Hume, le cours complet
Impressions et idées, le problème de l'induction, la causalité réduite à une habitude, le compatibilisme, la critique des miracles et de l'argument du dessein : l'empirisme poussé jusqu'au scepticisme qui réveilla Kant.
David Hume (1711-1776) est l’un des plus grands philosophes de langue anglaise, et sans doute le plus tranquillement dévastateur. Né à Édimbourg au cœur des Lumières écossaises, historien à succès, diplomate, bibliothécaire, ami de tous et ennemi de personne, il a mené de front une vie mondaine et une entreprise intellectuelle d’une rare audace : fonder une véritable science de la nature humaine. Son ambition était simple à formuler et redoutable à tenir. Puisque toutes nos connaissances passent par l’esprit, commençons par étudier l’esprit lui-même, comme un naturaliste étudie un phénomène, par l’observation et l’expérience, sans présupposer ce que la raison serait censée pouvoir prouver. Le résultat fut un scepticisme d’un genre nouveau : non pas une posture désespérée, mais une lucidité souriante sur les limites de notre entendement.
Ce cours ne suppose aucun prérequis. Nous partirons de la question la plus élémentaire (d’où viennent nos idées ?) pour reconstruire, pas à pas, l’édifice humien. Vous apprendrez à distinguer une impression d’une idée, à comprendre pourquoi Hume affirme que nous ne percevons jamais le lien de cause à effet, à mesurer la portée du fameux problème de l’induction, et à voir comment, de proche en proche, ces analyses minent les prétentions de la métaphysique et de la théologie naturelle.
La première partie pose les fondations : la science de la nature humaine, la distinction entre impressions et idées, le principe selon lequel toute idée est la copie d’une impression antérieure, puis les trois lois qui gouvernent l’association de nos pensées (ressemblance, contiguïté, cause à effet). La deuxième partie est le cœur du cours et porte sur la causalité. On y distingue les relations d’idées et les faits, on y découvre que rien ne garantit que l’avenir ressemblera au passé (le problème de l’induction), que la connexion nécessaire entre causes et effets n’est jamais observée, et que c’est la coutume, et non la raison, qui fonde toutes nos inférences. La troisième partie déploie les conséquences : le compatibilisme (liberté et nécessité réconciliées), la place des passions et les bornes de la raison, le célèbre argument contre les miracles, et la critique de la religion naturelle (l’argument du dessein et le problème du mal). La quatrième partie noue les fils : le scepticisme mitigé, la conclusion volontairement ambiguë des Dialogues, puis la postérité immense de Hume, du réveil de Kant à l’héritage empiriste.
Honnêteté sur le corpus : ce cours s’appuie sur deux œuvres de Hume réellement lues et citées dans des traductions françaises du domaine public, intégrales. D’une part l’Enquête sur l’entendement humain (parue en français sous le titre Essais philosophiques sur l’entendement humain, 1748, traduction anonyme de 1788), dont les douze sections couvrent l’origine des idées, l’association, la causalité, la coutume, la liberté et la nécessité, les miracles et le scepticisme. D’autre part les Dialogues sur la religion naturelle (posthumes, 1779, traduction anonyme de 1779), où Cléanthe, Déméa et le sceptique Philon débattent de ce que la raison peut prouver de Dieu. En revanche, deux œuvres célèbres restent hors de notre corpus et seront donc exposées sans citation attribuée : le Traité de la nature humaine (1739-1740), première et plus ample formulation du système, d’où provient la formule fameuse selon laquelle la raison est l’esclave des passions, et l’Enquête sur les principes de la morale (1751). Quand nous évoquerons ces textes, nous le signalerons : nous en rapporterons la doctrine, sans prétendre en citer le texte exact.
Une dernière remarque sur le ton. Hume écrit clair. Là où la philosophie aime l’obscurité savante, il préfère l’exemple ordinaire : le pain qui nourrit, le billard où une boule en pousse une autre, le soleil qui se lèvera demain. Cette simplicité est trompeuse : sous chaque exemple se cache une difficulté que des siècles de philosophie n’avaient pas su voir. C’est ce double mouvement, l’évidence de la surface et le gouffre en dessous, que ce cours s’attache à rendre sensible.
Chapitre 1. Hume, le sceptique souriant : une science de la nature humaine
Niveau : debutant
Il est facile de se tromper sur David Hume (1711-1776). On l’imagine, à cause de la radicalité de ses conclusions, en démolisseur froid, en briseur d’idoles. La réalité est presque inverse. Les contemporains qui l’ont connu décrivent un homme corpulent, jovial, d’une douceur de caractère exceptionnelle, ami fidèle, conversationniste recherché des salons de Paris autant que des clubs d’Édimbourg. Ses adversaires les plus acharnés le combattaient sur le papier et l’aimaient à table. C’est ce contraste qui fait de Hume le sceptique souriant : un penseur dont le doute, loin de produire l’angoisse ou l’amertume, débouche sur une forme de sérénité, presque de bonne humeur philosophique. Le doute, chez lui, n’est pas une posture tragique. C’est une hygiène de l’esprit.
