas encore nommé l’opération privilégiée, celle qui revient sans cesse, du cristal qui croît à l’idée qui s’organise. Cette opération a un nom, le plus fameux peut-être du vocabulaire de Simondon, et c’est elle qui donne à l’allagmatique son contenu concret : la transduction. Si l’allagmatique est la grammaire générale du passage structure-opération, la transduction en est la conjugaison la plus importante, le verbe par excellence de l’individuation. C’est elle que le chapitre suivant va déplier, en montrant qu’elle est à la fois un processus réel dans la nature et une démarche de pensée, et qu’elle se tient à égale distance de la déduction et de l’induction.
Chapitre 11. La transduction, propager une structure
Niveau : expert
Au chapitre précédent, nous avons vu Simondon se donner une méthode, l’allagmatique, c’est-à-dire l’art de penser ensemble les structures et les opérations, et de les convertir l’une dans l’autre. Mais une question restait ouverte. Si l’être n’est pas une collection de choses stables, s’il est d’abord tension, sursaturation, devenir, alors par quel mouvement de pensée peut-on le suivre sans le trahir, sans l’arrêter, sans le découper en morceaux figés ? Comment penser une genèse pendant qu’elle a lieu, et non après coup ? C’est à cette question que répond le concept le plus singulier de Simondon, celui qui commande tous les autres : la transduction.
La transduction n’est pas un concept de plus dans la liste. C’est le pivot. Elle est à la fois ce que fait le réel quand il s’individue et ce que fait le philosophe quand il pense l’individuation. Comprendre la transduction, c’est comprendre pourquoi Simondon ne raisonne jamais comme les autres, pourquoi il refuse de partir de principes établis pour en tirer des conséquences, et pourquoi il demande à son lecteur un effort inhabituel : accompagner un mouvement plutôt que constater un résultat. Ce chapitre est sans doute le plus exigeant du cours, parce qu’il porte sur la forme même de la pensée de Simondon. Mais c’est aussi celui qui, une fois saisi, éclaire rétrospectivement tout le reste.
Une définition qui décrit son propre objet
Simondon introduit le terme dans l’introduction de sa thèse principale, le texte qui pose le problème de l’ontogenèse (repris dans L’individu et sa genèse physico-biologique). Le mot lui vient de la physique et de la biologie, où l’on parle de phénomènes transductifs, mais il lui donne une portée philosophique générale.
Voici l’idée, dans une paraphrase fidèle. La transduction est une opération par laquelle une activité se propage de proche en proche à l’intérieur d’un domaine, en fondant cette propagation sur une structuration du domaine opérée de place en place. Chaque région de structure déjà constituée sert de principe et de modèle, d’amorce, à la région suivante, si bien que la structure se modifie en s’étendant en même temps que l’opération avance. C’est une démarche de l’être en train de s’individuer.
La formule la plus dense que Simondon emploie mérite qu’on s’y arrête : la transduction procède en allant de proche en proche. Tout est là. Pas de saut du haut vers le bas, pas de saut du bas vers le haut, pas de modèle imposé d’avance ni de loi tirée après coup. Une avancée par contiguïté, où ce qui vient d’être structuré devient aussitôt le germe de ce qui va l’être.
On remarquera quelque chose de troublant et de très simondonien : cette définition se décrit elle-même. La phrase qui définit la transduction est construite comme une transduction, de proche en proche, chaque membre s’appuyant sur le précédent. La pensée de Simondon imite ce qu’elle pense. Ce n’est pas une coquetterie de style, c’est la thèse même : il n’y a pas de différence de nature entre l’opération réelle qui individue le cristal et l’opération mentale qui en suit la genèse.
Ni déduction ni induction
Pour mesurer ce que la transduction apporte, il faut la situer face aux deux grandes démarches que la philosophie connaît depuis toujours.
La déduction va du général au particulier. On pose des principes, des axiomes, une définition, et l’on en tire des conséquences nécessaires. C’est la géométrie, c’est le raisonnement de Spinoza qui déduit la jalousie de l’amour comme un théorème, c’est la logique. La déduction est puissante, mais elle a un défaut aux yeux de Simondon : elle suppose le principe déjà donné. Elle cherche ailleurs, dans l’axiome posé au départ, la résolution du problème ; elle apporte du dehors la solution. Elle ne fabrique rien de neuf, elle déploie ce qui était déjà là, en germe, dans les prémisses.
L’induction va en sens inverse, du particulier au général. On observe des cas, on en extrait ce qu’ils ont de commun, on monte vers une loi. C’est la démarche des sciences empiriques classiques. Son défaut est symétrique : pour dégager le commun, l’induction laisse tomber le singulier, elle retient ce que les cas partagent et abandonne ce qui les rend uniques. Elle appauvrit le réel en cherchant ce qui se répète. Elle aussi cherche la solution ailleurs que dans la richesse propre de chaque terme : dans ce qu’ils ont de moins riche, leur dénominateur commun.
La transduction ne fait ni l’un ni l’autre. Elle ne descend pas d’un principe et ne remonte pas vers une loi. Elle suit la genèse réelle elle-même, là où elle a lieu, au point de contact entre ce qui est déjà structuré et ce qui ne l’est pas encore. Elle conserve le singulier au lieu de l’effacer, parce que c’est précisément du singulier déjà formé que part la structuration de proche en proche. Et surtout, elle ne cherche pas la solution au dehors : elle la trouve dans la tension même du domaine, dans la disparité qui appelle sa propre résolution. La transduction est la seule démarche, dit Simondon en substance, qui permette de suivre l’individuation au lieu de la manquer, parce qu’elle pense comme l’être s’individue.
| Démarche | Sens du mouvement | Ce qu’elle suppose | Ce qu’elle fait du singulier | Où elle cherche la solution |
|---|---|---|---|---|
| Déduction | Du général au particulier | Un principe ou un axiome déjà posé | Le déduit comme un cas du général | Au dehors, dans la prémisse de départ |
| Induction | Du particulier au général | Une collection de cas à comparer | L’efface au profit du commun | Au dehors, dans le dénominateur commun |
| Transduction | De proche en proche | Une métastabilité, une disparité non résolue | Le garde et le prolonge | Au dedans, dans la tension même du domaine |
Un processus du réel autant qu’une démarche de pensée
C’est ici que la transduction devient vraiment étrange, et vraiment féconde. Pour Simondon, elle n’est pas seulement une manière de raisonner. Elle est d’abord un fait de la nature.
Le cristal qui croît dans sa solution fait une transduction sans personne pour la penser. La vague qui se propage, le champ électrique qui s’organise, le vivant qui se différencie, tout cela transductionne au sens propre, dans l’épaisseur du réel. La transduction est, dit Simondon, une opération physique, biologique, mentale, sociale, par laquelle une activité se propage. Elle traverse tous les domaines parce qu’elle est la forme même de l’individuation, et l’individuation se produit partout, du cristal au collectif.
Et c’est parce qu’elle est d’abord dans les choses qu’elle peut ensuite être une méthode. Le philosophe qui pense par transduction ne plaque pas une grille sur le réel : il fait avec sa pensée ce que le réel fait avec son devenir. Il accompagne l’opération au lieu de la surplomber. Voilà le geste décisif. La connaissance de l’individuation est elle-même une individuation, une transduction de la pensée qui suit la transduction de l’être. Connaître la genèse, c’est genèse à son tour.
On touche là au coeur du projet. Simondon refuse la position du savoir surplombant, celle d’un sujet posé en dehors du monde et qui le contemplerait du dehors comme un spectacle achevé. Il n’y a pas de point de vue extérieur sur l’individuation, parce que penser, c’est encore s’individuer. La pensée ne précède pas l’opération qu’elle pense, elle l’épouse. Cette idée a fasciné Deleuze, qui y a reconnu une manière de penser le devenir sans le ramener à de l’identité, et elle a nourri toute la lignée qui, de Muriel Combes à Anne Sauvagnargues, a fait de l’individuation un geste de pensée et pas seulement un objet.
Le malentendu à éviter
Il y a un piège, et il est facile d’y tomber. On croit avoir compris la transduction quand on l’a réduite à une bonne vieille idée connue : la causalité en chaîne, le domino qui pousse le domino, le proche en proche d’une suite d’effets. Ce n’est pas cela, et la différence est capitale.
Dans une chaîne de dominos, chaque maillon est identique au précédent, et rien de neuf n’apparaît. La cause transmet, elle ne crée pas. La transduction, au contraire, est productrice de structure. À chaque pas, quelque chose s’invente qui n’était pas donné d’avance : une couche cristalline qui n’existait pas, une articulation de l’idée qui n’était pas pensée, un lien de groupe qui n’était pas noué. La transduction n’est pas une transmission, c’est une amplification, et même, dit Simondon, une amplification de type particulier où la structure elle-même se modifie en se propageant. Elle gagne en se déployant. Le mot juste serait : elle invente de proche en proche.
Deuxième forme du malentendu, plus subtile. On imagine que, puisque la transduction part d’un germe, il y aurait au fond un point de départ privilégié, une petite cause initiale qui contiendrait tout le reste, comme la prémisse contient le théorème. Faux encore. Le germe ne contient pas le cristal, il le déclenche. Ce qui fait le cristal, ce n’est pas le germe, c’est le potentiel de toute la solution sursaturée, c’est la métastabilité du système entier. Le germe n’est qu’une amorce, une occasion. La transduction ne tire pas le réel d’un point, elle résout une tension répartie dans tout un champ. Confondre le déclencheur et la cause, c’est revenir en douce à la déduction, et manquer ce que Simondon a justement voulu penser.
Ce que la transduction demande au lecteur
Si la transduction est la forme de la pensée de Simondon, alors lire Simondon demande un certain type d’attention, et il faut le dire franchement, ce n’est pas la plus reposante.
D’abord, il faut accepter de penser le devenir sans l’arrêter. Notre esprit aime les états, les arrêts sur image, les substances bien découpées. Simondon nous demande de penser le passage lui-même, la transformation pendant qu’elle se fait, ce qui est inconfortable parce que cela résiste à la prise. On voudrait un résultat, il offre une opération. On voudrait une chose, il offre un mouvement.
Ensuite, il faut renoncer à chercher la solution ailleurs que dans le problème. C’est peut-être la leçon la plus profonde. Là où la déduction et l’induction vont chercher la réponse au dehors, dans un principe ou dans une loi générale, la transduction nous force à rester dans la tension, à habiter le problème jusqu’à ce qu’il livre sa propre structure résolutoire. Penser transductivement, c’est faire confiance à la richesse du réel, c’est croire que la disparité contient de quoi s’individuer si on la suit au lieu de la surplomber.
Enfin, et c’est ce qui rend Simondon parfois difficile et parfois génial, il faut accepter que la pensée n’ait pas le dernier mot, ne soit pas un tribunal extérieur. Elle est dans le même mouvement que ce qu’elle pense. Cela vaut une honnêteté : Simondon lui-même n’a pas toujours réussi à tenir ce programme, et certaines de ses analyses retombent dans le surplomb qu’il dénonce. La transduction est moins une méthode achevée qu’un idéal régulateur, une exigence vers laquelle il tend. C’est ainsi que ses meilleurs commentateurs, Jean-Hugues Barthélémy en particulier, l’ont reçue : non comme une recette, mais comme l’âme d’un projet, un encyclopédisme génétique qui voudrait suivre la genèse de tout.
Pourquoi Simondon en fait le coeur de sa méthode
Reprenons le fil de tout le cours. Si l’on part de l’individu déjà fait, comme la tradition, on est condamné à le décrire de l’extérieur, à chercher après coup le principe qui l’a rendu individu. On manque l’individuation parce qu’on arrive trop tard, quand tout est joué. La transduction est la seule manière d’arriver à temps. Elle permet de penser l’individuation pendant qu’elle se produit, du dedans, en suivant la structure qui s’invente de proche en proche.
