Nietzsche, le cours complet
La généalogie de la morale, la mort de Dieu, la volonté de puissance, l'éternel retour : apprendre à se méfier des évidences et à dire oui à la vie.
Nietzsche écrit comme on frappe et comme on chante. Il prend nos certitudes les plus tranquilles, la morale, la vérité, le progrès, et il demande d’où elles viennent vraiment, à quels besoins elles répondent, ce qu’elles cachent. On ne le lit pas impunément. Il dérange, il provoque, il se contredit parfois pour mieux nous forcer à penser. Mais sous le marteau, il y a un projet d’une cohérence rare, et au bout du chemin, contre toute attente, un immense oui à la vie.
Ce cours suit l’oeuvre de bout en bout, du moment où l’on ne suppose rien jusqu’aux débats des spécialistes. Vous n’avez besoin d’aucune connaissance préalable. Chaque chapitre indique son niveau, de débutant à expert, et l’on monte doucement. Les concepts les plus déformés, le surhomme, la volonté de puissance, seront expliqués avec soin, et les contresens, dont les plus graves furent fabriqués après sa mort, seront défaits un à un.
Deux choses remplissent l’âme : aimer la vie assez pour la vouloir éternellement. (d’après l’idée de l’éternel retour, Le Gai Savoir, § 341)
Car c’est là le coeur de Nietzsche, et ce que sa réputation sulfureuse fait souvent oublier. Toute sa critique, féroce, du christianisme, de la morale du ressentiment, des arrière-mondes, vise une seule chose, libérer la possibilité de dire oui à cette vie-ci, terrestre, corporelle, fragile, avec ses joies et ses horreurs. L’éternel retour, sa pensée la plus lourde, n’est pas une cosmologie, c’est un test, le plus exigeant qui soit : aimerais-tu ton existence au point de vouloir qu’elle revienne, à l’identique, une infinité de fois ?
On a voulu rendre ce parcours clair sans l’édulcorer. Vous trouverez des schémas qui mettent à plat des concepts difficiles, des tableaux, des exemples, et des encarts qui signalent un piège ou ramassent le fil. À la fin, un glossaire, une chronologie et un petit lexique de l’allemand de Nietzsche vous serviront de boussole. Une chose ne sera jamais tue : la récupération de l’oeuvre par sa soeur antisémite et par le nazisme, qui trahit tout ce que Nietzsche, ennemi du nationalisme et de l’antisémitisme, avait écrit.
Le chemin se fait en quatre temps. D’abord l’homme et le philologue, des chapitres un et deux. Puis la grande critique, la généalogie de la morale, le ressentiment, l’idéal ascétique, la mort de Dieu, des chapitres trois à six. Ensuite les grandes pensées affirmatives, la volonté de puissance, l’éternel retour, le surhomme, le perspectivisme, le corps, des chapitres sept à treize. Enfin la critique de la modernité, les débats et la postérité, des chapitres quatorze à seize. Suivez l’ordre, ou entrez par où vous voulez.
Chapitre 1. Une vie, une légende, une falsification
Niveau : débutant
Il y a deux Nietzsche. Le premier est un homme, né en 1844 dans un presbytère de Saxe, philologue surdoué, malade, solitaire, qui écrit ses livres les plus puissants en marchant dans les montagnes, et qui s’effondre dans la folie à quarante-quatre ans. Le second est un personnage, une statue, un prophète de la force et de la race que l’on a fabriqué après lui, en partie avec ses propres mots découpés, recollés, retournés. Une grande partie du travail qui nous attend dans ce cours consiste à séparer les deux. On ne peut pas lire Nietzsche sans savoir d’abord ce qu’on lui a fait. C’est pourquoi nous commençons par sa vie, non pour le plaisir de la biographie, mais parce que dans son cas l’histoire de l’oeuvre après sa mort est devenue une affaire philosophique à part entière.
Ce chapitre raconte donc deux choses à la fois. La trajectoire réelle d’un penseur, de la chaire universitaire à l’errance puis au silence. Et la naissance d’une légende, montée de toutes pièces par sa propre soeur, qui a longtemps caché l’homme derrière une caricature dangereuse. Comprendre ce double mouvement, c’est se donner les moyens de lire les chapitres suivants sans tomber dans les contresens qui ont coûté si cher au vingtième siècle.
Un prodige de la philologie
Friedrich Nietzsche naît le 15 octobre 1844 à Röcken, près de Leipzig. Son père est pasteur luthérien, comme l’étaient ses grands-pères. Il meurt quand l’enfant a quatre ans, et le petit Friedrich grandit dans une maison de femmes, sa mère, sa soeur Elisabeth, sa grand-mère, ses tantes. On retient ce détail parce qu’il pèsera lourd plus tard. Brillant, sérieux, un peu raide, l’élève impressionne ses maîtres au célèbre internat de Pforta, où il reçoit une formation classique d’une exigence rare.