Un échec retentissant, une refonte tardive
La trajectoire intellectuelle de Hume commence par une déception cuisante. Très jeune, vers la vingtaine, il conçoit un ouvrage immense et ambitieux, le Traité de la nature humaine (publié en 1739-1740), où il prétend refonder toute la philosophie sur une science de l’homme. Le livre tombe à plat. Selon sa propre formule (tirée de son autobiographie, Ma vie, qui n’appartient pas au corpus que nous citons ici), il « tomba mort-né des presses », sans même susciter assez d’attention pour provoquer un murmure d’indignation. L’échec est total. Les historiens de la philosophie ont gardé la formule : Høffding, dans son Histoire de la philosophie moderne (1906), la traduit en disant que le Traité « échappa mort-né à la presse et n’eut même pas l’honneur d’exciter les murmures des fanatiques ».
Hume en tire une leçon décisive, et c’est une leçon de style autant que de pensée. Il jugera que l’échec du Traité tenait moins à ses idées qu’à leur présentation : trop long, trop systématique, trop chargé. Aussi reprendra-t-il l’essentiel de sa philosophie de la connaissance dans un livre plus court, plus net, plus élégant : les Essais philosophiques sur l’entendement humain (1748), que la postérité connaît sous le titre d’Enquête sur l’entendement humain. Hume tenait cette Enquête, et non le Traité de jeunesse, pour la véritable expression de sa pensée. C’est sur ce texte, lu intégralement dans sa traduction française de 1788, que repose ce cours.
Cette honnêteté de méthode nous oblige à une précision d’emblée. La formule la plus célèbre que l’on attribue à Hume, « la raison est, et ne doit être, que l’esclave des passions », ne vient pas de l’Enquête : elle appartient au Traité, donc à un texte hors de notre corpus cité. Nous la retrouverons (chapitre 8), mais sans en faire une citation attribuée à une page que nous aurions sous les yeux. Tenir cette distinction, c’est déjà entrer dans l’esprit de Hume : ne pas affirmer plus que ce que l’on peut montrer.
Niveau : expert
Reste une question que les interprètes n’ont jamais cessé de débattre, et qu’il faut poser ici parce qu’elle commande toute lecture de Hume : en passant du Traité à l’Enquête, Hume a-t-il seulement allégé sa présentation, ou bien a-t-il changé d’avis ? Au tournant du vingtième siècle, l’historien allemand Eduard Grimm soutenait que Hume avait réellement modifié ses thèses entre les deux œuvres. Høffding lui répond frontalement : selon lui, « il ne saurait être question » que Hume ait « modifié réellement ses idées dans les points principaux ». Le désaveu du Traité serait affaire de prudence sociale et d’ambition littéraire, non de conversion philosophique : Hume cherchait « la paix avec les orthodoxes » et le succès des salons, pas un nouveau système. Cette lecture a une conséquence pratique pour nous : elle autorise à éclairer l’Enquête (notre texte) par les analyses plus radicales et plus développées du Traité, à condition de ne jamais faire passer les secondes pour des citations du premier. C’est exactement la discipline que nous nous imposons : la doctrine peut circuler, la citation reste rivée à sa page.
Niveau : debutant
Le projet : une science expérimentale de l’esprit
Que veut Hume ? Une chose simple à énoncer, vertigineuse à exécuter. Il veut appliquer à l’esprit humain la méthode qui a fait le succès des sciences de la nature. Newton avait su décrire les lois du mouvement des astres sans prétendre connaître la nature ultime de la gravitation : il s’était contenté d’observer les phénomènes et d’en dégager des régularités. Hume rêve de faire pour l’esprit ce que Newton a fait pour les cieux. Observer comment l’esprit fonctionne réellement, et non comment on suppose qu’il devrait fonctionner. Le sous-titre même du Traité l’annonçait sans détour : il s’agissait, rapporte Cucheval-Clarigny, d’une « tentative pour introduire dans les études morales la méthode expérimentale de raisonner ». Bacon avait réformé les sciences de la nature en les arrachant aux hypothèses pour les fonder sur l’expérience ; Hume veut être le Bacon, ou le Newton, du monde intérieur. À son médecin, le jeune Hume confiait avoir résolu de prendre la nature humaine « pour mon étude principale, et la source d’où découlerait pour moi toute vérité » (correspondance citée par Cucheval-Clarigny).
L’Enquête s’ouvre, dans sa Section I (intitulée Des différentes especes de Philosophie), sur une définition qui fixe d’emblée l’objet. Hume y écrit :
La « philosophie morale » désigne ici, au sens du dix-huitième siècle, l’étude de l’homme en général (et non la seule morale au sens étroit). Elle est, dit Hume, la science de la nature humaine. Et il la partage aussitôt en deux familles. La première considère l’homme « principalement comme né pour agir » : elle peint la vertu sous de belles couleurs, emprunte à la poésie et à l’éloquence, touche le cœur. C’est la philosophie aimable, populaire, celle qui forme les mœurs. La seconde est tout autre :
L’image du compas à la main dit tout du projet humien. Il ne s’agit pas de prêcher la vertu, mais de mesurer, de disséquer, de cartographier l’esprit comme un anatomiste ouvre un corps. C’est exactement la comparaison que Hume file dans la même section : la philosophie abstraite est l’anatomie de l’âme, ingrate mais indispensable à qui veut comprendre l’homme tel qu’il agit au dehors. Le texte vaut d’être lu :
Le peintre ne se contente pas du coloris : il lui faut connaître « la position des muscles », « la fabrique des os ». De même le moraliste, le poète, l’orateur, tous ceux qui peignent la vie humaine, ont besoin du travail ingrat de l’anatomiste de l’âme. La philosophie abstruse n’est donc pas l’ennemie de la philosophie aimable : elle en est la condition cachée. « L’exactitude sert à la beauté », écrit Hume, « & la justesse d’esprit à la délicatesse des sentiments ».