C’est pourquoi tous les concepts que nous avons rencontrés sont, au fond, des moments d’une même transduction. Le préindividuel, c’est le champ métastable où la transduction va pouvoir se déclencher. La métastabilité, c’est sa condition. Le germe, l’amorce, c’est son déclenchement. L’information, c’est ce qui se gagne à chaque pas, la signification qui surgit quand la tension se résout. Le transindividuel, c’est la transduction portée jusqu’au collectif, le groupe qui se structure de proche en proche à partir de la charge préindividuelle commune. Et l’allagmatique, du chapitre précédent, c’est la théorie générale qui pense ensemble ces opérations et les structures qu’elles laissent derrière elles. La transduction est le verbe dont tous ces noms sont les conjugaisons.
Il faut le dire sans triomphalisme : ce n’est pas une démonstration, c’est un parti pris. Simondon ne prouve pas que tout l’être est transductif, il le pose et le déploie, en montrant la fécondité du geste sur le cristal, le vivant, le psychisme, le groupe, la machine. Sa force est dans cette fécondité, dans le fait qu’un même schéma opératoire éclaire des domaines que l’on croyait séparés. Sa faiblesse est qu’on peut toujours lui objecter que l’analogie n’est pas une preuve, et que le cristal et la pensée se ressemblent peut-être moins qu’il ne le croit. C’est un risque assumé, le risque même de l’analogie qu’il revendiquait au chapitre dix.
Un geste qui change ce qu’on attend d’une philosophie
Avec la transduction, on tient la clé de tout ce qui précède et de tout ce qui suit. Elle explique pourquoi Simondon, quand il aborde le vivant, le psychisme ou le collectif, ne cherche jamais à les définir par une essence mais toujours à les suivre dans leur opération. Elle annonce aussi la seconde grande partie du cours, celle qui quitte l’individuation en général pour entrer dans le monde des machines.
Car l’objet technique, lui aussi, a une genèse, et cette genèse est transductive. Le moteur ne se perfectionne pas par addition de pièces venues du dehors, il se concrétise de proche en proche, chaque solution trouvée appelant et conditionnant la suivante, jusqu’à former un système cohérent qui s’invente sa propre logique interne. Quand nous parlerons, au prochain chapitre, de la place de la machine dans la culture, puis de la concrétisation, il faudra garder en tête cette idée simple et puissante : un objet technique, comme un cristal ou comme une pensée, est une structure qui s’est propagée de proche en proche, et c’est seulement en suivant cette propagation qu’on le comprend. Reste à montrer pourquoi notre culture, justement, refuse de le suivre, et préfère la peur ou l’idolâtrie à la compréhension. C’est par là que s’ouvre Du mode d’existence des objets techniques.
Chapitre 12. La machine n’est pas un esclave
Niveau : avancé
Jusqu’ici nous avons suivi Simondon sur le terrain de l’individuation : le cristal, le vivant, le sujet, le collectif, l’information, la transduction. Tout ce parcours appartient à la thèse principale, celle qui porte sur les notions de forme et d’information. Mais Simondon a soutenu en 1958 une seconde thèse, sa thèse complémentaire, et c’est elle qui l’a rendu célèbre : Du mode d’existence des objets techniques. On pourrait croire à un changement de sujet, un philosophe de la nature qui se mettrait soudain à parler de moteurs et de relais. Ce n’est pas le cas. La machine, pour Simondon, est elle aussi un être qui a une genèse, un fonctionnement, une cohérence interne, et la manière dont nous nous rapportons à elle est révélatrice de toute une attitude de pensée. Ce chapitre ouvre la partie technique du cours. Il pose le diagnostic avant les analyses fines qui suivront sur la concrétisation et le milieu associé.
Le point de départ est presque polémique. Simondon ouvre son livre par un constat sur notre culture : elle ne sait pas quoi faire des machines. Elle les regarde de travers, ou elle les vénère, et dans les deux cas elle se trompe. Comprendre pourquoi, et ce que serait un rapport juste, voilà le programme.
Une culture qui se défend contre la technique
Simondon part d’un déséquilibre. Notre culture, dit-il en ouverture de Du mode d’existence des objets techniques, s’est constituée comme un système de défense contre la technique. Elle a accumulé des valeurs, des savoirs, des objets dignes d’attention, mais elle a tenu les machines à l’écart de ce monde des significations. La culture reconnaît l’objet esthétique, l’objet sacré, l’objet de pensée, elle leur fait une place dans ce qui mérite d’être compris et transmis. L’objet technique, lui, reste dehors. On l’utilise, on en a peur, on le méprise ou on s’en émerveille, mais on ne le comprend pas, et surtout on ne juge pas qu’il faille le comprendre.
Le mot important ici est culture. Simondon ne reproche pas aux gens d’être maladroits avec leurs outils. Il vise quelque chose de plus profond : une culture entière qui a décidé, sans le dire, que la technique n’était pas de son ressort. Le résultat est une coupure. D’un côté le monde des valeurs humaines, des lettres, de l’art, du sens. De l’autre un domaine d’objets utiles, opaques, qu’on délègue à des spécialistes et qu’on traite par l’usage seul. Cette coupure, Simondon la juge fausse et dangereuse. Fausse parce que l’objet technique porte en lui de l’humanité. Dangereuse parce qu’une culture qui ignore une part aussi décisive du réel finit par mal se rapporter au monde qu’elle prétend habiter.
C’est pourquoi son livre se présente comme une intervention. Il ne s’agit pas seulement de décrire les machines. Il s’agit de changer le regard, de faire entrer l’objet technique dans la culture, au même titre que l’oeuvre d’art ou l’idée. Simondon écrit en philosophe, mais il parle aussi en homme qui a démonté des moteurs, qui sait ce que c’est qu’un relais ou une lampe à triode, et qui ne supporte pas qu’on parle des machines sans les connaître.
Deux erreurs symétriques : la peur et l’idolâtrie
Le diagnostic de Simondon est précis parce qu’il distingue deux manières opposées de se tromper, qui sont en réalité jumelles. La première est la peur. C’est l’attitude qui voit dans la machine une menace, une puissance étrangère qui voudrait remplacer l’homme, le dominer, prendre sa place. C’est le robot des récits d’anticipation, l’automate qui se retourne contre son créateur, la machine qui asservit. Cette peur fait de l’objet technique un adversaire doué d’une volonté hostile.
La seconde erreur est l’inverse apparent : l’idolâtrie technophile. C’est l’attitude qui adore la machine, qui attend d’elle des miracles, qui voit dans le dernier appareil une puissance magique, presque sacrée. Le gadget devient une idole. On lui prête des pouvoirs qu’il n’a pas, on en fait un fétiche de progrès. L’enthousiasme remplace la compréhension.
Simondon montre que ces deux attitudes, qui semblent contraires, reposent sur la même erreur de fond. Toutes les deux prêtent à la machine une volonté, une intention, une force autonome. La peur lui prête une mauvaise volonté, l’idolâtrie une bonne, mais l’une et l’autre la traitent comme un sujet caché, un être qui voudrait quelque chose. Or c’est précisément ce que la machine n’est pas. Elle n’a pas de volonté. Elle ne veut ni dominer ni sauver. La peur et l’idolâtrie sont les deux faces d’une même ignorance : celle qui projette sur l’objet technique un fantasme à la place d’une connaissance.
La vraie aliénation est une méconnaissance
Voici le renversement le plus fort du chapitre. On a l’habitude, depuis Marx, de penser l’aliénation comme un asservissement : l’homme dominé par la machine, l’ouvrier réduit à un rouage, le travail vidé de son sens par la mécanisation. Simondon ne nie pas cette réalité, il y reviendra, et il discute Marx de près. Mais il déplace le diagnostic. Pour lui, la racine de l’aliénation n’est pas d’abord économique, et elle n’est pas que l’homme soit soumis à la machine. La vraie aliénation, dit-il, est une rupture de connaissance. Elle tient à ce que la culture refuse de comprendre l’objet technique, à ce que le lien entre l’homme et la machine soit rompu au niveau du savoir.
L’idée mérite qu’on s’y arrête, car elle est contre-intuitive. Simondon soutient que la machine porte en elle de l’humanité. L’inventeur, en la concevant, y a déposé un geste, une intention, une solution. La machine cristallise un acte humain de pensée, comme un cristal garde la trace de l’opération qui l’a formé. Tant qu’on connaît la machine, ce geste humain reste lisible, et le rapport reste vivant. L’aliénation commence quand ce geste devient illisible, quand l’homme se trouve devant la machine comme devant une chose opaque dont il ignore le fonctionnement, qu’il ne sait que faire marcher ou subir. L’ouvrier qui n’est plus que le servant d’une machine qu’il ne comprend pas est aliéné, non d’abord parce qu’il ne possède pas l’usine, mais parce qu’il a perdu le lien de connaissance avec l’objet technique dont il assure le service.
On voit alors pourquoi peur et idolâtrie sont des formes d’aliénation, et non des rapports vrais. Dans les deux cas, le geste humain inscrit dans la machine est rendu invisible. La peur le recouvre d’une mauvaise volonté imaginaire, l’idolâtrie d’un prestige magique. Aucune des deux ne voit la machine pour ce qu’elle est : un objet construit par des hommes, compréhensible par des hommes, et qui attend d’être compris. Réduire l’aliénation à la méconnaissance, c’est dire que le remède est d’abord de l’ordre du savoir et de la culture, avant d’être de l’ordre de l’organisation sociale. C’est un point que le chapitre 15 reprendra et nuancera, car Simondon n’oublie pas la dimension politique. Mais le geste fondateur est là : faire de l’ignorance la racine du mal.
La machine n’est pas un automate, c’est un être à comprendre
Si la machine n’est ni une menace ni une idole, qu’est-elle ? Simondon répond : un être technique, qui a sa réalité propre. Et il prend soin de défaire un préjugé tenace : l’idée que la perfection d’une machine se mesurerait à son automatisme. Dans la première partie de Du mode d’existence des objets techniques, il affirme au contraire que l’automatisme est un assez bas degré de perfection technique. Une machine entièrement automatique, fermée sur elle-même, qui répète une seule opération sans marge, est en réalité une machine pauvre. La vraie perfection technique se trouve ailleurs, dans une certaine ouverture, une marge d’indétermination qui permet à la machine d’être sensible à une information venue du dehors et de s’y ajuster.
C’est une idée surprenante et elle a une portée. Si la machine la plus accomplie n’est pas la plus automatique mais la plus ouverte, alors le fantasme de l’automate tout-puissant qui se passerait de l’homme s’effondre. La machine la plus haute est justement celle qui appelle l’homme, qui réserve une place à son intervention, à son réglage, à sa coordination. La machine n’est pas un être qui voudrait se fermer pour nous exclure ; elle est, dans son fonctionnement même, ouverte sur autre chose qu’elle. Simondon résume cela par une formule qu’il faut entendre avec précision : la machine est porteuse d’outils, elle n’est pas l’ouvrier. La machine a pris la place de l’ancien outil que l’homme tenait dans sa main, mais elle n’a pas pris la place de l’homme. Elle porte des outils ; l’homme, lui, fait tout autre chose que tenir un outil.
Comprendre la machine, ce n’est donc pas la craindre ni l’adorer, c’est saisir ce fonctionnement, cette ouverture, ce mode d’existence singulier qui n’est ni celui d’une simple chose inerte ni celui d’un vivant. L’objet technique a une genèse, il évolue, il se perfectionne par concrétisation. Il a presque une histoire interne. C’est cette réalité que Simondon veut faire entrer dans la culture, et c’est elle que les chapitres suivants exploreront en détail.
