Le nihilisme
Le nihilisme n'est pas un avis, c'est un processus. Quelque chose se défait : les valeurs les plus hautes perdent leur force d'obliger, et le « pourquoi ? » reste sans réponse. Reste à comprendre d'où vient cette maladie, et comment la traverser.
On range souvent le nihilisme parmi les opinions : il y aurait, à côté de ceux qui croient en quelque chose, ceux qui ne croient en rien, par dépit, par paresse ou par mode. Nietzsche ne l’entend pas ainsi. Pour lui, le nihilisme n’est pas une thèse qu’on adopte mais un événement qui arrive, un mouvement qui travaille une culture entière sans lui demander son avis. Ce n’est pas un état d’âme, c’est un processus, et même le plus lent et le plus souterrain qui soit. La question n’est donc pas « êtes-vous nihiliste ? » mais « que se passe-t-il quand un monde de valeurs perd peu à peu son socle ? ». Une autre erreur consiste à croire que Nietzsche s’en réjouit, qu’il danse sur les ruines. C’est l’inverse : il diagnostique le nihilisme comme un médecin nomme une maladie, parce qu’il veut en sortir.
La formule du processus
Tout part d’une définition, qu’il faut citer avec une précaution dont nous reparlerons. Dans les notes de la dernière période, regroupées après sa mort sous le titre La Volonté de puissance, on trouve cette formule, devenue célèbre :
Que signifie le nihilisme ? Que les valeurs suprêmes se dévalorisent. Il manque le but ; il manque la réponse à la question « pourquoi ? ». (fragment posthume, compilé dans La Volonté de puissance)
Lisons-la lentement, car chaque membre compte. D’abord, « les valeurs suprêmes se dévalorisent » : non pas qu’on les conteste de l’extérieur, mais qu’elles perdent d’elles-mêmes leur cours, comme une monnaie qui n’a plus de garantie. Ensuite, « il manque le but » : ces valeurs servaient à orienter, à dire vers quoi il valait la peine de marcher ; sans elles, plus de direction. Enfin, et c’est le coeur, « il manque la réponse à la question pourquoi ? ». Le nihilisme n’est pas l’absence de toute valeur, c’est l’absence de réponse à la demande de sens. On continue de vivre, de vouloir, de juger, mais quand on demande pourquoi, le silence répond.
Cette définition appelle aussitôt une mise en garde d’honnêteté. La formule la plus systématique du nihilisme, et toute la typologie qui l’accompagne, sont tirées des notes posthumes que Nietzsche n’a jamais publiées ni autorisées. Le livre qui les rassemble est un montage éditorial, arrangé après l’effondrement de l’auteur. On peut s’en servir comme d’un laboratoire de formules, à condition de toujours vérifier que la thèse de fond se trouve, mieux dite, dans une oeuvre publiée et signée. Or c’est le cas ici : le diagnostic du nihilisme est partout présent dans Le Gai Savoir et dans la Généalogie de la morale. Ce sont elles qui font autorité ; les notes ne font que le résumer.
La généalogie du nihilisme : il vient de nos valeurs
Voici le point le plus contre-intuitif, et le plus important. On s’imagine que le nihilisme est une attaque venue du dehors, une corruption, un ennemi de nos valeurs. Nietzsche soutient l’exact contraire : le nihilisme est l’aboutissement de la morale elle-même. Il ne ruine pas nos valeurs par effraction ; il sort d’elles, comme un fruit mûr tombe de l’arbre. La morale chrétienne se suicide, et c’est par honnêteté qu’elle le fait.
Le mécanisme est exposé dans la troisième dissertation de la Généalogie et au Livre V du Gai Savoir. Il tient à une valeur précise : la volonté de vérité, ce devoir de ne pas se tromper ni tromper, de chercher le vrai à tout prix. Cette exigence n’est pas un hasard ; le christianisme et la science l’ont cultivée pendant des siècles, parce qu’elle reposait sur une conviction profonde : que la vérité est divine, que Dieu est la vérité.
