Noèse

Nietzsche

Le surhomme

Une fois Dieu mort, qui crée les valeurs ? Le surhomme n'est pas un être supérieur donné d'avance, ni une race, ni un héros. C'est un sens à inventer, une tâche : se surmonter soi-même et rester fidèle à la terre.

surhommevolonte-de-puissancevaleurszarathoustra · 21 juin 2026 · 12 min de lecture

Peu de mots de Nietzsche ont été aussi mal lus que celui-là. On entend « surhomme » et l’on voit aussitôt une brute conquérante, un type biologique supérieur, l’emblème d’une idéologie de la domination. Or il suffit de revenir au livre qui l’invente, Ainsi parlait Zarathoustra, pour découvrir que ce mot ne désigne aucun être réel, présent ou à venir. Il ne nomme pas une espèce mais un horizon, pas un fait mais un sens à créer. Le comprendre suppose de partir d’un vide précis : celui que laisse la mort de Dieu.

Qui crée les valeurs, maintenant ?

Tout commence là où s’achève notre article sur la mort de Dieu. Dès le Prologue de Zarathoustra, l’effondrement du fondement transcendant des valeurs est posé comme un fait acquis : le vieux saint que Zarathoustra croise dans la forêt « n’a pas encore entendu dire que Dieu est mort ». Une fois ce fondement disparu, une question reste ouverte, et c’est la plus urgente. Tant que Dieu garantissait l’ordre du bien et du mal, les valeurs semblaient tomber du ciel, données une fois pour toutes. Mais si elles ne sont plus garanties par rien d’extérieur, qui les pose désormais ? Qui décide de ce qui vaut ?

Le surhomme est la réponse de Nietzsche à cette question, et c’est pourquoi il faut d’emblée écarter un contresens. Le surhomme n’est pas un sauveur qui descendrait combler le vide laissé par Dieu, un nouveau garant venu prendre la place de l’ancien. Il est exactement l’inverse : un être qui assume le vide, qui accepte qu’aucune valeur ne soit plus donnée, et qui prend sur lui de les créer. Zarathoustra ne promet pas un homme supérieur déjà là quelque part. Il enseigne une tâche.

Je vous enseigne le surhumain. L’homme est quelque chose qui doit être surmonté. (Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, 3)

La formule est rude. Elle ne dit pas que l’homme doit s’améliorer, se cultiver, progresser. Elle dit qu’il doit être surmonté, dépassé, comme on franchit un seuil. L’homme, dans cette phrase, n’est pas un but mais un matériau, quelque chose de provisoire qui appelle au-delà de soi.

Une corde au-dessus d’un abîme

Pour faire sentir ce statut de transition, Nietzsche emploie une image qui est devenue le coeur de tout le passage.

L’homme est une corde tendue entre la bête et le surhumain, une corde au-dessus d’un abîme. (Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, 4)

Il faut prendre l’image au sérieux dans tous ses termes. L’homme n’est pas un point d’arrivée, il est une corde, c’est-à-dire un trajet, un passage tendu entre deux rives : derrière lui la bête, devant lui le surhomme. Et cette corde est tendue au-dessus d’un abîme, ce qui veut dire que la traversée est dangereuse, qu’on peut tomber, que rien ne garantit qu’on atteindra l’autre bord. Ce qu’il y a de grand en l’homme, ajoute Zarathoustra dans la suite du discours, c’est précisément d’être un pont et non un but, un passage et un déclin.

On mesure ici à quel point le mot « surhomme » trompe quand on l’isole. Le surhomme n’est pas posé en face de l’homme comme un modèle achevé qu’il s’agirait d’imiter ou de fabriquer. Il est l’autre bord de la corde, la direction de la marche, ce vers quoi l’homme se dépasse sans jamais coïncider avec lui. C’est une tension, pas une statue.

Le sens de la terre

Si le surhomme n’est pas un être supérieur, qu’est-il donc ? Zarathoustra le dit en une formule décisive, qu’il faut placer au centre de toute l’analyse.

Le surhumain est le sens de la terre. Que votre volonté dise : que le surhumain soit le sens de la terre ! (Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, 3)

Le surhomme est un sens, et un sens donné à la terre. Les deux mots comptent autant l’un que l’autre. Un sens, c’est-à-dire une direction et une signification, quelque chose que l’on pose et non que l’on trouve. La terre, c’est-à-dire l’ici-bas, le corps, la vie finie, par opposition aux « arrière-mondes », ces au-delàs inventés où l’on projetait jusqu’ici le vrai sens de l’existence. Dans le même Prologue, Zarathoustra supplie ses auditeurs de rester « fidèles à la terre » et de se méfier de ceux qui parlent d’espérances supraterrestres, qu’il appelle des empoisonneurs.