L’homme, chef d’orchestre des machines
Reste à dire ce qu’est l’homme, si la machine n’est ni son maître ni son esclave. Simondon refuse les deux termes de cette fausse alternative. L’homme n’est pas l’égal de la machine, comme s’ils étaient deux travailleurs interchangeables, l’un de chair et l’autre de métal. Il n’est pas non plus son serviteur, condamné à la surveiller comme un domestique. Sa vraie place est celle d’un organisateur. Il coordonne les machines entre elles, il les met en rapport, il assure entre elles une communication qu’elles ne peuvent pas établir seules.
Pour dire cela, Simondon emploie une image devenue célèbre : l’homme est au milieu des machines comme un chef d’orchestre au milieu de ses musiciens. Le chef d’orchestre ne joue d’aucun instrument pendant le concert. Il ne remplace aucun musicien, il ne fait pas mieux que le violoniste ni que le hautboïste. Mais sans lui, les musiciens ne tiendraient pas ensemble. Il donne le tempo, il accorde les entrées, il fait que des sons séparés deviennent une oeuvre. Sa fonction n’est pas de produire, elle est de coordonner. De même, dit Simondon, l’homme au milieu des machines est l’agent qui les relie, qui interprète leurs marges d’indétermination, qui invente leur agencement. Sa supériorité ne tient pas à ce qu’il ferait le travail de la machine en mieux, ce qui serait absurde, mais à ce qu’il occupe une place que la machine ne peut pas occuper : celle du coordinateur vivant, sensible, inventif.
Cette image est précieuse parce qu’elle déjoue d’un coup la peur et l’idolâtrie. La peur imagine que la machine va prendre la place de l’homme. Mais le chef d’orchestre ne peut pas être remplacé par un musicien, fût-il génial, parce que sa fonction est d’une autre nature. L’idolâtrie imagine que la machine fera tout, seule, parfaitement. Mais un orchestre sans chef se disperse. La place de l’homme est structurellement assurée, non par sa force, mais par sa fonction de relation. Là où la machine est ouverte, indéterminée, en attente de coordination, l’homme intervient. Il est moins le travailleur que l’inventeur et l’organisateur, celui qui comprend assez les machines pour les faire jouer ensemble.
Réconcilier la culture et la technique
Tout le chapitre converge vers une tâche : réconcilier la culture et la technique. La coupure de départ, cette culture qui se défend contre les machines, n’est pas une fatalité, c’est un défaut historique qu’on peut corriger. Pour Simondon, une culture digne de ce nom doit intégrer la technique, non comme un savoir d’usage réservé aux spécialistes, mais comme une compréhension partagée, au même rang que la connaissance des oeuvres et des idées. Il faudrait que l’homme cultivé sache ce qu’est un objet technique comme il sait ce qu’est un poème ou une démonstration.
Ce n’est pas un programme purement intellectuel. Simondon esquisse une figure de médiateur, celui qui ferait le lien entre les machines et la culture, qui en porterait la connaissance dans le monde des significations humaines. On l’appellera plus tard le mécanologue, le technicien-philosophe, l’ingénieur conscient de la portée culturelle de son geste. Son rôle serait de traduire la réalité technique en savoir partageable, de rendre les machines lisibles, de réintroduire dans la culture le geste de l’inventeur que l’aliénation avait rendu illisible. La réconciliation ne consiste pas à aimer les machines ni à les fuir, mais à les connaître, et à faire de cette connaissance une part de ce que nous transmettons.
Le tableau suivant récapitule les trois attitudes que Simondon distingue : les deux fausses, symétriques, et la juste, qui les dépasse.
| Attitude | Comment elle voit la machine | Ce qu’elle prête à la machine | Rapport à la connaissance | Verdict de Simondon |
|---|---|---|---|---|
| La peur (technophobie) | Une menace, un rival hostile | Une mauvaise volonté, un désir de dominer | Refuse de comprendre, projette un fantasme | Fausse : aliénation par ignorance |
| L’idolâtrie (technophilie) | Une idole, un gadget magique | Une bonne volonté, des pouvoirs miraculeux | Refuse de comprendre, projette un prestige | Fausse : aliénation par ignorance |
| La compréhension (l’attitude juste) | Un être technique à la genèse propre | Rien : ni volonté ni magie, un fonctionnement | Cherche à connaître, lit le geste de l’inventeur | Juste : l’homme organisateur, chef d’orchestre |
On remarquera que les deux premières lignes se ressemblent presque mot pour mot, sauf sur un point : la bonne ou la mauvaise volonté prêtée à la machine. C’est exactement la thèse de Simondon. Peur et idolâtrie ne diffèrent que par le signe, et s’opposent ensemble à la seule attitude qui ne projette rien et qui cherche à savoir.
Ce diagnostic posé, une question demeure ouverte. Nous avons dit que l’objet technique a une réalité propre, une genèse, un fonctionnement cohérent qui mérite d’être connu. Mais en quoi consiste exactement cette genèse ? Comment une machine passe-t-elle d’un assemblage grossier à un être cohérent, presque organique ? C’est l’objet du chapitre suivant. Simondon y décrit le processus de concrétisation, par lequel l’objet technique se perfectionne de l’intérieur, et l’opposition de l’objet abstrait et de l’objet concret. Après avoir vu pourquoi il faut comprendre les machines, nous allons voir précisément ce qu’il y a à comprendre.
Chapitre 13. La concrétisation : comment naît un objet technique
Niveau : avancé
Au chapitre précédent, nous avons appris à regarder la machine autrement, ni comme un esclave ni comme une menace, mais comme un être qui a sa réalité propre. Reste une question que ce regard ouvre aussitôt : si l’objet technique a une réalité, a-t-il une histoire ? Naît-il, grandit-il, se transforme-t-il selon une logique qui lui appartient ? C’est tout l’objet de cette partie centrale de Du mode d’existence des objets techniques. Simondon y soutient une thèse forte : l’objet technique a une genèse, et cette genèse obéit à une tendance qu’il nomme la concrétisation. Comprendre cette tendance, c’est cesser de voir les machines comme des assemblages arbitraires que l’on pourrait combiner dans tous les sens, et commencer à les voir comme des réalités qui mûrissent, qui se resserrent, qui gagnent en cohérence au fil de leurs versions successives.
Le mot peut surprendre. On a l’habitude d’opposer l’abstrait et le concret pour parler des idées, pas des objets. Or un objet, par définition, n’est-il pas déjà concret, puisqu’il existe, qu’on le touche, qu’il fonctionne ? Simondon donne à ces deux mots un sens technique précis qu’il faut prendre au sérieux dès le départ. Pour lui, un objet peut être plus ou moins concret, et la différence se joue dans la manière dont ses pièces tiennent ensemble.
L’objet abstrait : un assemblage de pièces obéissantes
Appelons abstrait l’objet technique primitif. Non parce qu’il serait théorique ou irréel, mais parce qu’il est construit comme on construit une démonstration : pièce par pièce, chaque pièce répondant à un besoin et à un seul. Dans un premier moteur, le constructeur veut faire tourner un arbre, alors il met un piston. Il veut éviter que le cylindre chauffe trop, alors il ajoute un système de refroidissement. Il veut tenir le tout, alors il ajoute un bâti. Chaque organe est posé à côté des autres, calculé séparément, comme s’il existait isolément, comme si le moteur n’était que la somme de solutions juxtaposées.
Simondon parle ici d’un objet où chaque pièce a une fonction unique, où le fonctionnement se laisse découper en fonctions séparées qui se contentent de coexister. L’objet abstrait est analytique : on peut le décrire en faisant la liste de ses organes, chacun avec sa tâche, et le tout se comprend comme une addition. C’est un objet logique, presque scolaire, où la pensée du constructeur reste maîtresse et impose sa division à la matière. Il fonctionne, certes, mais au prix d’un certain gaspillage : les organes ne s’entraident pas, parfois même ils se gênent. Le système de refroidissement alourdit, le bâti encombre, et rien ne travaille à la fois pour soi et pour le reste.
L’objet abstrait est donc plus libre, en un sens, mais d’une liberté pauvre. Chaque pièce pourrait être remplacée sans toucher aux autres, parce qu’elle ne fait qu’une chose. Cette indépendance a un coût : l’objet reste lourd, fragile aux points de friction entre fonctions, mal unifié. Il ressemble à une équipe où chacun fait strictement sa part sans jamais aider le voisin.
L’objet concret : quand une pièce fait plusieurs choses à la fois
L’objet technique évolué va dans l’autre sens. Au fil de ses versions, il tend vers un état où une même pièce remplit plusieurs fonctions à la fois, où les organes cessent d’être juxtaposés pour converger, se renforcer, se prêter main forte. Simondon nomme concret cet objet où le fonctionnement devient cohérent, où chaque élément participe de plusieurs aspects du tout, où l’on ne peut plus retirer une pièce sans défaire l’ensemble. L’objet concret n’est plus une addition de solutions, c’est un système où tout se tient.
Ce qui se joue dans ce petit exemple a une portée immense. Dans l’objet abstrait, le constructeur additionnait des fonctions et acceptait que chacune ait son organe. Dans l’objet concret, l’inventeur cherche au contraire à faire travailler chaque structure sur plusieurs plans, à supprimer les organes redondants en confiant leurs tâches à des pièces qui en assument déjà d’autres. L’objet se resserre, se densifie, gagne en unité interne. Simondon dira que l’objet concret se rapproche du mode d’existence des objets naturels, car dans un être vivant aucun organe n’a une fonction strictement unique, tout sert à plusieurs choses, tout est surdéterminé.
Vers un système cohérent, presque un organisme
C’est ici que le vocabulaire de Simondon devient frappant. À mesure qu’il se concrétise, l’objet technique devient un système cohérent, et même, dit Simondon, il se rapproche de l’organisme. Attention au mot : il ne dit pas que la machine est vivante. Il dit qu’elle tend vers un mode d’unité qui rappelle celui du vivant, où les parties ne sont plus des morceaux interchangeables mais des organes solidaires, où l’on ne peut plus séparer une fonction d’une structure.
Dans l’objet concret achevé, chaque pièce est ce qu’elle est à cause de toutes les autres. La forme d’une nervure, le tracé d’un conduit, l’emplacement d’une pièce, tout cela résulte d’un compromis où plusieurs exigences se rencontrent et se résolvent dans une même structure. L’objet devient ce que Simondon appelle un objet auto-cohérent : son fonctionnement et sa structure se conditionnent réciproquement, il n’y a plus de jeu, plus de superflu, plus de pièce gratuite. On reconnaît au passage la grande obsession de toute la philosophie de Simondon, déjà rencontrée pour le cristal et pour le vivant : la résolution d’une tension par l’invention d’une structure qui fait tenir ensemble des exigences d’abord incompatibles. Le moteur abstrait laissait la rigidité et le refroidissement chacun dans leur coin, parfois en conflit. Le moteur concret invente une forme où les deux se tiennent ensemble. C’est le même geste que partout ailleurs dans son oeuvre, transposé à la technique.
Il faut toutefois garder la mesure, et Simondon lui-même la garde. L’objet technique n’est pas un organisme. Il ne se reproduit pas, il ne se répare pas tout seul, il ne s’individue pas vraiment de lui-même : c’est l’inventeur humain qui fait passer l’objet d’une version à la suivante. La concrétisation décrit une tendance, une direction d’évolution, pas un automatisme vivant. Nous reviendrons sur cette limite au chapitre suivant, avec le milieu associé. Pour l’instant, retenons que l’objet concret est un seuil que l’objet technique vise sans jamais l’atteindre tout à fait, à la manière d’un idéal d’unité interne.