Deux philosophies, et laquelle dure
Hume ne se contente pas d’opposer les deux manières : il observe lesquelles traversent les siècles. Et son constat, presque mélancolique, est que la philosophie aimable survit là où la philosophie savante se périme. Il en donne une liste qui est aussi un avertissement aux philosophes de profession :
Le morceau est savoureux parce qu’il se retourne contre l’auteur lui-même : Hume, qui consacre sa vie à la philosophie « le compas à la main », sait que c’est l’autre, la philosophie qui touche le cœur, qui lui survivra. Il accepte ce risque, mais il refuse qu’on en tire un mépris de la philosophie exacte. Tout l’enjeu de la Section I est là : défendre la pensée abstraite, non pas contre la pensée aimable, mais contre ceux qui voudraient la « proscrire entièrement ».
Cartographier l’esprit
Cette ambition d’un relevé exact de nos facultés, Hume la résume par une métaphore qui mérite d’être lue dans son texte. Décrivant la valeur de cette science de l’esprit, il écrit :
Une carte géographique de l’âme : la formule est lumineuse. Hume ne promet pas de percer la substance dernière de l’esprit, pas plus que Newton ne prétendait expliquer la cause ultime de la pesanteur. Il promet une délinéation, un tracé des frontières, un inventaire des opérations mentales (impressions, idées, association, croyance) et de leurs lois. C’est un programme modeste dans ses prétentions métaphysiques, mais immense dans ses conséquences, car cette modestie même est une arme.
Pourquoi cette cartographie est-elle si difficile, alors que rien ne nous est plus proche que notre propre esprit ? Hume répond par un paradoxe qu’il faut entendre : les opérations de l’âme, « quoique présentes à nous de la façon la plus intime, paroissent se cacher dans une profonde nuit, dès que nous tournons nos réflexions de leur côté ». Ce qui est le plus intérieur est aussi le plus fuyant. L’esprit ne se laisse pas observer comme un objet posé devant nous ; il faut le saisir « dans un instant indivisible », par une attention que l’habitude seule perfectionne. La science de l’esprit est ainsi à la fois la plus accessible (chacun la porte en soi) et la plus exigeante (personne ne la lit sans effort). C’est pourquoi Hume la dit « peu importante par rapport aux corps externes », mais « d’un prix proportionné à la difficulté » lorsqu’elle porte sur les opérations intérieures.
Une arme contre la fausse métaphysique
Car il ne faudrait pas croire que Hume cartographie l’esprit par pure curiosité. Il a un adversaire : la métaphysique creuse, celle qui prétend statuer sur Dieu, l’âme, l’infini, sans jamais vérifier si l’entendement humain est seulement taillé pour de tels objets. La Section I désigne le seul remède possible :
Voici le geste fondateur de tout l’empirisme critique : avant de demander ce que l’esprit peut connaître du monde, demandons ce dont l’esprit est capable. C’est en mesurant la portée de nos facultés qu’on découvrira les limites de nos prétentions. Hume formule ici un programme que Kant, un demi-siècle plus tard, reconnaîtra comme l’aiguillon qui l’a « réveillé de son sommeil dogmatique » (nous y reviendrons au dernier chapitre). La fameuse devise humienne, « cultiver la vraie métaphysique avec soin pour n’être plus dupes de la fausse », n’est pas un rejet de la pensée abstraite : c’est un appel à la discipliner.
Et le remède a un nom précis. Ce n’est ni la foi, ni l’indignation, ni le mépris affiché des spéculations : c’est la rigueur même du raisonnement. Hume l’écrit en toutes lettres :
On notera le couple, lourd de sens, qui revient sous sa plume : « superstition & jargon métaphysique ». Pour Hume, la fausse métaphysique et la superstition religieuse sont les deux faces d’un même mal, et c’est le même outil (l’analyse exacte de nos facultés) qui les chasse l’une et l’autre. Tout le livre découlera de là : si l’on borne sérieusement ce que l’entendement peut atteindre, on verra du même coup s’effondrer les prétentions de la théologie spéculative (chapitres sur les miracles et la providence).
Soyez homme
Reste le tempérament, qui n’est pas un détail mais une thèse. Hume sait que la philosophie abstruse, celle du compas et de l’anatomie, peut conduire à une mélancolie stérile, à un doute qui paralyse. Aussi prend-il soin, dans cette même Section I, de la tempérer. Il imagine la nature elle-même qui s’adresse à nous et nous rappelle à la mesure ; elle menace de punir l’excès de spéculation « par la noire mélancolie » et « l’incertitude sans fin » où ces méditations plongent l’esprit. Le passage culmine sur une exhortation devenue célèbre :
Tout Hume tient dans cette phrase. La spéculation la plus aiguë ne doit jamais nous faire oublier que nous sommes des êtres qui agissent, qui sentent, qui vivent en société. Le doute peut être radical dans le cabinet d’étude : il s’évanouit dès qu’il faut jouer au trictrac avec ses amis, dînant et conversant. C’est cette double allégeance, à la rigueur de l’analyse et aux exigences de la vie commune, qui sauve le scepticisme humien du désespoir. Le sceptique sourit parce qu’il sait que la nature, heureusement, est plus forte que ses arguments.