C’est l’exact contraire de la consolation religieuse. Tant que Dieu vivait, le sens de notre vie se trouvait ailleurs, dans un ciel, dans une autre vie qui rachetait celle-ci. La mort de Dieu ferme cet ailleurs. Le surhomme est ce qui prend acte de cette fermeture sans la pleurer : au lieu d’espérer un au-delà qui n’existe plus, il décide de donner à la terre elle-même, à cette vie-ci, le sens qu’on cherchait en vain dans un autre monde. Être fidèle à la terre, c’est cesser de mépriser l’existence au nom d’un arrière-monde, et reporter sur elle toute la valeur qu’on avait égarée dans le ciel.

Les trois métamorphoses

Comment l’esprit accède-t-il à cette puissance de créer des valeurs ? Nietzsche le raconte dans l’un des discours les plus limpides du livre, « Des trois métamorphoses ». L’esprit, dit-il, passe par trois états successifs : il se fait d’abord chameau, puis lion, puis enfant.

Le chameau est l’esprit qui porte. Il s’agenouille pour qu’on le charge, il prend sur lui les fardeaux les plus lourds, il court avec eux dans le désert. Sa question est « Que dois-je ? ». C’est le moment de la discipline, du respect, de l’obéissance aux valeurs reçues. Le chameau ne crée rien, mais il endure, et cette endurance est nécessaire : on n’allège pas un fardeau qu’on n’a jamais porté.

Vient ensuite la deuxième métamorphose, la plus spectaculaire. Dans le désert, le chameau se change en lion. Le lion veut conquérir sa liberté, et pour cela il doit affronter un adversaire immense, un dragon dont chaque écaille porte, gravée, une valeur millénaire.

« Tu dois » est le nom du grand dragon. Mais l’esprit du lion dit « Je veux ». (Ainsi parlait Zarathoustra, Des trois métamorphoses)

Le dragon « Tu dois », c’est la morale héritée, l’ensemble des commandements qui se présentent comme éternels et indiscutables. Le lion lui oppose son « Je veux ». Mais il faut bien voir la limite de cette victoire. Le lion peut conquérir la liberté, il peut dire un « non » sacré au « Tu dois », il peut terrasser le dragon des anciennes valeurs. Ce qu’il ne peut pas faire, c’est créer des valeurs nouvelles. La destruction n’est pas encore la création. Le lion ouvre l’espace, il ne le remplit pas.

Pour créer, il faut une troisième métamorphose, et c’est la plus surprenante : le lion doit devenir enfant.

L’enfant est innocence et oubli, un recommencement, un jeu, une roue qui se meut d’elle-même, un premier mouvement, un saint « oui » dire. (Ainsi parlait Zarathoustra, Des trois métamorphoses)

Pourquoi un enfant ? Parce que seul l’enfant a l’innocence et l’oubli qui permettent de commencer vraiment, sans traîner le poids des anciennes tables. Il ne dit plus « non » au passé comme le lion, il dit « oui » à du neuf. La création de valeurs suppose ce « oui » premier, cette affirmation joueuse qui invente au lieu de réagir. Et l’on retiendra que ces trois figures ne sont pas trois types d’hommes mais trois moments du même esprit : on ne saute pas l’étape du chameau ni celle du lion. Pour créer comme l’enfant, il a d’abord fallu porter, puis détruire.

Le dernier homme, repoussoir

Le surhomme a son contraire, et Nietzsche prend soin de le mettre en scène juste après l’avoir annoncé. Quand la foule, sur la place du marché, se met à rire de l’enseignement du surhomme, Zarathoustra change de tactique et lui présente une figure repoussante par contraste : le dernier homme.

Le dernier homme, c’est celui qui a renoncé à toute grandeur, à tout dépassement, à tout désir qui irait au-delà du confort. Il a tout rapetissé, il ne sait plus mépriser, il ne veut plus rien risquer. Sa devise tient en une phrase, ponctuée d’un clin d’oeil qui en dit long sur sa satisfaction tranquille.

« Nous avons inventé le bonheur », disent les derniers hommes, et ils clignent de l’oeil. (Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, 5)

Ce bonheur-là est le comble du nihilisme, mais d’un nihilisme content de soi. Le dernier homme n’aspire plus à rien, il a remplacé toute valeur haute par un petit bien-être grégaire, et il s’en félicite. Le clin d’oeil dit sa complicité avec lui-même, son absence totale d’inquiétude. C’est pourquoi il est le vrai adversaire du Prologue, bien plus que la bête : entre la bête et le surhomme, le dernier homme est la tentation d’arrêter la traversée à mi-corde, de se contenter, de ne plus vouloir se surmonter. Le détail accablant, c’est que la foule, en entendant ce portrait, le réclame. Elle veut être ce dernier homme. L’échec de Zarathoustra est consommé.