L’invention n’est pas une combinaison, c’est un saut
On pourrait croire que cette évolution se fait par petites améliorations cumulées, comme on bricole une machine en ajoutant des perfectionnements. Simondon refuse cette image, et c’est l’un de ses points les plus importants. La concrétisation ne se fait pas par combinaison, elle se fait par invention, et l’invention est un saut.
Que veut dire ce mot ? Combiner, ce serait prendre des pièces existantes et les arranger autrement, rester dans le même plan. Inventer, c’est franchir un seuil : trouver une structure nouvelle qui résout d’un coup plusieurs problèmes que l’ancien dispositif traînait séparément. Quand un inventeur comprend que les ailettes peuvent à la fois refroidir et rigidifier, il ne combine pas deux fonctions, il aperçoit une forme qui les rend compatibles d’un seul geste. Il y a là une discontinuité, un changement de niveau, ce que Simondon appelle parfois une mutation de l’objet technique. L’objet ne progresse pas en ligne continue, il passe par paliers, par sauts qualitatifs, chaque saut correspondant à une invention qui réorganise tout.
Cela rejoint la pensée de l’individuation : inventer, c’est résoudre une incompatibilité en passant à un ordre supérieur de cohérence, exactement comme une tension métastable se résout en se structurant. Simondon développe cette idée de l’invention comme résolution de problème dans d’autres textes, notamment dans ses cours sur l’imagination et l’invention et dans La résolution des problèmes. L’invention y apparaît comme le moment où l’esprit trouve la structure qui fait tenir ensemble des exigences incompatibles, et la concrétisation technique en est le cas exemplaire. L’objet abstrait pose un problème mal résolu, l’objet concret est la solution trouvée, et entre les deux il y a eu un saut d’invention, non une simple accumulation.
Le malentendu à éviter
Le piège le plus courant est de croire que concret veut dire compliqué, ou que la concrétisation veut dire ajouter des fonctions à un objet. C’est l’inverse. Un objet abstrait peut être plein de pièces, lourd, encombré d’organes spécialisés, et rester abstrait précisément parce que chaque organe ne fait qu’une chose. Un objet concret peut être plus simple en apparence, avec moins de pièces, parce qu’il a fait travailler chaque structure sur plusieurs plans. La concrétisation ne charge pas l’objet, elle le resserre. Elle ne multiplie pas les organes, elle multiplie les fonctions par organe.
Autre malentendu : confondre la concrétisation avec un simple progrès technique au sens où l’on dit qu’une machine est plus performante qu’une autre. Simondon ne parle pas d’abord de puissance ou de rendement, il parle d’unité interne, de cohérence du fonctionnement. Un objet peut être plus puissant sans être plus concret, et inversement un objet concret n’est pas forcément le plus rapide ou le plus économique. Le critère n’est pas la performance, c’est le degré d’intégration des fonctions, la manière dont les parties se tiennent. C’est pourquoi Simondon propose de classer les objets techniques par leur genèse et leur degré de concrétisation plutôt que par leur usage, et cette idée a été reprise et reconstruite par des commentateurs comme Vincent Bontems, qui a montré ce que veut dire concrètement classer les machines par leur lignée plutôt que par ce à quoi elles servent.
Trois niveaux : l’élément, l’individu, l’ensemble
Pour penser l’objet technique sans le réduire à un seul format, Simondon distingue trois niveaux, qu’il faut bien tenir séparés sous peine de tout confondre. Un même mot, machine, recouvre en réalité trois réalités différentes.
Il y a d’abord l’élément technique : la pièce, l’outil, l’organe détachable, ce qui porte une technicité mais ne fonctionne pas seul. Une lame, une ailette, une bougie, un engrenage. L’élément est ce qui se transmet, ce qui se fabrique et se range, ce qui passe d’une machine à l’autre et d’une époque à l’autre.
Il y a ensuite l’individu technique : la machine proprement dite, qui réunit des éléments en un tout capable de fonctionner par lui-même et qui possède une certaine unité, ce que Simondon thématisera comme un milieu associé. Le moteur, la machine-outil, le poste de télévision. L’individu technique est le niveau où la concrétisation se joue le plus visiblement, car c’est là que les fonctions convergent en un système cohérent.
Il y a enfin l’ensemble technique : l’atelier, l’usine, le réseau, qui associe plusieurs individus techniques en un agencement plus vaste. L’ensemble coordonne des machines, organise leurs échanges, et c’est typiquement là que l’homme retrouve un rôle de chef d’orchestre plutôt que de simple servant, comme nous l’avons vu au chapitre précédent.
Ces trois niveaux ne sont pas que descriptifs. Simondon en tire une intuition sur le rythme de l’évolution technique : souvent une invention apparaît d’abord au niveau de l’élément, se diffuse, puis permet plus tard la construction d’individus nouveaux, qui à leur tour reconfigurent les ensembles. Les éléments produits par une époque deviennent les germes des individus de l’époque suivante. La technique avance ainsi par allers-retours entre ces niveaux, et confondre les trois conduit à mal poser la question du progrès et du rôle de l’homme.
| Objet technique abstrait | Objet technique concret | |
|---|---|---|
| Rapport des pièces | juxtaposées, chacune à part | solidaires, convergentes |
| Fonction par pièce | une seule | plusieurs à la fois |
| Mode de construction | addition de solutions | invention d’une structure unifiée |
| Unité de l’objet | sommative, analytique | systémique, auto-cohérente |
| Si l’on retire une pièce | les autres tiennent encore | l’ensemble se défait |
| Modèle | la machine logique, scolaire | l’organisme, le système vivant |
| Évolution | améliorations ajoutées | sauts d’invention par paliers |
| Exemple | premier moteur, refroidissement greffé | moteur dont les ailettes refroidissent et rigidifient |
Pourquoi cette idée compte
L’enjeu dépasse de loin la mécanique. En montrant que l’objet technique a une genèse intelligible, Simondon donne à la technique une dignité que la culture lui refusait : la machine n’est plus un produit arbitraire de l’utilité, elle a une histoire interne, une logique d’évolution, une cohérence qui demande à être comprise et non seulement utilisée. Comprendre la concrétisation, c’est apprendre à lire une machine comme on lit la genèse d’un être, à reconnaître dans une forme la trace d’un problème résolu et d’une invention qui a eu lieu.
C’est aussi une manière de réconcilier la technique avec ce que Simondon admire dans la nature. L’objet concret n’imite pas le vivant, mais il le rejoint sur un point essentiel : l’économie, l’unité, l’absence de gaspillage, la solidarité des parties. Le bon objet technique, pour Simondon, n’est pas le plus chargé ni le plus puissant, c’est le plus cohérent, celui où la matière a été pensée jusqu’à ce que chaque structure porte plusieurs sens. Il y a là, discrètement, une idée de beauté technique que Simondon explorera ailleurs sous le nom de techno-esthétique.
Reste une question que cet exemple du moteur a laissée en suspens. Nous avons dit que l’objet concret tend vers l’unité de l’organisme, mais qu’il ne s’individue pas vraiment de lui-même. Comment alors tient-il, comment fonctionne-t-il dans le monde réel, avec l’air qui le refroidit, l’eau qui l’entoure, les conditions qui l’entourent ? L’objet concret n’est jamais seul : il invente, autour de lui, un milieu qui fait partie de son fonctionnement. C’est ce milieu associé que nous étudierons au chapitre suivant, et il achèvera de nous montrer à quel point l’objet technique, sans être vivant, ressemble parfois étonnamment à un être qui invente son monde en même temps que lui-même.
Chapitre 14. Le milieu associé : l’objet technique et son monde
Niveau : avancé
Au chapitre précédent, nous avons vu un objet technique grandir vers l’intérieur. La concrétisation, c’était cette tendance par laquelle une machine cesse d’être un empilement de pièces qui ont chacune leur tâche, pour devenir un système cohérent où chaque organe rend plusieurs services à la fois. Le moteur refroidi par air dont les ailettes servent à la fois à dissiper la chaleur et à rigidifier le cylindre nous a servi d’image. Mais cette histoire restait, en un sens, interne à l’objet. Tout se jouait entre ses pièces. Il manque encore une pièce au tableau, et c’est la plus surprenante. Car un objet technique vraiment concret ne se contente pas d’organiser ses organes. Il s’adjoint un morceau de monde. Il fabrique, autour de lui et avec lui, un milieu qui devient une partie de son fonctionnement.
C’est ce que Simondon appelle le milieu associé, et c’est sans doute l’idée la plus belle, la plus difficile aussi, de Du mode d’existence des objets techniques. Elle conduit tout droit au coeur de la thèse complémentaire : il y a un mode d’existence propre aux objets techniques, un genre d’être qui n’est ni celui de la pure nature ni celui des choses fabriquées sans vie, et qui les rapproche, sans les confondre, du vivant. Ce chapitre suit ce fil. Il part d’un exemple précis, la turbine immergée de Guimbal, puis remonte vers le concept, mesure le parallèle avec le vivant et ses limites, et termine sur cette notion qui couronne le livre, la technicité.
Un objet ne fonctionne jamais tout seul
Commençons par une évidence qu’on oublie aussitôt qu’on la formule. Aucune machine ne fonctionne dans le vide. Un moteur a besoin d’air, d’un carburant, d’une certaine température. Une dynamo a besoin d’un champ, d’un circuit. Le sens commun en tire une conclusion paresseuse : la machine est dans un milieu, comme un objet est posé dans une pièce. Le milieu serait le décor extérieur, neutre, qu’il faut bien tolérer, et l’ingénieur s’arrangerait pour en limiter les nuisances, protéger le moteur de la poussière, évacuer la chaleur qui dérange, isoler du froid qui gêne.
Simondon voit autre chose. Quand un objet technique se concrétise, il ne se contente pas de subir son milieu. Il en fait un allié. Il invente un régime de fonctionnement où certaines conditions extérieures, au lieu d’être combattues, deviennent nécessaires et utiles. Le milieu associé, c’est précisément cette part de monde, mi-technique mi-naturelle, que l’objet conditionne et qui en retour conditionne l’objet. Il y a là une boucle. L’objet crée autour de lui des conditions (de température, de pression, de circulation), et ces conditions, une fois créées, sont indispensables à ce que l’objet continue de fonctionner. Le milieu associé n’est pas donné d’avance, comme un terrain sur lequel on bâtit. Il est inventé en même temps que l’objet, et il n’existe qu’avec lui.
On touche ici à un déplacement décisif. Tant qu’on pense le milieu comme un décor, on a deux blocs séparés, la machine d’un côté, la nature de l’autre, et un rapport d’extériorité entre eux. Avec le milieu associé, la frontière passe ailleurs. Une partie de la nature est entrée dans le fonctionnement de la machine, en est devenue un rouage, sans cesser pour autant d’être de la nature. C’est cette demi-appartenance qui rend l’idée à la fois féconde et délicate.
L’exemple travaillé : la turbine de Guimbal
Il faut s’arrêter sur ce que cet exemple enseigne, car il dit plus qu’une astuce d’ingénieur. Simondon y voit le modèle de ce qu’est une invention technique digne de ce nom. Inventer, ce n’est pas combiner des pièces déjà connues pour obtenir un effet voulu, ce serait rester dans l’objet abstrait du chapitre précédent. Inventer, c’est concevoir d’un seul coup un fonctionnement et le milieu qui le rend possible, c’est faire tenir ensemble des exigences qui semblaient s’exclure. On voulait refroidir : l’eau menaçait. On a fait de la menace la solution. Cette conversion d’un obstacle en condition est la signature de la concrétisation poussée jusqu’au milieu.
