Noèse

Nietzsche

La volonté de puissance

D'abord une mise au point : le concept n'est pas le livre. Distinguons donc le livre posthume falsifié de l'idée qui traverse les oeuvres publiées. Cette idée ne dit pas la volonté de dominer, mais le fait que tout vivant cherche à croître, à s'étendre, à interpréter.

volonte-de-puissancevieforceinterpretation · 21 juin 2026 · 12 min de lecture

Avant de dire ce qu’est la volonté de puissance, il faut écarter ce qu’elle n’est pas, et l’écart commence par une question de livres. Car deux objets très différents portent ce nom. Il y a d’un côté un concept, présent dans les oeuvres que Nietzsche a écrites, achevées et signées, de Zarathoustra à Par-delà bien et mal et à la Généalogie de la morale. Il y a de l’autre un livre, intitulé La Volonté de puissance, que Nietzsche n’a jamais composé, jamais publié, jamais autorisé. Confondre les deux n’est pas une faute innocente : c’est par ce livre qu’est passée toute la falsification politique du nietzschéisme. Tout exposé honnête doit donc commencer par les séparer.

Un livre que Nietzsche n’a pas écrit

Le titre La Volonté de puissance ne désigne pas une oeuvre, mais un projet abandonné. Entre 1885 et 1888, Nietzsche a bien envisagé un grand ouvrage systématique, dont il a tracé plusieurs plans successifs, puis il a écarté ce titre et réemployé son matériau dans Le Crépuscule des idoles et L’Antéchrist. Ce que la postérité a reçu sous le nom de Volonté de puissance est un montage posthume : des fragments tirés des papiers laissés à sa mort, après son effondrement de janvier 1889, sélectionnés, coupés, réordonnés par d’autres. L’édition « définitive » de 1906 fut pilotée par sa soeur, Elisabeth Förster-Nietzsche, antisémite militante, et par le copiste Peter Gast. Ils ont aligné plus de mille fragments dans le moule d’un plan que leur auteur avait dépassé, et dont la numérotation est purement éditoriale.

L’effet de cet agencement est de fabriquer une doctrine. L’ordre des chapitres, le finale cosmologique placé en bouquet, la montée vers une « grande politique » et un « élevage » de maîtres : tout cela produit une apparence de système que les notes éparses, datées et resituées dans leur contexte ne soutiennent pas. La philologie l’a établi : l’édition critique de Giorgio Colli et Mazzino Montinari a dissous cette compilation en publiant l’intégralité des papiers comme fragments datés. Il n’existe pas de livre de Nietzsche intitulé La Volonté de puissance. On cite désormais soit l’oeuvre publiée correspondante, soit le fragment posthume avec sa date, jamais « La Volonté de puissance, § N » comme s’il s’agissait d’un traité.

La conséquence pour ce qui suit est simple. Nous n’appuierons l’exposé du concept que sur les oeuvres publiées. Les fragments du montage, si suggestifs soient-ils, ne valent ici que comme symptôme d’un projet, jamais comme doctrine.

Ce que le concept n’est pas

Le concept lui-même est victime d’un autre malentendu, plus tenace encore que la confusion des livres. On entend « volonté de puissance » et l’on comprend aussitôt volonté de dominer les autres, soif de pouvoir, culte de la force, programme politique. C’est exactement le piège que notre article sur le surhomme signalait déjà : la volonté de puissance n’est pas d’abord domination sur autrui. Nous y renvoyons et ne le redirons pas en détail. Retenons seulement le point décisif. Quand Nietzsche introduit la volonté de puissance dans Par-delà bien et mal, il en fait un principe psychologique et cosmologique, le caractère fondamental de tout vivant, et non une description du pouvoir social. La domination politique n’en est qu’une expression possible, et souvent l’une des plus basses.

Partout où j’ai trouvé du vivant

Le concept s’énonce le plus nettement dans Zarathoustra, au discours « De la victoire sur soi-même ». C’est là que la vie elle-même livre son secret, et la formule mérite d’être prise mot à mot.