Ce sourire ne l’a pas quitté à l’heure dernière, et c’est peut-être l’épreuve la plus parlante de sa philosophie. Les témoins de ses derniers jours, en 1776, décrivent un homme mourant avec une sérénité enjouée qui scandalisa la dévotion de son temps : on attendait l’épouvante du mécréant face au néant, on trouva un malade qui plaisantait avec ses visiteurs. La cohérence est entière entre la doctrine et l’homme. Un penseur pour qui la croyance est un fait de nature, et non un dû de la raison, n’a pas à trembler que la raison lui retire ses certitudes : il sait depuis toujours qu’il ne les tenait pas d’elle.
Niveau : expert
Cette dernière idée n’est pas un trait d’humeur : c’est la clef de voûte de ce que les commentateurs appellent le naturalisme de Hume. Høffding la formule d’une phrase qu’il emprunte à Hume lui-même : « la nature est plus forte que la réflexion » (nature is too strong for principle). Le doute n’est jamais réfuté par un meilleur argument ; il est désamorcé par un fait, le fait que nous ne pouvons pas ne pas croire, agir, inférer. La raison, écrit encore Høffding en commentant Hume, « n’est qu’un obscur instinct en nous », et la nature, jugeant l’inférence causale trop nécessaire à la vie pour la confier « à la pensée incertaine », l’a logée dans l’instinct. On mesure ici l’écart avec Descartes : là où le doute cartésien attend d’être levé par une preuve (l’existence de Dieu garant de la vérité), le doute humien n’est jamais levé, il est seulement recouvert par la nature. C’est un scepticisme qui désespère de la raison sans désespérer de la vie. D’où ce paradoxe qui déroute encore : Hume est à la fois le plus radical des sceptiques dans le cabinet et le plus tranquille des hommes dans le monde. Les deux ne se contredisent pas : ils s’appellent.
Dans l’atelier des interprètes
Niveau : expert
La figure du « sceptique souriant » que nous suivons ici n’a rien d’évident : elle est le résultat d’une longue bataille d’interprétation, et il vaut la peine d’en voir les camps. Au dix-huitième siècle français, Hume passait pour un sage, un parangon « de savoir, de sagesse et de bon sens ». Au dix-neuvième, le vent tourne. Cucheval-Clarigny résume le renversement d’une formule cinglante : « Après avoir été mis au rang des esprits qui ont fait le plus d’honneur à l’humanité, on le compte volontiers aujourd’hui parmi les corrupteurs de la raison et les apôtres du mal. » Le même homme, sage pour un siècle, devient corrupteur pour le suivant : tout l’enjeu d’un cours est de ne s’en tenir ni à l’icône ni au repoussoir.
Trois positions méritent d’être distinguées. La première, celle de la réaction spiritualiste française (héritière de Cousin et de l’école écossaise), tient le scepticisme de Hume pour sincère mais fatal : Hume aurait simplement tiré de Locke « les conséquences inévitables que les autres n’y avaient pas aperçues », et c’est l’absence d’imagination, « la faculté divine, le pouvoir créateur », qui l’aurait laissé « perpétuellement à mi-chemin de la vérité ». Cette thèse de l’imagination défaillante, séduisante et discutable, est un produit daté du dix-neuvième siècle : on la présentera comme une lecture d’époque, non comme un fait.
La deuxième position, celle de Reid (le fondateur de la philosophie écossaise du sens commun), prend Hume très au sérieux comme adversaire. Reconnaissance d’autant plus précieuse qu’elle vient d’un contradicteur : « si l’on n’arrête Hume au premier pas », concède Reid (cité par Cucheval-Clarigny), « il n’est plus possible de renverser un seul point de son argumentation ». C’est l’aveu qu’on ne réfute pas Hume dans le détail : ou bien on lui dispute ses prémisses (l’origine sensible des idées), ou bien on le suit jusqu’au bout.
La troisième position, plus tardive, est celle de Høffding : Hume est « le plus important devancier du positivisme moderne ». Loin du destructeur stérile, il serait l’inventeur d’une discipline, l’examen critique de ce que la connaissance peut et ne peut pas fonder. Ces trois lectures (Hume égaré, Hume redoutable, Hume précurseur) ne s’excluent pas tout à fait : elles éclairent des facettes d’une œuvre qui a toujours résisté aux résumés. Pour notre part, nous parions sur la troisième, sans rien céder de ce que les deux autres ont vu de juste.
Niveau : debutant
Ce qui nous attend
Tel est le programme dont nous allons suivre le déploiement. Une science expérimentale de l’esprit, qui commence par décomposer le contenu de la pensée en ses éléments les plus simples (les impressions et les idées : chapitre suivant), pour remonter ensuite aux lois qui les enchaînent, à l’énigme de la causalité, au fondement de toutes nos croyances, et finalement aux limites que la raison ne peut franchir, en matière de miracles comme de théologie naturelle. Hume mène cette enquête le compas à la main, mais sans jamais cesser, selon son propre mot, d’être homme. C’est ce qui rend sa philosophie, aujourd’hui encore, aussi décapante que réconfortante.