Notons aussi que ce milieu associé est, selon le mot de Simondon, à la fois technique et naturel. Technique, parce qu’il n’existe que par le dispositif qui l’a suscité et organisé (sans la turbine immergée, l’eau ne refroidirait rien du tout). Naturel, parce qu’il met en jeu des éléments du monde physique avec leurs propriétés propres, que l’ingénieur n’a pas créées et ne maîtrise pas entièrement. L’objet technique concret tient dans cet entre-deux. Il a besoin, pour exister, d’un coin de nature qu’il s’est rendu compatible.
L’invention crée son milieu, comme le vivant
Cette formule, créer son milieu en s’individuant, nous l’avons déjà rencontrée. C’était au chapitre sur le vivant. Le vivant, disions-nous, n’est pas jeté dans un milieu tout fait auquel il s’adapterait du dehors. Il invente son milieu en même temps qu’il s’individue, les deux sont corrélatifs, ils se découpent ensemble dans le préindividuel. La plante constitue le milieu lumineux et minéral où elle prospère autant qu’elle s’y inscrit. L’organisme et son entour se tiennent l’un l’autre.
Or Simondon emploie exactement le même schéma pour l’objet technique concret. Comme le vivant, l’objet technique abouti porte avec lui son milieu, le sécrète, le maintient, en dépend. Cette proximité n’est pas un ornement littéraire. Elle commande toute la dernière partie du raisonnement : si l’objet technique ressemble à ce point au vivant, c’est parce que tous deux sont des individus, au sens fort, des unités qui résolvent des problèmes en inventant des structures, et qui ne se laissent comprendre que par leur genèse, non par leur usage ni par leur forme figée.
C’est ce qui justifie, chez Simondon, de parler d’une genèse des objets techniques, d’une lignée, presque d’une évolution. Un type d’objet (le moteur, la lampe, la turbine) se transforme dans le temps en se concrétisant, en intégrant peu à peu son milieu, en gagnant en cohérence interne. Il y a quelque chose comme des lignées techniques, où chaque solution nouvelle hérite de la précédente et la dépasse en résolvant ses tensions résiduelles. Le vocabulaire du vivant aimante toute l’analyse : naissance, maturité, individu, milieu, lignée.
Le malentendu à éviter
Le malentendu à éviter est donc double, et il faut le nommer précisément. Simondon ne dit pas que l’objet technique est un vivant. Il dit qu’il a, avec le vivant, un point commun structurel décisif (l’invention corrélative d’un individu et de son milieu), et que ce point commun éclaire son mode d’existence. Mais aussitôt il marque les écarts, et ces écarts sont aussi importants que la ressemblance.
Le premier écart, le plus net : l’objet technique ne se reproduit pas. Un vivant engendre d’autres vivants, transmet une organisation, fait souche tout seul. Une machine ne fabrique pas une autre machine de sa propre initiative. Il faut un homme, un atelier, une pensée d’inventeur pour qu’un nouveau type apparaisse ou qu’un exemplaire soit construit. La « lignée technique » n’est une lignée que par métaphore : sa continuité passe par l’homme, par la mémoire des solutions, par l’effort d’invention, jamais par une autoreproduction.
Le deuxième écart : l’objet technique ne s’individue pas vraiment de lui-même. Le vivant continue de s’individuer toute sa vie, il garde en lui une charge de préindividuel, il se transforme du dedans, il résout sans cesse de nouveaux problèmes. L’objet technique, une fois construit, ne s’invente plus tout seul. Sa concrétisation est l’oeuvre de son inventeur, elle a lieu dans la pensée et dans l’histoire des techniques, non dans l’objet livré à lui-même. L’objet porte la trace d’une individuation, il n’en est pas le sujet permanent. C’est pourquoi Simondon dit que la genèse de l’objet technique se fait par étapes, par sauts d’invention, et non par croissance continue comme celle d’un organisme.
On peut ramasser cela d’une formule. Le vivant invente son milieu et continue de l’inventer ; l’objet technique a un milieu inventé pour lui et avec lui, qu’il maintient mais ne crée pas à neuf. Le milieu associé d’un être vivant naît avec lui à chaque instant ; le milieu associé d’une machine a été pensé d’avance par un homme, puis stabilisé. La comparaison vaut donc pour comprendre ce qu’est un objet concret, à condition de ne pas la laisser glisser vers une biologie des machines, que Simondon refuse expressément. La machine n’est pas un organisme. Elle est un autre genre d’individu, qui a son mode d’existence à lui.
Le mode d’existence propre des objets techniques
Tout ce travail converge vers le titre même du livre. Si l’objet technique n’est ni une chose inerte parmi d’autres, ni un vivant, ni un simple moyen au service d’une fin humaine, c’est qu’il possède un mode d’existence propre. Cette expression est l’enjeu de toute la thèse complémentaire. Elle affirme que l’objet technique a une consistance d’être qui mérite d’être pensée pour elle-même, et non rabattue sur l’usage qu’on en fait ou sur la matière dont il est composé.
Ce mode d’existence se tient, dit Simondon, entre la nature et l’homme, dans une position de médiation. L’objet technique prélève dans la nature des forces et des éléments, les organise selon un schème inventé par l’homme, et constitue avec eux un être stable qui fait communiquer les deux. Il est de la nature mise en forme par une pensée, et une pensée déposée dans de la nature. Cette position intermédiaire n’est pas une faiblesse, une réalité bâtarde et de second rang : c’est sa dignité propre. L’objet technique est le lieu où le monde humain et le monde naturel se rejoignent dans un fonctionnement.
On comprend mieux, alors, pourquoi Simondon tenait tant à défendre la culture technique. Si l’objet technique a un mode d’existence, alors le négliger, le réduire à un outil ou à une marchandise, c’est manquer une part du réel. Le milieu associé en est la preuve la plus parlante : il y a, dans une turbine immergée, une intelligence des rapports entre l’eau, l’huile, la chaleur et la pression, qui n’est ni de la pure science ni de la pure nature, mais une réalité technique à part entière, qui demande à être comprise et reconnue. C’est la passerelle vers le chapitre suivant, sur l’aliénation et la culture.
La technicité
Reste un dernier mot du vocabulaire de Simondon, qui répond à une question simple : qu’est-ce qui fait qu’un objet est technique ? La réponse est la technicité. La technicité n’est pas la matière de l’objet, ni sa forme visible, ni sa fonction d’usage. C’est le degré de concrétisation, la qualité d’un fonctionnement où les fonctions convergent, où l’objet a su s’adjoindre un milieu associé, où il est devenu cohérent avec lui-même et avec son monde. Un objet est d’autant plus technique qu’il est plus concret, plus proche de cet état où chaque élément travaille pour plusieurs et où le milieu fait partie de la machine.
Simondon distingue, on l’a vu au chapitre 13, trois niveaux où la technicité se loge : l’élément (l’outil, la pièce, l’ailette, la lampe), l’individu technique (la machine qui a son milieu associé, comme la turbine), et l’ensemble (l’atelier, l’usine, le réseau qui coordonne des individus). La technicité ne se distribue pas également entre ces niveaux. Elle se concentre surtout dans l’individu technique, parce que c’est là qu’apparaît le milieu associé, cette boucle entre l’objet et son monde qui définit la vraie concrétisation. L’élément porte de la technicité en réserve, l’ensemble en organise, mais c’est l’individu technique qui la réalise pleinement.
Tableau : l’objet technique comparé au vivant
| Trait | Le vivant | L’objet technique concret |
|---|---|---|
| Rapport au milieu | invente son milieu en s’individuant | s’adjoint un milieu associé, mi-technique mi-naturel |
| Le milieu est | corrélatif de l’individu, créé en continu | inventé pour lui et avec lui, puis maintenu |
| Individuation | continue toute la vie, garde du préindividuel | a lieu dans l’invention, non dans l’objet livré à lui-même |
| Reproduction | s’engendre lui-même, fait souche | ne se reproduit pas ; passe par l’homme et l’atelier |
| Lignée | descendance biologique réelle | lignée technique, par la mémoire des solutions et l’invention |
| Unité atteinte | organisme, intériorité, membrane | cohérence fonctionnelle, convergence des fonctions |
| Mode d’existence | être vivant, sujet d’une genèse propre | être technique, médiateur entre nature et homme |
Le tableau dit la double leçon du chapitre. À gauche et à droite, le même mot revient, milieu, individu, individuation, lignée, et c’est ce qui rend la comparaison éclairante. Mais à chaque ligne, le contenu se déplace, et c’est ce qui empêche de confondre les deux. Tenir les deux colonnes ensemble, voir ce qui les rapproche sans céder à ce qui voudrait les identifier, voilà l’exercice exact que demande Simondon.
Vers le chapitre suivant
Nous avons maintenant l’objet technique dans toute son ampleur : non plus une pièce isolée, mais un individu qui porte son monde avec lui et qui possède, à ce titre, un mode d’existence digne d’être pensé. Reste une question que ce chapitre n’a fait qu’effleurer. Si l’objet technique a cette consistance, cette part d’invention humaine cristallisée en lui, pourquoi notre culture le traite-t-elle si mal, tantôt comme une menace, tantôt comme un esclave muet ? Pourquoi l’homme qui le sert ne le comprend-il plus ? C’est la question de l’aliénation, que Simondon ne pose pas d’abord en termes économiques, mais en termes de connaissance et de rapport rompu entre l’homme et la machine. Le prochain chapitre y entre, et avec elle dans la portée éthique et politique de toute l’oeuvre.
Chapitre 15. L’aliénation, la culture, et le rôle de l’homme
Niveau : expert
Les deux chapitres précédents ont décrit l’objet technique de l’intérieur, comme un être qui a sa genèse propre, sa concrétisation, son milieu associé. Restait une question qui n’était pas encore posée frontalement, et c’est peut-être la plus brûlante. Quel rapport l’homme entretient-il avec ces objets, et pourquoi ce rapport est-il aujourd’hui faussé ? Simondon donne à cette question un nom qu’on n’attend pas dans un livre sur les moteurs et les triodes, le nom d’aliénation. Le mot vient de Marx, le diagnostic ressemble à celui de Marx, mais le déplacement que Simondon lui fait subir est considérable. Il déplace l’aliénation de l’économie vers la connaissance, du rapport de propriété vers le rapport de compréhension. C’est tout l’enjeu de la conclusion de Du mode d’existence des objets techniques, et l’horizon éthique et politique de toute son œuvre.
Ce chapitre est de niveau expert, parce qu’il demande de tenir deux choses à la fois. D’un côté Simondon reprend une question marxiste classique, celle de l’ouvrier dépossédé. De l’autre il refuse l’analyse marxiste de cette question, et propose une autre cause, une autre coupure, un autre remède. Il faut suivre ce double mouvement sans le simplifier, car c’est là que Simondon est le plus original et, disons-le, le plus discutable.
La vraie aliénation n’est pas d’abord économique
Marx avait situé l’aliénation du travailleur dans un rapport de propriété. L’ouvrier ne possède pas les moyens de production, il vend sa force de travail, et le produit de son travail lui devient étranger, propriété d’un autre. La machine, dans cette analyse, est un capital, et l’asservissement de l’ouvrier à la machine est une figure de son asservissement au capitaliste qui la possède. Le remède est de ce même ordre, il passe par un changement du rapport de propriété, par l’appropriation collective des moyens de production.