Partout où j’ai trouvé du vivant, j’ai trouvé de la volonté de puissance ; et jusque dans la volonté de celui qui sert, j’ai trouvé la volonté d’être maître. (Ainsi parlait Zarathoustra, De la victoire sur soi-même)

L’extension est totale : partout où il y a du vivant. La volonté de puissance n’est pas la marque de quelques êtres forts qui domineraient les faibles ; elle est le trait commun de tout ce qui vit, y compris de celui qui obéit. Le même discours oppose explicitement cette formule à celle de Schopenhauer.

Là seulement où il y a de la vie, il y a aussi de la volonté : mais non pas volonté de vivre, je te l’enseigne, volonté de puissance ! (Ainsi parlait Zarathoustra, De la victoire sur soi-même)

Cette opposition est capitale, car elle déplace tout. Pour Schopenhauer, le ressort du vivant était un vouloir-vivre, un effort pour persévérer dans l’existence. Nietzsche refuse ce diagnostic. Ce que veut d’abord le vivant, ce n’est pas durer, c’est se dépasser. Le secret que la vie confie à Zarathoustra est qu’elle est « ce qui doit toujours se surmonter soi-même ». La puissance n’est pas un avoir à défendre, mais un mouvement de croissance.

Croître, non se conserver

De là le geste le plus net du concept, déjà présent dans les oeuvres publiées. Dans Par-delà bien et mal, au paragraphe 13, Nietzsche écrit que tout vivant cherche avant tout à décharger sa force, et il en tire une formule lapidaire : la vie elle-même est volonté de puissance. L’instinct de conservation, ajoute-t-il aussitôt, n’en est qu’une conséquence indirecte.

Avant tout, le vivant veut décharger sa force : la vie elle-même est volonté de puissance ; l’instinct de conservation n’en est qu’une des conséquences indirectes et les plus fréquentes. (Par-delà bien et mal, § 13)

C’est ici que Nietzsche se sépare aussi bien de Darwin que de Spinoza. Contre l’idée d’une lutte pour la vie où chaque être tendrait d’abord à survivre, contre l’idée spinoziste d’un effort par lequel chaque chose persévère dans son être, il soutient que la conservation est seconde. Un vivant ne cherche pas d’abord à se maintenir, puis accessoirement à s’étendre. Il cherche d’abord à croître, à s’étendre, à se surmonter, et il se conserve par surcroît, comme un effet de cette poussée. Inverser l’ordre, faire de la conservation le principe, c’est selon lui la marque d’une vie qui décline. Le paragraphe range d’ailleurs cette « inconséquence » au compte de Spinoza.

Toute force interprète

Reste l’aspect le moins attendu, et le plus fécond. La volonté de puissance n’est pas seulement une poussée vitale ; elle est un principe d’interprétation et d’évaluation. Toute force, en s’exerçant, impose un sens, découpe le réel selon ses besoins, hiérarchise. C’est dans la Généalogie de la morale que Nietzsche en fait le ressort de toute son histoire effective des valeurs : l’histoire d’une chose, dit-il, n’est qu’une chaîne de réinterprétations, et chaque réinterprétation est la marque qu’une volonté de puissance s’est rendue maîtresse de quelque chose de moins puissant.

Toutes les fins, toutes les utilités ne sont que des signes qu’une volonté de puissance s’est rendue maîtresse de quelque chose de moins puissant, et lui a imprimé de son propre chef le sens d’une fonction. (Généalogie de la morale, 2e dissertation, § 12)

Interpréter, ce n’est donc pas refléter un monde déjà fait : c’est imposer un sens. C’est pourquoi Nietzsche peut écrire, dans Par-delà bien et mal, que la prétendue légalité de la nature n’est pas un texte qu’on déchiffrerait, mais une interprétation parmi d’autres.