Une dernière remarque, pour la route. On lira parfois que Hume « nie » la causalité, « nie » le moi, « nie » Dieu. Méfions-nous de ce verbe. Comme le souligne Høffding, Hume « ne doute pas un seul instant » que nous soyons obligés d’appliquer sans relâche le principe de causalité : il demande seulement si cet usage « peut se fonder » en raison, et il « ne trouve qu’une réponse négative ». La distinction est capitale, et elle vaut pour tout le cours : Hume ne conteste pas l’usage de nos croyances fondamentales, il en conteste la fondation rationnelle. Nous continuons de croire que le soleil se lèvera, que le feu brûle, que nous sommes nous-mêmes ; Hume ne nous demande pas d’y renoncer, il nous demande seulement de reconnaître que ce n’est pas la raison qui nous le commande, mais la nature. Garder cette nuance présente à l’esprit, c’est se prémunir contre le contresens le plus répandu sur ce penseur.
Chapitre 2. Impressions et idees : le copy principle
Niveau : debutant
J’ai tout le matériel nécessaire. Voici le corps du chapitre.
Reprenons par le commencement. Avant de raisonner sur le monde, avant de poser la moindre question sur la cause ou sur Dieu, il faut savoir de quoi notre esprit est rempli. Hume ouvre donc sa seconde section non par une thèse abstraite, mais par une expérience que chacun peut faire en lui-même. Sentez une chaleur brûlante, puis souvenez-vous-en de sang-froid : ce n’est pas la même chose. Le souvenir est pâle, la sensation était vive. De cette différence d’intensité, banale en apparence, Hume va tirer toute son architecture.
Ce geste mérite qu’on s’y arrête, car il est le geste fondateur de l’empirisme tel que Hume le pratique. Là où un rationaliste partirait d’un principe (le cogito, l’idée de Dieu, un axiome) pour en déduire le reste, Hume part d’un fait psychologique observable, presque trivial, que personne ne peut contester parce que chacun le vérifie en lui-même. La science de la nature humaine annoncée au chapitre précédent commence donc, fidèle à son modèle newtonien, par une observation et non par une définition. Tout l’édifice reposera sur ce socle d’expérience interne : si la première observation tient, le reste suivra.
Deux classes de perceptions
Tout ce qui se présente à l’esprit, Hume l’appelle une perception. Et toutes les perceptions, dit-il, se rangent en deux familles selon leur force. Il prend soin de partir de l’exemple sensible le plus immédiat.
Cette différence (Section II, De l’origine des idées) n’est pas de nature mais de degré. La mémoire et l’imagination peuvent retracer ou imiter une sensation, mais jamais en égaler l’éclat. Hume le formule par une comparaison qui restera célèbre : nos sentiments passés se réfléchissent dans l’imagination « comme dans un miroir fidele », mais ce miroir est un peintre dont « les couleurs sont fades & éteintes en comparaison de celles dont les perceptions étoient revêtues ». Le plus brillant poème ne nous fera jamais confondre la description d’un paysage avec le paysage lui-même : « La plus forte demeure toujours au-dessous de la sensation la plus foible. »
C’est ce critère, la vivacité, qui sépare les perceptions en deux classes. Aux moins fortes, on a déjà donné un nom dans le langage courant.
Pour l’autre famille, la plus vive, Hume remarque qu’aucune langue n’a forgé de mot. Il s’autorise donc une innovation de vocabulaire qu’il signale lui-même avec scrupule, en philosophe soucieux de ne pas tromper son lecteur sur le sens de ses termes.
Notons bien ce qu’il y range : non seulement les données des sens (l’ouïe, la vue, le toucher), mais aussi les émotions et les actes de la volonté. Il y joint, dit-il, « l’amour, la haine, le desir, & la volition ». Une impression n’est donc pas seulement une couleur ou un son perçus ; c’est tout ce que l’âme éprouve avec force, sentiments compris. Les idées, à l’inverse, sont « les perceptions les moins vives dont nous soyions affectés, perceptions que l’ame éprouve lorfqu’elle se replie sur ses sensations ». L’idée, c’est l’impression revisitée après coup, dans le calme de la pensée.
Niveau : expert
La distinction impression / idée, simple à la surface, porte tout le poids du système. Høffding la ramasse en une formule qui dit l’essentiel de la méthode : « toutes nos idées (ideas) proviennent de sensations (impressions) ; des idées ne peuvent jamais être a priori » (Høffding, Histoire de la philosophie moderne, 1906). Tout est dans ce « jamais ». Le rationalisme admettait des idées que l’esprit possède en propre, indépendamment de toute expérience (les idées innées de Descartes, les vérités éternelles). Hume ferme cette porte : aucune idée n’entre dans l’esprit autrement que par la voie sensible ou affective. La question critique qu’il léguera à toute la philosophie devient donc, pour chaque concept suspect, une question d’enquête : de quelle impression dérives-tu ? Notons toutefois une asymétrie, sur laquelle Hume insistera à la fin de la section : si les idées ne sont jamais premières, les impressions, elles, sont « originales », elles ne se laissent réduire à rien d’antérieur. L’empirisme n’explique pas pourquoi nous avons telle ou telle impression : il les prend comme le donné ultime, le point où l’analyse s’arrête.