La foi sur laquelle repose notre foi en la science demeure une foi métaphysique : cette croyance chrétienne, qui était aussi celle de Platon, que Dieu est la vérité, que la vérité est divine. (Le Gai Savoir, § 344)
Voilà l’engrenage. La probité que la croyance a nourrie finit par se retourner contre la croyance. À force d’exiger le vrai, de refuser de se mentir, on en vient à se demander si le mensonge le plus ancien n’est pas justement Dieu lui-même, l’arrière-monde, le « vrai monde » derrière le monde réel. La véracité chrétienne, poussée jusqu’au bout, tire sa conclusion contre elle-même : elle interdit la croyance en Dieu au nom de l’honnêteté qu’elle a inculquée. L’athéisme conséquent n’est pas l’ennemi de la morale chrétienne, il en est le dernier rejeton. Et quand cette croyance qui soutenait tout l’ordre des valeurs s’effondre, le « pourquoi ? » reste sans réponse. C’est en ce sens précis que le nihilisme est, selon une expression des notes, « l’hôte le plus inquiétant » : non parce qu’il viendrait du dehors frapper à la porte, mais parce qu’il est déjà dans la maison, élevé par les maîtres de céans.
Ce point articule le présent article aux autres. La mort de Dieu décrit l’événement : la croyance qui devient incroyable. La généalogie décrit l’enquête : d’où viennent nos valeurs et qui elles servent. Le nihilisme, lui, est le nom du processus qui relie les deux : la logique par laquelle nos valeurs, en mûrissant, finissent par scier la branche sur laquelle elles reposaient.
La racine ascétique : déjà une forme de nihilisme
On pourrait croire que le nihilisme commence seulement avec cet effondrement final, quand Dieu meurt. Nietzsche voit plus loin et plus tôt. Une forme de nihilisme était déjà à l’oeuvre au coeur même de la morale qui se voulait la plus pleine de sens : l’idéal ascétique. Donner un sens à la souffrance en condamnant la vie, faire de ce monde une vallée de larmes et d’un autre monde la vraie patrie, c’est déjà préférer le néant à la vie. C’est déjà, sous une forme déguisée, vouloir le rien.
La Généalogie le dit dans sa formule de clôture, qui est aussi sa pointe la plus aiguë.
L’homme préférera encore vouloir le néant plutôt que ne pas vouloir. (Généalogie de la morale, troisième dissertation, § 28)
Tout est dans ce « plutôt ». L’homme ne supporte pas le vide de la volonté ; il lui faut un but, fût-ce le plus négatif. Plutôt que de ne rien vouloir, il voudra le néant : il dressera contre la vie un idéal, il dira non à la chair, au devenir, à la terre, pourvu d’avoir quelque chose à vouloir. L’idéal ascétique a sauvé la volonté du suicide en lui donnant un sens, mais ce sens était une volonté de néant, une révolte contre les conditions mêmes de la vie. Le nihilisme n’est donc pas un accident tardif : sa graine était plantée dans l’idéal qui prétendait le conjurer. C’est ce que démonte en détail l’article sur la Généalogie ; il suffit ici de retenir que la maladie couvait sous le remède.
Une typologie, à manier avec prudence
Une fois nommé le processus, Nietzsche en distingue plusieurs formes. C’est ici qu’il faut redoubler de prudence, car cette typologie est élaborée pour l’essentiel dans les notes posthumes, et c’est leur agencement éditorial qui lui donne son allure de classification arrêtée. On la présentera donc comme un instrument utile, non comme une doctrine fixe.
La première distinction oppose deux directions selon la force de celui qui traverse le nihilisme. Il y a un nihilisme passif : un déclin, un épuisement, une baisse de la puissance de l’esprit, qui se réfugie dans la résignation. C’est l’homme fatigué qui, faute de pouvoir créer de nouvelles valeurs, renonce à vouloir, se retire, s’apaise dans une sorte de quiétude sans objet. Nietzsche y voit la pente d’un « bouddhisme européen », d’une douceur résignée qui n’est au fond qu’une lassitude. La Généalogie nommait déjà cette pente quand elle voyait la morale de la pitié conduire au néant.
[La morale de la pitié est] le symptôme le plus sinistre de notre civilisation européenne, la route vers un bouddhisme européen, vers le nihilisme. (Généalogie de la morale, préface, § 5, sur la pitié schopenhauerienne)
À l’opposé, il y a un nihilisme actif : non plus l’épuisement, mais un surcroît de force qui détruit les vieilles valeurs pour faire place nette. Celui-là n’est pas une fin, c’est un marteau. Il ne subit pas l’effondrement, il le précipite, parce qu’il sent que ces valeurs sont mortes et qu’il faut déblayer pour pouvoir bâtir. La même situation, l’effondrement des valeurs suprêmes, peut donc être vécue de deux manières opposées : comme une chute que l’on subit, ou comme une démolition que l’on conduit.