Simondon ne nie pas cette dimension économique, mais il affirme qu’elle ne touche pas la racine. Pour lui, il existe une aliénation plus profonde, et antérieure, qui ne se résoudrait pas même si le rapport de propriété changeait. Cette aliénation première est d’ordre technique. Elle tient à la rupture du lien entre l’homme et l’objet technique, à la perte du rapport de compréhension qui unissait autrefois l’ouvrier à son outil. Là où Marx voit une aliénation par dépossession juridique, Simondon voit une aliénation par incompréhension, par séparation d’avec la connaissance de la machine.
Le raisonnement est le suivant. Tant que l’homme portait l’outil, il en était le centre. L’artisan tenait son rabot, prolongeait son geste dans la lame, et l’individu technique, l’unité qui pense et règle le travail, c’était lui, l’homme. La machine a changé cela. La machine, dit Simondon dans une formule très attestée, est un porteur d’outils. Elle a pris la place que l’homme occupait au centre du geste technique. L’homme a été chassé de cette place centrale. Et c’est ce déplacement, ce fait d’avoir été dépossédé non d’un salaire mais d’une fonction, d’une position dans le fonctionnement, qui constitue selon Simondon le cœur de l’aliénation moderne.
L’homme entre deux fonctions perdues
Simondon précise le diagnostic en distinguant deux manières dont l’homme se rapportait à la technique avant la machine, deux fonctions qu’il pouvait remplir et que la machine lui a retirées en même temps.
Il y avait d’abord l’homme porteur d’outils, le manœuvre, l’artisan dont le corps prolonge l’outil et l’applique à la matière. Il y avait aussi, à un autre niveau, l’homme qui pense l’ensemble technique, qui organise, qui invente, qui dirige. Tant que la technique restait artisanale, ces deux fonctions pouvaient coexister, parfois dans le même homme, parfois réparties entre le compagnon et le maître. La machine est venue se loger précisément à l’articulation de ces deux fonctions. Elle a pris la fonction de porteur d’outils, et elle a refoulé l’homme soit en dessous, vers le rôle servile de manœuvre qui sert la machine, soit au-dessus, vers le rôle abstrait d’organisateur qui ne touche plus la machine.
D’où une rupture culturelle profonde. Les hommes se sont trouvés répartis de part et d’autre de la machine, sans plus pouvoir l’habiter par le milieu. Au-dessous, ceux qui la servent sans la connaître. Au-dessus, ceux qui en disposent ou la calculent sans la sentir. Et la machine au milieu, méconnue des uns comme des autres. Simondon pense que cette double mise à distance est la véritable source du malaise contemporain devant la technique, le malaise qui s’exprime tantôt en peur du robot, tantôt en fascination magique pour le gadget. Les deux attitudes trahissent la même ignorance.
La machine porte une part d’humanité
Voici le point qui fait basculer le diagnostic dans quelque chose de plus qu’une critique sociale. Pour Simondon, la machine n’est pas une chose morte qui s’opposerait à l’homme vivant. Elle contient de l’humain. L’objet technique est le résultat d’une invention, et toute invention est un geste de pensée, un moment où un esprit humain a résolu un problème, a fait tenir ensemble des exigences contradictoires, a trouvé une structure. Ce geste reste déposé dans l’objet. Il y est, dit Simondon, cristallisé. La machine est de la pensée humaine devenue chose, du geste humain solidifié et rendu reproductible.
C’est pourquoi l’objet technique a une valeur que Simondon n’hésite pas à dire presque sacrée, au sens où il est le porteur d’une signification humaine. Le rapport correct à la machine n’est donc ni la domination ni la soumission, mais la reconnaissance. Reconnaître dans la machine la pensée de l’inventeur qui s’y trouve, c’est rétablir entre l’homme et l’objet un rapport d’humanité. Et l’aliénation, dans cette lumière, prend un sens précis. Elle est le fait de ne plus reconnaître cette part humaine dans la machine, de la traiter comme un pur instrument utilitaire, ou comme une menace étrangère, alors qu’elle est un message laissé par un autre homme.
Il y a là une idée d’une grande beauté et d’une grande fragilité, et l’honnêteté oblige à le dire. Simondon parle parfois de la machine comme on parle d’un être à aimer, à comprendre, presque à libérer. Il écrit que la culture doit se comporter envers l’objet technique comme l’homme envers l’homme. Cette générosité est belle. Elle a aussi quelque chose d’excessif, et plusieurs lecteurs, dont certains marxistes, lui ont reproché de dissoudre les rapports de pouvoir réels dans une réconciliation un peu rêvée. Tenons les deux ensemble, la force de l’intuition et la fragilité de son extension.
La culture doit intégrer la technique comme compréhension
Le remède, chez Simondon, est culturel avant d’être économique ou politique. C’est ici qu’il se sépare le plus nettement de Marx. Si l’aliénation première vient d’une rupture de connaissance, alors elle se répare par une connaissance retrouvée, et donc par une transformation de la culture.
Or notre culture, dit Simondon, est constitutivement infirme. Elle se veut le monde des significations, ce par quoi l’homme se reconnaît et reconnaît son monde, mais elle a exclu de ce monde toute une moitié de la réalité, la réalité technique. Elle traite les objets techniques comme de simples utilités sans signification, ou comme des étrangers dangereux. Elle se conduit envers eux, écrit Simondon dans l’introduction du Mode d’existence des objets techniques, à la manière d’un racisme primitif, accueillant certains êtres dans le monde du sens et rejetant les autres dans le pur usage. Une culture qui se prétend générale tout en ignorant la technique se ment à elle-même, car elle laisse hors d’elle une part décisive de l’activité humaine.
Intégrer la technique à la culture, attention, ce n’est pas la même chose que multiplier les savoirs d’usage. On peut très bien savoir conduire une voiture, taper sur un clavier, faire fonctionner cent appareils, et rester parfaitement aliéné, parce que le savoir d’usage ne donne pas accès à la signification de l’objet, seulement à son maniement. Ce que Simondon réclame est d’un autre ordre. C’est une compréhension, une connaissance de la genèse de l’objet technique, de son schème de fonctionnement, de la manière dont il a été inventé et dont il pourrait évoluer. Comprendre une machine, c’est savoir comment elle fonctionne et pourquoi elle fonctionne ainsi, c’est retrouver en elle le geste d’invention qui l’a faite. Cette compréhension seule réinscrit l’objet dans le monde des significations et défait l’aliénation.
Le tableau suivant rassemble le déplacement que Simondon fait subir à la notion d’aliénation. Il faut le lire comme une comparaison, non comme un rejet pur et simple de Marx, car Simondon hérite de Marx la question même de l’aliénation, et ne fait qu’en déplacer le lieu et le remède.
| L’aliénation selon Marx | L’aliénation selon Simondon | |
|---|---|---|
| Cause première | Le rapport de propriété, la dépossession des moyens de production | La rupture du lien de compréhension entre l’homme et la machine |
| Nature de la coupure | Économique et sociale, l’ouvrier séparé du produit de son travail | Technique et cognitive, l’ouvrier séparé de la connaissance de la machine |
| Ce dont l’homme est privé | De la propriété, de la plus value, du fruit de son travail | De sa place au centre du fonctionnement, du savoir de l’inventeur |
| Statut de la machine | Capital, instrument de domination de classe | Porteur d’une part d’humanité, geste d’invention cristallisé |
| Lieu du remède | Transformation du rapport de propriété, appropriation collective | Transformation de la culture, intégration de la technique comme compréhension |
| Médiateur attendu | Le prolétariat comme sujet politique | L’ingénieur, le mécanologue, le technicien comme médiateur de culture |
On voit dans la dernière ligne ce qui suit nécessairement du diagnostic. Si le mal est l’incompréhension, alors le remède appelle une figure capable de comprendre et de faire comprendre, un médiateur.
Le médiateur : ingénieur, mécanologue, technicien
Marx attendait du prolétariat qu’il fût le sujet de l’émancipation. Simondon attend autre chose, et d’autres hommes. Il appelle de ses vœux une figure de médiateur entre la culture et la technique, quelqu’un qui connaisse les machines de l’intérieur et puisse les réintroduire dans le monde des significations. Cette figure prend plusieurs noms chez lui.
Il y a l’ingénieur, mais à condition qu’il ne soit pas seulement un calculateur ou un gestionnaire, qu’il garde le contact sensible avec la matière technique. Il y a le technicien, l’homme du milieu, celui qui reste en rapport concret avec les machines tout en les comprenant. Et il y a surtout cette figure que Simondon invente presque, le mécanologue, le savant des machines, celui qui ferait pour les objets techniques ce que le naturaliste fait pour les vivants. La mécanologie serait une connaissance des objets techniques pour eux mêmes, de leurs genres, de leur évolution, de leurs lignées, une science qui n’existe pas encore vraiment et qu’il appelle de ses vœux.
L’image la plus parlante reste celle qu’il a développée dans les chapitres antérieurs et qu’il reprend ici, celle du chef d’orchestre. L’homme qui a le bon rapport aux machines n’est ni leur esclave ni leur maître tyrannique, il est celui qui coordonne, comme un chef coordonne les musiciens. Il ne joue pas à leur place, il ne se substitue pas à elles, mais il tient l’ensemble, il accorde les machines entre elles, il fait que le tout fonctionne comme une œuvre. Ce rôle de coordination, de régulation des ensembles techniques, est selon Simondon la vraie place de l’homme dans le monde des machines, et la seule qui le réconcilie avec elles.
Un humanisme par les machines
Tout cela compose ce qu’on peut appeler l’humanisme technique de Simondon, et il faut bien mesurer ce que ce mot a de paradoxal. L’humanisme classique posait l’homme au sommet, et tendait à voir dans la machine une menace pour la dignité humaine, un risque de chosification. Simondon retourne le rapport. Pour lui, c’est en refusant de comprendre les machines, en les rejetant hors de la culture, que l’homme se diminue et s’aliène. Et c’est en les accueillant, en reconnaissant en elles la pensée humaine déposée, qu’il s’accomplit.
Son humanisme ne consiste donc pas à protéger l’homme contre les machines, mais à élargir la culture humaine jusqu’à y inclure les machines comme porteuses de sens. Une culture vraiment humaine, dans cette perspective, est une culture qui ne laisse aucun être technique à la porte du monde des significations, qui sait reconnaître l’objet technique comme un prochain, comme le dépositaire d’un geste d’invention qui mérite d’être compris. On comprend pourquoi le regain d’intérêt pour Simondon a coïncidé avec l’âge du numérique et, plus tard, des systèmes d’apprentissage automatique. Sa question revient avec force. Saurons nous comprendre les machines que nous fabriquons, ou nous contenterons nous d’en être les servants effrayés et fascinés ?
On peut prolonger l’image vers une intuition qui n’est plus tout à fait celle de Simondon, mais qui en dérive. Aimer une chose au sens fort, ce n’est pas la posséder, c’est la connaître assez pour ne plus la subir. Un lecteur de Spinoza dirait qu’une passion subie cesse d’être tout à fait une passion dès qu’on s’en forme une idée claire. Il y a quelque chose d’approchant chez Simondon. La machine subie, méconnue, fantasmée en menace, nous aliène. La machine comprise, dont on a saisi le schème et la genèse, cesse d’être une puissance étrangère et devient un partenaire du monde humain. Comprendre, ici comme là, c’est le geste qui défait l’aliénation et restitue à l’homme sa puissance d’agir.
Le fil et la suite
Reste, pour finir honnêtement, à reconnaître les limites de cette pensée. Simondon a parfois sous estimé la pesanteur des rapports sociaux, l’idée qu’une transformation de la culture technique pourrait à elle seule réconcilier l’homme et la machine a paru à beaucoup trop optimiste, voire trop oublieuse du pouvoir et de l’argent. Bernard Stiegler, qui reprendra le concept d’individuation et de transindividuel, lui reprochera de n’avoir pas assez pensé la dimension proprement industrielle et marchande de la technique, ni la manière dont la machine peut aussi détruire les savoirs au lieu de les déposer. Ces objections sont sérieuses, et elles montrent que la conclusion du Mode d’existence des objets techniques est plus un programme qu’une solution. Mais c’est un programme qui n’a rien perdu de son urgence.