Niveau : debutant
La liberté apparente de la pensée
Avant d’énoncer son principe, Hume tend un piège à l’objecteur. À première vue, rien ne semble plus libre que la pensée.
Elle franchit les bornes de la nature, invente des monstres, voyage « aux régions les plus éloignées de l’Univers », conçoit tout « pourvu qu’il n’implique point contradiction ». Notre corps rampe sur la planète, mais l’esprit, lui, paraît sans limites.
Cette liberté n’est qu’apparente. Un examen plus attentif la resserre dans des bornes « très-étroites ». Car ce prétendu pouvoir créateur ne crée rien : il ne fait que recombiner.
L’exemple est limpide. Quand je pense à une montagne d’or, je ne fais que joindre « deux idées qui peuvent subsister ensemble, l’idée d’or & celle de montagne ». Je connais l’or, je connais la montagne, je les colle l’un à l’autre. Le cheval vertueux n’est rien d’autre : je connais la vertu par sentiment intérieur, je connais la figure du cheval, je les marie. L’imagination assemble, mais elle ne fabrique aucun matériau neuf. Tout le neuf vient d’ailleurs, du dehors (les sens externes) ou du dedans (le sentiment interne).
Le principe de copie
Voici le cœur du chapitre, et l’une des phrases les plus importantes de tout l’empirisme. Hume la pose comme la formulation « plus philosophique » de ce qu’il vient de montrer.
Voilà le principe de copie (Section II). Toute idée, sans exception, est la copie affaiblie d’une impression qui l’a précédée. L’impression est l’original vif ; l’idée en est le décalque pâli. L’ordre est irréversible : l’impression vient d’abord, l’idée la suit. On ne peut pas penser à ce qu’on n’a jamais d’abord senti ou éprouvé.
Hume avance deux preuves. La première est l’analyse : décomposez n’importe quelle pensée, si « composée » ou « sublime » soit-elle, et vous la verrez se résoudre en idées simples, « dont chacune est copiée d’après quelque sentiment, ou quelque sensation correspondante ». La seconde est l’argument du sens manquant : un aveugle de naissance n’a « point la notion des couleurs », un sourd celle des sons. Privez quelqu’un d’un organe, et vous le privez du même coup des idées qui en dériveraient. Rétablissez le sens, et le « nouveau canal, ouvert aux sensations » lui ouvre aussitôt les idées correspondantes. La conséquence se vérifie : pas d’impression, pas d’idée.
Hume pousse l’argument du sens manquant jusqu’au domaine des passions, ce qui confirme l’ampleur de ce qu’il range sous le mot « impression ». De même qu’un aveugle n’a pas l’idée des couleurs, qui n’a jamais éprouvé certains sentiments en reste sans l’idée.
L’idée d’un sentiment suppose donc qu’on ait d’abord éprouvé ce sentiment, exactement comme l’idée du rouge suppose qu’on ait vu du rouge. La loi vaut pour le dedans comme pour le dehors. C’est cette généralité qui fait du principe de copie une thèse sur tout le contenu de l’esprit, et non sur la seule perception.
Le test : d’où vient l’impression ?
Le principe de copie n’est pas qu’une description ; c’est une arme critique. Hume lance un défi à quiconque douterait de l’universalité de sa loi : qu’il produise une idée qui ne dérive d’aucune impression.
De là sort un test redoutable, qui deviendra plus tard, transformé, le principe de vérification des empiristes logiques. Dès qu’un terme philosophique nous paraît creux, sans contenu réel, il suffit de poser une question : à quelle impression renvoie-t-il ?
Si l’on ne trouve aucune impression source, le mot est vide : du « jargon » métaphysique. Hume promet ainsi d’« abréger toutes les disputes » qui s’élèvent sur la nature et la réalité des choses. Tout le programme sceptique du cours est déjà contenu là : avant de demander si une chose existe, demandez d’où vient l’idée que vous en avez. Si elle ne vient de nulle part, il n’y a rien à discuter. Ce test reviendra hanter la suite : c’est exactement lui que Hume appliquera à l’idée de connexion nécessaire (chapitre 5), pour montrer qu’elle ne renvoie à aucune impression dans l’objet.
Pourquoi ce test est-il nécessaire ? Parce que le langage nous trompe en permanence. Hume a une psychologie fine de l’illusion verbale : un mot souvent répété finit par sembler porteur de sens, alors même qu’aucune idée précise ne lui correspond.
Voilà la racine du mal métaphysique. Les idées abstraites, dit Hume, ont « quelque chose d’obscur, pour ainsi dire de languissant », et « notre ame n’a que peu de prise sur elles » : on les manie sans bien voir si elles ont un contenu. Les impressions, au contraire, « nous affectent d’une maniere forte & vive, leurs limites sont marquées avec plus d’exactitude ». Le test de l’impression source est donc une opération d’hygiène : il force la pensée à reposer ses concepts flous sur le sol ferme de l’expérience, ou à les abandonner.
Le cas exemplaire de l’idée de Dieu
L’application la plus frappante concerne l’idée la plus haute, celle qui paraît la plus éloignée de toute sensation. Comment une pure expérience sensible pourrait-elle engendrer l’idée d’un être infini ? Hume répond sans détour : par augmentation. C’est le « composer, augmenter » du pouvoir d’imagination appliqué à des matériaux que nous trouvons en nous.