Une troisième forme, plus retorse, mérite d’être isolée : le nihilisme incomplet. C’est celui qui ne va pas jusqu’au bout, qui se croit guéri alors qu’il a seulement changé d’idole. On a tué Dieu, mais on s’empresse de réinstaller un autre garant à la même place, vide : l’État, la science, le Progrès, l’Humanité avec sa majuscule. On garde toute la structure, le besoin d’un sens donné d’en haut, et l’on se contente d’en changer le titulaire. Ce nihilisme-là est le plus tenace parce qu’il se déguise en affirmation : il croit avoir des valeurs neuves quand il n’a que des « ombres de Dieu », des arrière-mondes de rechange. C’est précisément contre cette tentation que Nietzsche met en garde quand il critique les idoles modernes et les arrière-mondes sous toutes leurs formes : remplacer Dieu sans toucher à la place de Dieu, c’est rester nihiliste sans le savoir.
Le dépassement : traverser, non s’installer
Reste la question qui décide de tout, et qui sépare radicalement Nietzsche d’un nihiliste qui se réjouirait du vide. Le nihilisme est-il un point d’arrivée ou une étape ? Sa réponse est nette : une étape, un seuil, un passage. C’est un état intermédiaire, le moment critique où l’ancien est mort et le nouveau pas encore né. On ne peut ni y rester ni le contourner : il faut le traverser, et même aller jusqu’à son bout.
C’est là le paradoxe le plus profond de sa pensée. On ne sort pas du nihilisme en reculant, en restaurant les vieilles valeurs ou en se trouvant vite une idole neuve. On en sort en allant jusqu’au fond, en consentant à la perte de tout garant, en assumant qu’aucun ciel ne validera plus nos valeurs. C’est seulement là, sur le terrain entièrement déblayé, que peut commencer le seul travail qui vaille : créer des valeurs sans arrière-monde, les poser soi-même, fidèles à la terre. Nietzsche appelle ce geste la transvaluation des valeurs. Non pas inverser le bien et le mal, troquer les anciennes tables contre leur contraire, ce qui serait rester prisonnier de la vieille structure, mais cesser de chercher la valeur des valeurs ailleurs que dans la vie qui les pose.
Au bout de ce passage se profilent les deux figures de l’affirmation que la revue traite à part : le surhomme, celui qui sait créer des valeurs sans les faire garantir d’en haut, et l’éternel retour, cette épreuve qui demande si l’on pourrait vouloir sa vie revenir éternellement, identique. Toutes deux sont des manières de dire oui à une existence sans au-delà. Elles ne sont pas le contraire du nihilisme posé du dehors ; elles sont ce à quoi l’on accède en l’ayant traversé de part en part.
Ne pas se tromper de diagnostic
Il faut, pour finir, écarter le contresens qui défigure le plus cette pensée. Nietzsche n’est pas un nihiliste qui célèbre le néant ; il est celui qui le diagnostique pour en guérir la culture. Confondre le médecin et la maladie, c’est tout manquer. Quand il décrit la dévalorisation des valeurs suprêmes, il ne s’en félicite pas : il en mesure l’ampleur avec effroi, comme on mesure une catastrophe en cours. Et s’il pousse parfois à hâter la chute des vieilles tables, c’est par la conviction qu’on ne bâtit rien sur un sol miné, et qu’il vaut mieux un effondrement franc qu’une longue agonie déguisée.
Une dernière honnêteté s’impose, celle des sources. La typologie systématique du nihilisme, ce bel ordre du passif, de l’actif et de l’incomplet, doit beaucoup au montage éditorial des notes posthumes ; il ne faut pas la prendre pour une architecture que Nietzsche aurait lui-même arrêtée. Les thèses de fond, en revanche, sont solidement présentes dans les oeuvres publiées : la dévalorisation des valeurs, la volonté de vérité qui se retourne contre la croyance, l’idéal ascétique comme volonté de néant, la pitié qui mène au bouddhisme européen. Sur ce socle-là, le diagnostic tient. Le reste est un échafaudage commode, qu’il faut savoir distinguer du bâtiment. Le nihilisme, au fond, n’est pas une conclusion mais une crise : le long moment où une culture, ayant appris l’honnêteté de ses propres dieux, doit choisir entre la résignation et la création.
Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Nietzsche.
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