Ce programme appelle une postérité, et il l’a trouvée, abondante et contradictoire. Le dernier chapitre suivra les grandes lignées de cette réception, de Deleuze qui salua Simondon dès 1966, à Stiegler qui en fit le cœur d’une pensée de la technique et du temps, jusqu’à Yuk Hui et aux relectures contemporaines à l’âge du numérique et de l’intelligence artificielle. Nous verrons comment une œuvre longtemps difficile d’accès est devenue, un demi siècle plus tard, l’une des plus vivantes pour penser notre rapport aux machines et au vivant.
Chapitre 16. Postérité et actualité
Niveau : expert
Au chapitre précédent, nous avons vu Simondon en moraliste de la technique, appelant une culture capable d’intégrer les machines dans son monde des significations. Cet appel a longtemps semblé une bouteille à la mer. L’homme est mort en 1989 à demi oublié, sa thèse principale dispersée en deux volumes que peu de gens avaient lus en entier. Et puis quelque chose s’est passé. En une trentaine d’années, Simondon est devenu un des philosophes les plus cités dès qu’on parle de vivant, de machine, de réseau, d’écologie ou d’individuation collective. Ce chapitre raconte ce retournement. Non pas pour dresser une galerie de portraits, mais pour comprendre pourquoi cette pensée difficile, parfois inachevée, s’est révélée si féconde, et ce qu’elle permet de penser aujourd’hui que son auteur n’avait pas pu prévoir.
Il faut le dire d’emblée pour ne pas se mentir. Une part de la fortune de Simondon tient à ce que son oeuvre est ouverte, et qu’une oeuvre ouverte se prête à des lectures très différentes, parfois contradictoires. Reprendre Simondon, ce n’est jamais le répéter, c’est s’individuer avec lui, en prolongeant certaines de ses tensions et en en abandonnant d’autres. Notre travail ici sera donc double : montrer ce que chaque héritier a réellement pris, et signaler, à chaque fois, l’écart entre ce que Simondon affirme et ce qu’on lui fait dire.
Deleuze, le premier passeur
Tout commence par un lecteur exceptionnel. En 1966, deux ans après la publication de L’individu et sa genèse physico-biologique, Gilles Deleuze en donne un compte rendu dans la Revue philosophique de la France et de l’étranger, repris plus tard dans le recueil L’île déserte. Le texte est bref et admiratif. Deleuze y salue une théorie de l’individuation profondément originale, qui engage toute une philosophie, et il insiste sur un point qui restera décisif pour lui : Simondon a osé faire du préindividuel une dimension de l’être à part entière, une réserve de potentiels qui ne se résorbe jamais tout à fait dans l’individu.
Ce que Deleuze emporte de Simondon, on le retrouve au coeur de ses propres livres, Différence et répétition (1968) et Logique du sens (1969). La disparité, cette tension entre des ordres de grandeur que l’individuation résout en inventant une structure, devient chez Deleuze un cas privilégié de sa pensée de la différence : ce n’est pas la ressemblance ni l’identité qui est première, c’est l’écart, le disparate, ce qui force à penser. Le préindividuel simondonien nourrit le champ transcendantal impersonnel de Logique du sens, ce plan de singularités pré-individuelles et impersonnelles d’où surgissent les individus. La métastabilité, l’idée d’un être qui n’est jamais en repos parce qu’il est plus qu’un, rejoint l’intuition deleuzienne d’un être tout entier traversé par le devenir.
Voilà le premier malentendu à éviter, et il est important. On lit parfois Simondon comme un simple précurseur de Deleuze, comme si sa philosophie n’était qu’une étape vers la métaphysique de la différence. C’est inexact. Deleuze prélève chez Simondon ce qui sert son propre projet, et il laisse de côté des pans entiers de l’oeuvre, en particulier toute la philosophie de la technique, l’allagmatique, et la dimension proprement scientifique de la théorie de l’information. Le Simondon de Deleuze est un Simondon ontologue, presque vitaliste, amputé de l’ingénieur et du psychologue. Le reconnaître, ce n’est pas diminuer Deleuze, c’est rendre à Simondon son amplitude.
Stiegler, l’héritier critique
Le deuxième grand passeur est d’une autre nature. Bernard Stiegler, à partir de La technique et le temps (à partir de 1994), fait de l’individuation et du transindividuel le centre de sa propre pensée. Pour lui, Simondon offre l’outil qui manquait pour penser ensemble la technique, le temps et la formation des sujets. Stiegler reprend la distinction des trois individuations, physique, vitale, psychique et collective, et il en fait la matrice d’une analyse de notre époque, où les industries culturelles et les technologies numériques court-circuitent les processus par lesquels les individus se forment ensemble.
Mais Stiegler est un héritier critique, et c’est ce qui rend sa lecture passionnante. Il adresse à Simondon un reproche précis, qu’il faut bien comprendre. Simondon, dit-il, a pensé le transindividuel, ce collectif réel où les sujets s’individuent ensemble, mais il a négligé sa condition technique. Pour Stiegler, en effet, il n’y a pas de mémoire collective, pas de transmission entre les générations, pas de transindividuel durable sans supports techniques : l’écriture, le livre, le disque, aujourd’hui le serveur. Ces supports sont ce que Stiegler, après le préhistorien André Leroi-Gourhan, appelle des rétentions tertiaires, des traces extériorisées de la mémoire, des dépôts d’individuations passées que nous n’avons pas vécues mais dont nous héritons. Le reproche tient en une phrase : Simondon a vu que la machine porte une part d’humanité, mais il n’a pas vu que la technique est aussi le support de la mémoire, donc la condition même du transindividuel qu’il décrit.
Ce reproche est-il juste ? En partie. Simondon a bien tendu à séparer l’objet technique, traité dans la thèse complémentaire, et le transindividuel, traité dans la thèse principale, sans toujours articuler les deux. Stiegler comble ce qu’il perçoit comme un manque. Mais on peut aussi répondre que Simondon avait, lui, le souci d’une technicité qui ne se réduit pas à la mémoire et au stockage, et que réduire la technique à la rétention, c’est risquer de perdre justement ce que Simondon voulait sauver : l’invention, la concrétisation, le mode d’existence propre de l’objet. Le débat est ouvert, et c’est sa fécondité même.
Le renouveau français : Combes, Barthélémy, Chabot, Sauvagnargues
Pendant longtemps, lire Simondon supposait un effort de pionnier. À partir des années 1990 et surtout 2000, une génération d’interprètes a transformé cette pensée éparse en objet d’étude rigoureux. Muriel Combes, avec un petit livre dense, Simondon. Individu et collectivité, a montré la portée politique du transindividuel et fait dialoguer Simondon avec la pensée contemporaine de l’émancipation. Jean-Hugues Barthélémy a mené un travail d’établissement et d’interprétation patient, défendant l’idée d’un Simondon encyclopédiste, penseur d’une nouvelle alliance entre les savoirs, et il a beaucoup oeuvré à la diffusion et à l’édition de l’oeuvre. Pascal Chabot, avec La philosophie de Simondon, a offert une des premières synthèses claires, traduite ensuite en anglais, qui a servi de porte d’entrée à toute une réception internationale. Anne Sauvagnargues, enfin, a relié Simondon à Deleuze et à l’esthétique, en travaillant la question de la modulation, de l’image et de la techno-esthétique.
Ce travail collectif a eu un effet décisif. Il a rendu Simondon lisible, citable, enseignable. La réunion en un seul volume des deux parties de la thèse principale, en 2005, sous le titre L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, a matérialisé ce passage de l’oeuvre dispersée à l’oeuvre constituée. Sans ce patient travail philologique et pédagogique, la fortune mondiale de Simondon n’aurait pas eu lieu.
Yuk Hui, la cosmotechnique et les objets numériques
La réception la plus récente et la plus mondiale porte un nom : Yuk Hui. Philosophe formé à la fois à la pensée chinoise et à la philosophie européenne de la technique, Hui prolonge Simondon dans deux directions neuves. D’abord avec son livre sur le mode d’existence des objets numériques, où il transpose la question de Simondon, qui pensait des objets techniques mécaniques, vers les objets du monde du réseau : les données, les fichiers, les métadonnées, ces entités qui n’existent que par leurs relations. Hui demande quel est le mode d’existence de ces objets-là, comment ils s’individuent, et il y répond avec les outils de l’allagmatique et de la relation.
Ensuite, et surtout, avec le concept de cosmotechnique. Hui reproche à la philosophie occidentale de la technique, Simondon compris, d’avoir pensé la technique comme universelle, comme une seule et même réalité partout sur la planète. Il oppose à cela l’idée que chaque culture articule à sa manière l’ordre moral et l’ordre cosmique avec ses techniques, qu’il existe une pluralité de cosmotechniques. C’est un usage très libre de Simondon, presque retourné contre lui, et c’est justement pour cela qu’il est intéressant. Hui montre que les concepts simondoniens, l’individuation, le milieu, la relation, peuvent servir à penser une question que Simondon n’avait pas posée, celle de la diversité des mondes techniques.
Pourquoi maintenant : cybernétique, intelligence artificielle, écologie
Reste à comprendre pourquoi ce regain n’est pas un effet de mode, mais répond à des problèmes réels de notre temps. Trois fronts au moins.
Le premier est celui de la cybernétique et de son dépassement. Simondon, dans les années 1950, a pris au sérieux la cybernétique de Norbert Wiener, mais il lui a reproché de raisonner encore en termes d’individus déjà constitués qui s’échangent des informations, sans penser la genèse de ces individus. Il proposait d’aller plus loin, vers une théorie de l’individuation qui inclurait la machine et le vivant dans un même schème. À l’heure des systèmes adaptatifs, des réseaux qui apprennent et se reconfigurent, cette critique trouve une actualité brûlante.
Le deuxième front est celui de l’intelligence artificielle, qu’on vient d’évoquer, et de la nouvelle frontière entre vivant et technique. Des travaux récents, par exemple sur la biologie de synthèse, mobilisent Simondon pour penser des objets qui ne sont plus tout à fait des machines ni tout à fait des organismes, et pour dissoudre les vieux dualismes naturel-artificiel et vie-technique.
Le troisième front est écologique, et c’est peut-être le plus profond. Toute la pensée de Simondon repose sur l’idée qu’un individu n’existe pas sans son milieu, qu’il s’invente avec lui, que les deux sont corrélatifs. Le concept de milieu associé, forgé pour l’objet technique comme pour le vivant, offre un outil précieux pour penser nos rapports à l’environnement autrement que comme un face-à-face entre un sujet humain et une nature-décor. Penser par individuation, c’est penser des relations constituantes plutôt que des entités séparées, et c’est exactement ce que demande la crise écologique.