L’idée de Dieu n’a donc rien de mystérieux ni d’inné : nous observons en nous-mêmes un peu de sagesse et de bonté (ce sont nos impressions internes), puis nous étirons ces qualités à l’infini. L’opération est purement humaine. On verra plus loin (chapitres 10 et 11) toutes les conséquences de cette modestie sur la théologie naturelle. Pour l’instant, retenons la méthode : même l’idée la plus auguste passe l’examen et révèle son origine empirique.
Niveau : expert
Ce que l’idée de Dieu illustre ici, c’est un mécanisme que Høffding tient pour la clef de toute la philosophie de Hume, et qu’il nomme l’idéalisation (ou l’expansion). Sa lecture, à cet endroit, est précieuse parce qu’elle relie ce que le débutant pourrait croire éparpillé. Une seule et même loi, dit Høffding, explique « aussi bien les idées mathématiques que le principe de causalité, le moi, et même l’idée de Dieu » : à chaque fois, l’esprit part d’un donné restreint de l’expérience, puis « l’imagination une fois mise en mouvement poursuit son cours, bien que l’expérience ne puisse suivre ». L’égalité parfaite du géomètre prolonge l’égalité grossière que les yeux constatent ; l’idée de Dieu prolonge à l’infini la sagesse finie que nous éprouvons en nous. Dans les deux cas, le même ressort psychologique : un état fortement excité « a tendance à durer et à s’étendre au-delà des idées nouvelles qui surgissent ». L’intérêt de cette interprétation est double. D’abord elle unifie le chapitre 2 et le reste du cours : le principe de copie n’est pas un dogme isolé, c’est une enquête sur la fabrique de toutes nos idées, y compris les plus sublimes. Ensuite elle montre que Hume, dans l’Enquête, choisit le cas le moins polémique (Dieu) là où, dans le Traité, il appliquait le même scalpel à la substance et au moi. Selon Høffding, l’idée de substance est illégitime « vu que nous n’avons pas de sensation correspondante » : nous ne percevons que des qualités, jamais une essence. L’Enquête, plus prudente, garde cette charge en réserve, mais le principe est déjà tout entier dans la balance.
Niveau : debutant
La nuance de bleu manquante
Hume est trop honnête pour cacher une difficulté. Il existe « un phénomène contraire à notre thefe ». Supposons un homme ayant vu durant trente ans toutes les couleurs, sauf une seule nuance de bleu. Présentez-lui le dégradé complet des bleus, du plus foncé au plus clair, en omettant cette seule nuance. Il percevra un trou dans la série, « une lacune à l’endroit où elle manque », sentant que l’écart entre deux teintes contiguës y est plus grand qu’ailleurs. Or, son imagination ne pourrait-elle pas, d’elle-même, combler ce vide ? Hume concède que oui.
Voilà donc une idée (cette nuance précise) formée sans impression préalable correspondante. C’est, en toute rigueur, un contre-exemple à son propre principe. Mais Hume choisit de le minimiser : « c’est ici un cas si particulier, & si singulier même, qu’il mérite à peine d’être remarqué ». Pour cette seule exception, dit-il, il ne vaut pas la peine de « reformer notre maxime générale ». Cette désinvolture a fait couler beaucoup d’encre, car Hume sacrifie ici la rigueur logique à la commodité. On peut y voir une faiblesse ; on peut aussi y voir sa franchise de naturaliste, plus soucieux de décrire comment l’esprit fonctionne en gros que de sauver un principe à tout prix. Gardez ce cas en tête : il montre que le principe de copie est une loi empirique, robuste mais non absolue.
Niveau : expert
Dans l’atelier des interprètes, ce petit paragraphe est devenu un champ de bataille hors de proportion avec sa taille. La question qui divise est simple à formuler : pourquoi Hume garde-t-il un principe dont il vient lui-même d’avouer qu’il a une exception ? Une première lecture y voit une incohérence pure, un aveu d’échec que l’honnêteté de l’auteur l’empêche de masquer mais que sa paresse l’empêche de traiter. Une seconde lecture, plus charitable et mieux accordée à l’esprit du chapitre 1, y voit la marque distinctive du naturalisme humien : Hume ne fait pas de la logique déductive, où une exception ruine une loi universelle ; il fait une physique de l’esprit, où une régularité reste éclairante même si elle souffre un cas-limite, comme une loi de la nature reste vraie « en gros » malgré une anomalie. Le détail décisif est que, dans l’exemple même, l’idée manquante n’est pas tirée de rien : elle est interpolée à partir des nuances voisines, donc à partir d’impressions réelles encadrant le trou. L’imagination ne crée pas la couleur ex nihilo ; elle la situe par contiguïté entre deux impressions présentes. Vue ainsi, l’exception confirme presque la règle, puisque sans la série d’impressions environnantes, aucune interpolation ne serait possible. Cette discussion n’est pas scolaire : elle décide de la nature même du principe de copie. Loi logique stricte, il tombe au premier contre-exemple. Généralisation empirique éclairante, il survit, comme survivent les lois de la nature humaine que Hume cherche depuis le début.