Se surmonter : le lien à la volonté de puissance

Créer des valeurs, se dépasser soi-même : on reconnaît ici la signature de ce que Nietzsche nommera, dans la deuxième partie du livre puis dans Par-delà bien et mal, la volonté de puissance. Au coeur de Zarathoustra, la vie elle-même livre son secret.

Je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même. (Ainsi parlait Zarathoustra, De la victoire sur soi-même)

La volonté de puissance n’est pas d’abord soif de dominer autrui, et c’est un point capital pour comprendre le surhomme. Elle est cette dynamique par laquelle tout vivant tend à se dépasser, à croître, à excéder ce qu’il est. Le surhomme est le nom de cette dynamique portée à son point le plus haut chez l’homme : non pas la puissance sur les autres, mais la puissance de se surmonter et de poser ses propres valeurs. Estimer, dira Zarathoustra ailleurs, c’est créer ; et l’homme est l’estimateur, celui qui met de la valeur dans les choses.

Reste l’épreuve qui décide de tout, et qui fait l’objet d’un autre de nos articles : l’éternel retour. Vouloir le surhomme, vouloir créer des valeurs fidèles à la terre, c’est en dernier ressort pouvoir vouloir que cette vie-ci, sans arrière-monde, revienne éternellement. L’affirmation du surhomme et l’épreuve de l’éternel retour sont les deux faces d’un même « oui ». Nous renvoyons sur ce point à l’article qui lui est consacré.

Contre la falsification

Il faut maintenant nommer le contresens, parce qu’il n’a pas été innocent. Le mot « surhomme » a servi de drapeau à une idéologie raciale et nationaliste qui n’a rien à voir avec le texte de Nietzsche. Cette récupération repose sur une falsification, en grande partie orchestrée après la mort du philosophe par sa soeur, Elisabeth Förster-Nietzsche, antisémite déclarée, qui contrôla les archives et fabriqua l’image d’un Nietzsche nationaliste. Le texte lui-même dit le contraire : Par-delà bien et mal vilipende l’État, le troupeau, le nationalisme, et raille les « braillards antisémites » qu’il voudrait voir expulsés (§ 251). Nietzsche avait rompu avec son beau-frère antisémite et n’a cessé de mépriser cette engeance.

Nietzsche lui-même a tenté de prévenir le malentendu, dans Ecce Homo, en relisant son oeuvre. Il y note que le surhomme a été systématiquement mal compris, pris pour un type « idéal », mi-saint mi-génie, voire pour un produit darwinien de la sélection naturelle ou pour le héros à la manière de Carlyle. Il récuse ces lectures. Le surhomme n’est pas une étape biologique, ni une race, ni un fauve conquérant : c’est, dit-il, le type le plus réussi, le coup de dé le plus heureux de la nature, opposé à l’homme moderne et aux nihilistes. Autrement dit un type de réussite, un mode d’auto-dépassement, pas un palier de l’évolution.

Trois écueils, donc, sont à écarter ensemble. Le surhomme n’est pas un surhomme de race : le vocabulaire racial lui est étranger et lui répugne. Il n’est pas un surhomme darwinien : Nietzsche emprunte le mot de dépassement à l’évolutionnisme mais le détourne aussitôt, car le surhomme n’est pas sélectionné par la nature, il se crée par la transvaluation des valeurs. Il n’est pas davantage une brute qui imposerait sa force : la volonté de puissance dont il procède est création, pas domination. Ce qui reste, une fois ces faux-semblants écartés, est à la fois plus modeste et plus exigeant : une tâche spirituelle, l’invention par l’homme d’un sens pour sa propre vie terrestre, maintenant que le ciel s’est tu.

Une tâche, non un titre

Le surhomme, au fond, n’est jamais quelqu’un. Aucun personnage du livre ne l’incarne, pas même Zarathoustra, qui se présente jusqu’au bout comme un passage, un pont, un annonciateur. Les « hommes supérieurs » de la quatrième partie, plus élevés que le dernier homme, restent eux aussi en deçà du surhomme : ce ne sont que des ébauches. C’est que le surhomme n’est pas une figure à montrer mais une direction à tenir, le « sens de la terre » que chaque génération aurait à inventer pour elle-même. Le prendre pour un être supérieur déjà là, c’est manquer tout ce qu’il a d’essentiel. Il n’est pas une réponse achevée à la mort de Dieu, il est la forme même de la question qu’elle nous laisse : à nous, désormais, de créer ce qui vaut.

Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Nietzsche.

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