Tableau des grandes lignées
| Lignée | Figures | Ce qu’elle prend à Simondon | Ce qu’elle ajoute ou infléchit |
|---|---|---|---|
| Ontologique | Deleuze | le préindividuel, la disparité, la métastabilité | une métaphysique de la différence ; laisse de côté la technique |
| Technique et temps | Stiegler | l’individuation, le transindividuel, les trois régimes | la rétention tertiaire, la mémoire technique ; reproche l’oubli du support |
| Renouveau français | Combes, Barthélémy, Chabot, Sauvagnargues | l’oeuvre entière, établie et clarifiée | portée politique, encyclopédisme, esthétique, synthèses pédagogiques |
| Cosmotechnique et numérique | Yuk Hui | individuation, relation, milieu, allagmatique | les objets numériques, la pluralité des cosmotechniques |
| Sciences et écologie | Bardin, Voss, et la recherche internationale | information, milieu, ontogenèse | épistémologie politique, vivant, biologie de synthèse, environnement |
Ce tableau a une limite qu’il faut nommer : les frontières y sont poreuses. Sauvagnargues relie Deleuze et Simondon, Hui dialogue avec Stiegler dont il fut proche, et la recherche internationale, autour de revues comme Philosophy Today ou SubStance, fait circuler tous ces fils. La réception de Simondon n’est pas un arbre aux branches séparées, c’est elle-même un réseau, un milieu où les lectures s’individuent les unes par les autres. Ce qui, après tout, est très simondonien.
Le malentendu général à éviter
Il y a un malentendu qui plane sur toute cette postérité, et qui mérite d’être désigné pour finir. On croit souvent que la fortune récente de Simondon prouve qu’il avait raison, qu’il avait tout prévu, l’intelligence artificielle, les réseaux, l’écologie. C’est une illusion rétrospective. Simondon n’a rien prédit. Il a forgé des concepts assez généraux et assez justes pour qu’on puisse, après lui, les appliquer à des situations qu’il n’avait pas connues. Ce n’est pas la même chose. Un concept fécond n’est pas un concept prophétique, c’est un concept qui continue de travailler, qui se laisse reprendre, déplacer, parfois contredire. La vraie preuve de la valeur de Simondon n’est pas qu’il aurait deviné notre présent, c’est que notre présent a encore besoin de penser, et qu’il y trouve de quoi le faire.
Vers la conclusion
Nous voici au terme du parcours. Nous sommes partis d’un philosophe en avance sur son siècle, longtemps mal lu, et nous arrivons à une pensée mondiale, traversée de débats vivants. Entre les deux, seize chapitres ont tenté de rendre clair, sans le trahir, un vocabulaire exigeant : individuation et non individu, métastabilité, préindividuel, transduction, transindividuel, concrétisation, milieu associé. Reste maintenant à reprendre l’ensemble, à mesurer ce qui fait l’unité de cette oeuvre par-delà la coupure apparente entre la thèse sur le vivant et la thèse sur les machines, à dire honnêtement ce qui demeure obscur ou inachevé, et à proposer au lecteur des chemins pour entrer lui-même dans les textes. C’est la tâche de la conclusion, du glossaire, de la chronologie et du plan de lecture, que le coordinateur du cours prendra en charge. À nous, ici, de laisser le chantier ouvert, comme Simondon lui-même laissait toujours, derrière chaque individu, une réserve de préindividuel pour les individuations à venir.
Conclusion : penser le devenir, et non l’arrêter
Synthèse
Au terme de ce parcours, on mesure l’unité d’une pensée qu’on a longtemps lue en morceaux, d’un côté le philosophe de l’individuation, de l’autre celui des machines. C’est la même démarche. Qu’il regarde un cristal qui pousse, un vivant qui se maintient, un sujet qui s’angoisse, un groupe qui se forme ou un moteur qui se perfectionne, Simondon cherche partout la même chose, la genèse, l’opération par laquelle une tension se résout en inventant une structure. Il ne décrit pas des êtres, il suit des individuations.
Si l’on relie les fils, tout part du refus de commencer par l’individu tout fait. L’être n’est pas d’abord une chose stable et identique à soi, il est métastable, plus qu’un, chargé de potentiels. L’individuation est l’événement par lequel cette tension trouve une issue, et l’individu n’en est que le résultat provisoire, toujours accompagné d’une part de préindividuel. De là le cristal, le vivant qui continue de s’individuer, le sujet qui porte sa charge non résolue, le transindividuel où l’on s’individue avec les autres. De là aussi l’information comprise comme prise de forme, la transduction comme méthode, et cette idée que la pensée elle-même est une individuation.
Appliqué aux machines, ce regard change tout. L’objet technique n’est ni un esclave ni une menace, c’est un être qui a sa genèse, sa cohérence, son milieu. Il se concrétise, il invente son monde, il porte en lui le geste de l’inventeur. Et l’aliénation véritable, pour Simondon, n’est pas d’abord économique, elle est cette rupture par laquelle l’homme cesse de comprendre les machines qu’il sert. Réconcilier la culture et la technique, c’est rendre aux objets techniques leur place dans le monde des significations humaines.
On peut juger l’oeuvre inachevée, parfois obscure, trop confiante peut-être dans l’analogie. Simondon le savait, lui qui n’a cessé de reprendre son chantier. Mais c’est cette inachèvement même qui l’a rendue si féconde. Deleuze y a trouvé le préindividuel, Stiegler le transindividuel et la technique, Yuk Hui la cosmotechnique, l’écologie un modèle de l’individu et de son milieu, l’intelligence artificielle une autre idée de l’information. Peu de philosophies du vingtième siècle parlent aussi directement à notre présent de machines, de réseaux et de milieux fragiles.
Reste une leçon de méthode qui vaut bien au-delà de Simondon. Pour comprendre quelque chose qui devient, il ne faut pas l’arrêter pour le disséquer, il faut accompagner son mouvement, penser par transduction, se laisser conduire par la genèse. C’est exigeant, cela demande de renoncer au confort des choses toutes faites. Mais c’est peut-être la seule façon de penser un monde qui, comme le cristal dans sa solution, n’a jamais fini de prendre forme.
Glossaire
À garder sous la main
| Terme | Ce qu’il veut dire chez Simondon |
|---|---|
| Individuation | L’opération par laquelle un être vient à exister, se structure et se sépare d’un milieu. Le concept premier, dont l’individu n’est qu’un résultat. |
| Individu | Le résultat provisoire d’une individuation, jamais complet, toujours accompagné de préindividuel. |
| Préindividuel | L’être avant l’individu, plus qu’une unité, chargé de potentiels et de tensions, non encore divisé en individu et milieu. |
| Métastabilité | Un équilibre provisoire, riche en énergie potentielle, prêt à se transformer au moindre déclenchement. La condition de l’individuation. |
| Disparité | La tension entre deux ordres ou deux séries, que l’individuation résout en inventant une structure (comme la profondeur née de deux images). |
| Information | Non une quantité transmise, mais la signification qui surgit quand une tension se résout, l’événement de la prise de forme. |
| Hylémorphisme | Le schéma forme-matière hérité d’Aristote, que Simondon critique parce qu’il oublie le travail réel et l’opération de modulation. |
| Modulation | L’échange d’énergie à la limite entre matière et forme, par lequel la forme se prend au lieu de s’imposer. |
| Transduction | L’opération par laquelle une structure se propage de proche en proche, chaque région structurée structurant la suivante. À la fois processus réel et méthode de pensée. |
| Allagmatique | La théorie des opérations, et de leur conversion réciproque avec les structures. |
| Milieu associé (vital) | Le milieu que le vivant invente en même temps qu’il s’individue, corrélatif de lui. |
| Individuation psychique | Le prolongement de l’individuation vitale, quand le vivant ne suffit plus à résoudre seul ses problèmes. |
| Sujet | Non un individu clos, mais l’individu vivant plus sa charge préindividuelle, que l’affectivité fait reparaître. |
| Transindividuel | L’individuation collective véritable, par laquelle les sujets s’individuent ensemble et deviennent plus qu’eux-mêmes. À distinguer du social. |
| Objet technique | Un être qui a sa genèse et sa cohérence propres, ni outil passif ni automate menaçant. |
| Concrétisation | La tendance de l’objet technique à passer d’un assemblage de pièces (abstrait) à un système cohérent où chaque organe est plurifonctionnel (concret). |
| Milieu associé (technique) | Le milieu mi-technique mi-naturel que l’objet technique concret invente et qui conditionne son fonctionnement. |
| Technicité | Ce qui fait qu’un objet est technique, et qui a sa propre évolution. |
| Aliénation (technique) | La rupture du lien de connaissance entre l’homme et la machine, l’ouvrier réduit à servir sans comprendre. |
Chronologie
Repères
| Date | Vie et oeuvre |
|---|---|
| 1924 | Naissance de Gilbert Simondon à Saint-Étienne, le 2 octobre. |
| 1944 | Entre à l’École normale supérieure, où il suit notamment Merleau-Ponty et, plus tard, Canguilhem. |
| 1948 | Agrégation de philosophie. Il enseigne, monte un laboratoire de psychologie. |
| 1958 | Soutient ses deux thèses : la principale sur l’individuation, la complémentaire sur les objets techniques. |
| 1958 | Publication de Du mode d’existence des objets techniques. |
| 1964 | Publication de L’individu et sa genèse physico-biologique, première partie de la thèse principale. |
| 1963-1983 | Professeur à la Sorbonne, travaux sur la perception, l’imagination, la communication. |
| 1989 | Publication de L’individuation psychique et collective, seconde partie de la thèse. Mort le 7 février. |
| 2005 | La thèse principale est enfin réunie en un seul volume, L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information. |
| 1966 et après | Deleuze salue l’oeuvre, puis Stiegler, Combes, Barthélémy, Chabot, et le regain mondial avec le numérique. |
Petit lexique des concepts de Simondon
Pour s’y retrouver
Simondon écrit en français, mais il forge ses mots ou détourne ceux des sciences. Voici les plus déroutants, ramenés à une intuition simple.
| Concept | L’intuition derrière le mot |
|---|---|
| Ontogenèse | La genèse de l’être, par opposition à l’étude de l’être déjà fait. |
| Métastable | Comme l’eau très froide qui ne gèle pas encore : prête à basculer au moindre choc. |
| Disparation | Le léger décalage entre deux images, ou deux séries, qui appelle une résolution (et fait, par exemple, la profondeur du relief). |
| Transduction | La propagation de proche en proche, comme le cristal qui pousse couche après couche. |
| Allagma | Le change, l’échange. L’opération qui fait passer d’un état à un autre. |
| Quantum d’individuation | Un saut, une prise de forme qui se fait d’un coup, non par degrés continus. |
| Transindividuel | Le plus que social et le plus qu’individuel : ce qui se forme quand on s’individue ensemble. |
| Concrétisation | Le mûrissement d’un objet technique vers la cohérence interne, comme s’il devenait un organisme. |
| Milieu associé | Le bout de monde qu’un être, vivant ou technique, s’adjoint et fait fonctionner avec lui. |
| Technicité | Le degré et la manière dont un objet est technique, sa part d’efficacité inventée. |
| Mécanologie | L’étude des machines pour elles-mêmes, que Simondon appelle de ses voeux. |
Par où continuer
Aller plus loin
On entre dans Simondon plus facilement par les machines que par le cristal. Du mode d’existence des objets techniques, surtout son introduction et sa conclusion, donne le ton et les enjeux sans exiger tout l’appareil de l’individuation. On peut ensuite affronter L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, en s’accrochant aux exemples (le cristal, la perception, le groupe) qui éclairent les passages les plus abstraits.
Pour l’accompagnement, les livres de Muriel Combes (Simondon. Individu et collectivité), de Jean-Hugues Barthélémy, de Pascal Chabot (La philosophie de Simondon) et d’Anne Sauvagnargues sont clairs et fidèles. Pour mesurer la fortune de l’oeuvre, on lira le compte rendu de Gilles Deleuze, puis Bernard Stiegler et Yuk Hui, qui prolongent Simondon vers la technique contemporaine et le numérique.
Toutes ces références, les éditions, les études et les articles récents en accès ouvert, se retrouvent rangées et commentées dans la bibliographie de Simondon sur ce site, y compris un volet de sujets pointus pour qui veut creuser un concept précis.
Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Simondon.
← Retour à Simondon