Niveau : debutant
Ce que cela change : la fin des idées innées
Une dernière remarque de Hume éclaire l’enjeu de tout l’édifice. Le débat ancien sur les idées innées, ces idées que l’esprit posséderait dès la naissance sans les tirer de l’expérience, perd selon lui son sens dès qu’on l’éclaire par le principe de copie. Dans sa « Digression sur le sens du mot inné », Hume désamorce la querelle d’une phrase :
Autrement dit, le grand débat entre Descartes (pour l’innéité) et Locke (contre) reposait sur une confusion de mots. Tout dépend de ce qu’on entend par « inné ». Si « inné » veut dire « naturel », alors toutes nos perceptions le sont. Si « inné » veut dire « présent dès la naissance », la dispute est « frivole » : à quoi bon savoir à quelle minute exacte nous avons pensé pour la première fois ? Hume tranche le nœud en redéfinissant proprement le terme : qu’« inné » signifie « original, ou qui n’est copié sur aucune perception précédente », et la réponse devient évidente.
Le renversement est élégant. Ce ne sont pas les idées qui sont innées (elles sont toutes des copies, donc secondes), ce sont les impressions, qui ne copient rien et constituent le donné premier. L’empirisme de Hume reformule ainsi tout le problème : il ne s’agit pas de savoir si nous naissons avec des idées, mais de constater qu’aucune idée ne peut surgir sans une impression qui l’ait nourrie.
Niveau : expert
Cette digression vaut aussi comme règlement de comptes avec Locke, et il faut en mesurer la justesse. On range volontiers Hume dans la lignée de Locke, et c’est exact pour l’essentiel : tous deux refusent les idées innées et font de l’expérience la source du savoir. Mais Hume reproche à son devancier un défaut de rigueur dans les termes, qui aurait laissé traîner la querelle en longueur.
Le grief est précis : Locke appelait « idée » indistinctement la sensation vive et la pensée pâle, faute de cette distinction de vivacité que Hume vient d’introduire. C’est exactement le service que rend le couple impression / idée : il scinde ce que Locke laissait dans un même sac. Hume va jusqu’à dire, avec une déférence qui n’exclut pas la fermeté, que Locke « a été trompé par les Philosophes de l’Ecole », d’où « l’ambiguité & la circonlocution » de ses raisonnements sur cette matière. La leçon dépasse le cas Locke : pour Hume, beaucoup de faux problèmes philosophiques sont des problèmes de vocabulaire mal taillé. Distinguer nettement, c’est déjà dissoudre la moitié des disputes. On retrouve ici l’idéal du chapitre 1 (la pensée « le compas à la main »), appliqué non au monde, mais aux mots eux-mêmes.
Niveau : debutant
Ce que cet outil prépare
Ce chapitre a planté l’outil maître du cours. L’esprit n’a aucun contenu qu’il n’ait reçu ; il ne fait que recombiner des copies de ce qu’il a senti ou éprouvé. Toute la suite, l’association des idées au chapitre suivant, puis la cause, la coutume, le miracle, sera une application de ce seul levier : ramener chaque prétendue idée à son impression d’origine, et conclure du silence des sens au vide des mots.
Niveau : expert
Il vaut la peine, pour finir, de mesurer la postérité de ce simple test, car elle dépasse de loin Hume. Le geste qui consiste à exiger d’un concept sa caution d’expérience, sous peine de le déclarer vide, est l’ancêtre direct de ce que les empiristes logiques du vingtième siècle (le Cercle de Vienne) appelleront le critère de signification : une proposition n’a de sens que si l’on peut dire à quelles expériences elle renvoie. C’est pourquoi Høffding pouvait écrire, au terme de son étude, que Hume « est le plus important devancier du positivisme moderne ». La filiation n’est pas une projection rétrospective : on la lit dans le texte même, dans la promesse d’« abréger toutes les disputes » en passant les idées « par cette épreuve ». Reste une nuance, que l’honnêteté impose et que tout le reste du cours confirmera : chez Hume, le test de l’impression source n’aboutit jamais à une simple disqualification logique des concepts métaphysiques. Quand il l’appliquera à la connexion nécessaire (chapitre 5), il ne dira pas « ce mot est un pur non-sens, jetons-le » ; il dira « ce mot a bien une impression source, mais elle est en nous (un sentiment de transition), non dans les objets ». Le test ne détruit pas toujours : souvent, il déplace l’origine de l’idée, du dehors vers le dedans. C’est cette subtilité qui sépare le scepticisme nuancé de Hume du verdict tranchant des positivistes plus tardifs, et qui fait de la Section II non pas une guillotine, mais un microscope.
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- Chapitre 3. L’association des idees : ressemblance, contiguite, cause a effet
- Chapitre 4. Relations d’idees et faits : le probleme de l’induction
- Chapitre 5. La causalite : nous ne voyons jamais la connexion necessaire
- Chapitre 6. La coutume, fondement de toute inference
- Chapitre 7. Liberte et necessite : le compatibilisme
- Chapitre 8. La raison des animaux, les bornes de la raison, la part des passions
- Chapitre 9. Des miracles : aucun temoignage ne suffit
- Chapitre 10. La religion naturelle : l’argument du dessein et le probleme du mal
- Chapitre 11. Le scepticisme mitige et la conclusion ambigue des Dialogues
- Chapitre 12. Posterite : le reveil de Kant et l’heritage empiriste
Les sources se retrouvent dans la bibliographie de Hume.
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