Ce n’est pas un fait, pas un « texte », c’est au contraire seulement un arrangement naïvement humanitaire et une distorsion du sens : c’est de l’interprétation, non du texte. (Par-delà bien et mal, § 22)

On reconnaît là la racine de la formule célèbre selon laquelle il n’y a pas de faits, seulement des interprétations. Mais il faut l’entendre exactement : non que tout se vaut, mais que toute connaissance est la perspective d’une force, et qu’il y a des perspectives plus hautes et plus basses. C’est ce qui relie la volonté de puissance à la généalogie, exposée dans un autre de nos articles : si les valeurs sont des interprétations imposées par des forces, alors une morale peut être lue comme l’expression d’un type de volonté, ascendante ou descendante. Évaluer une valeur, c’est demander de quelle vie elle est le symptôme.

Le monde lui-même, par hypothèse

Nietzsche est-il allé jusqu’à faire de la volonté de puissance le fond du monde entier, et pas seulement du vivant ? Dans une oeuvre publiée, une seule fois, il s’y risque, et il faut souligner avec quelle prudence. Au paragraphe 36 de Par-delà bien et mal, il avance, par « morale de la méthode », l’idée qu’on pourrait tenter d’expliquer le monde matériel lui-même à partir de la seule volonté de puissance. Mais tout le paragraphe est construit comme une hypothèse, une expérience de pensée introduite par un « à supposer que ».

À supposer que rien ne soit « donné » comme réel sinon notre monde de désirs et de passions […] le monde vu de l’intérieur […] serait précisément « volonté de puissance », et rien d’autre. (Par-delà bien et mal, § 36)

La forme compte autant que le contenu. Ce n’est pas une thèse assénée, c’est une tentative, présentée comme audacieuse, encadrée de conditionnels. C’est précisément cette prudence que le livre posthume efface : en groupant des notes de laboratoire sous un titre de chapitre et en plaçant en finale un fragment cosmologique péremptoire (« ce monde est volonté de puissance, et rien d’autre »), le montage transforme un essai en doctrine. Dans les oeuvres signées, la volonté de puissance comme principe du monde reste une hypothèse hardie, jamais un dogme.

Une pluralité de forces

Un dernier trait écarte définitivement l’image d’une grande volonté unique qui régnerait sur tout. Ce que Nietzsche appelle volonté de puissance n’est pas une chose, une substance, un sujet caché derrière ses actes. La Généalogie le dit pour la force en général : il n’y a pas d’être derrière le faire, l’agent est une fiction ajoutée à l’action, l’action est tout. Ce qu’il y a, ce sont des quanta de force en relation, qui commandent et obéissent, s’approprient et résistent. La volonté de puissance n’est pas Une ; elle est plurielle, faite de rapports de forces qui s’interprètent les unes les autres. Même le corps, dans Par-delà bien et mal, est décrit comme une « structure sociale » de pulsions. Il n’y a pas un vouloir souverain, mais une foule de vouloirs hiérarchisés.

Ce qu’il faut tenir ensemble

Reprenons, pour finir, ce qui distingue le concept de sa caricature. La volonté de puissance n’est pas la volonté de dominer les autres, ni un programme politique, racial ou impérialiste : ce sens-là est étranger aux textes, et notre article sur le surhomme a montré que Nietzsche méprisait l’antisémitisme et le nationalisme dont on a voulu faire son drapeau. Elle n’est pas non plus une métaphysique dogmatique fixe : Nietzsche la présente souvent comme principe d’interprétation, et lorsqu’il en fait le fond du monde, c’est sous la forme expresse de l’hypothèse. Elle n’est surtout pas à fonder sur les fragments du livre posthume, qui n’a aucune autorité.

Ce qui reste, une fois ces écueils écartés, est à la fois sobre et puissant. La volonté de puissance nomme le caractère fondamental de tout ce qui vit : non l’effort pour se conserver, mais la poussée à croître, à s’étendre, à se surmonter, et le mouvement par lequel toute force impose un sens au réel. C’est sur cette même poussée que reposent la généalogie des valeurs et la tâche du surhomme : créer, c’est-à-dire évaluer, c’est-à-dire vouloir. Comprise ainsi, l’idée ne console pas et ne commande pas. Elle décrit, avec une honnêteté qui refuse de se prendre pour un système, ce que c’est que vivre.

Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Nietzsche.

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