Il choisit la philologie, c’est-à-dire l’étude savante des textes anciens, grecs et latins. Et là, son talent est tel qu’il brûle les étapes. À vingt-quatre ans, en 1869, sans même avoir soutenu sa thèse de doctorat ni passé l’habilitation, il est appelé comme professeur de philologie classique à l’université de Bâle, en Suisse, sur la seule recommandation de son maître Ritschl. C’est presque inouï. Imaginez un étudiant nommé titulaire d’une chaire avant d’avoir fini son diplôme, parce que son professeur jure qu’il n’a jamais vu pareil don. Voilà le départ dans la vie : la consécration la plus précoce.
Mais la philologie va vite devenir trop étroite pour lui. Son premier livre, La naissance de la tragédie, en 1872, n’est pas un travail d’érudit prudent. C’est un coup de force philosophique sur la Grèce, l’art et la vie, que nous étudierons au chapitre 2. Ses collègues savants le reçoivent froidement, certains avec mépris. Nietzsche cesse alors peu à peu d’être un professeur pour devenir ce qu’il sera jusqu’au bout, un penseur libre, sans école et sans disciples.
Schopenhauer et Wagner : deux maîtres, deux ruptures
Deux hommes dominent sa jeunesse intellectuelle. L’un est mort, l’autre bien vivant.
Le mort, c’est le philosophe Arthur Schopenhauer. Le jeune Nietzsche tombe par hasard sur son grand livre, Le monde comme volonté et représentation, et il en est bouleversé. Schopenhauer lui apprend à regarder la vie en face, dans ce qu’elle a de souffrant et d’aveugle, sans le consolant maquillage des religions et des philosophies optimistes. Il lui apprend aussi la probité, le courage de penser ce qui dérange. Mais Schopenhauer en tire une conclusion pessimiste, presque bouddhiste : puisque vivre c’est souffrir, le mieux est d’éteindre en soi le vouloir, de dire non à la vie. C’est précisément ce non que Nietzsche finira par renverser en un grand oui. Il gardera la lucidité du maître, il rejettera sa démission.
Le vivant, c’est Richard Wagner, le compositeur le plus célèbre de son temps. Leur amitié est une passion. Nietzsche, jeune professeur, est ébloui par cet artiste génial qui semble vouloir refonder toute la culture allemande par la musique et le drame. Il croit voir en Wagner la renaissance vivante de la tragédie grecque. Pendant quelques années, il fait partie du cercle intime, presque un fils adoptif. Puis la rupture vient, lente et douloureuse. Nietzsche se rend compte que Wagner cultive exactement ce qu’il déteste : le nationalisme allemand, l’antisémitisme, et surtout, avec l’opéra Parsifal, une dévotion chrétienne qui ressemble à un agenouillement. Pour Nietzsche, son ami a trahi l’art au profit d’une croix et d’un drapeau. La cassure se consomme après 1876. Il y reviendra toute sa vie, jusque dans ses derniers textes, comme on revient sur une blessure d’amour. Retenez bien ce point, car il sera décisif pour comprendre la falsification : Nietzsche a rompu avec Wagner en partie à cause de l’antisémitisme de celui-ci.
La maladie, la démission, l’errance
Très tôt, le corps lâche. Nietzsche souffre de maux terribles : migraines qui le clouent au lit des journées entières, troubles de la vue qui le rendent presque aveugle par moments, vomissements, insomnies. On a beaucoup discuté de la cause exacte sans jamais trancher avec certitude. La maladie est chronique, elle revient par crises, elle structure toute sa vie d’adulte.
En 1879, épuisé, il démissionne de sa chaire de Bâle. Il a trente-quatre ans. L’université lui verse une petite pension. Commencent alors dix années d’errance, sans domicile fixe, à courir après un climat qui le soulagerait. Il passe les étés en altitude, à Sils-Maria, dans l’Engadine suisse, au bord d’un lac et de forêts de mélèzes, et les hivers au soleil, à Nice, à Gênes, à Turin, à Venise. Il vit dans des chambres meublées, mange peu, voit peu de monde. Sa correspondance dit la solitude immense de ces années.
Et pourtant, c’est dans ce dénuement que naissent ses grands livres. Le malade qui peut à peine lire écrit en marchant, des heures durant, dans la montagne, notant des phrases sur des carnets. La pensée la plus haute de l’éternel retour, dit-il, lui est venue lors d’une promenade au bord du lac de Silvaplana, près de Sils-Maria, devant un rocher. Le penseur de la grande santé et du oui à la vie était un homme presque infirme. Ce paradoxe n’en est pas vraiment un : c’est en regardant la souffrance de tout près qu’il a cherché par quoi on peut malgré tout dire oui.
Les grandes oeuvres en un coup d’oeil
Avant d’aller plus loin, fixons les repères. Nietzsche n’a pas écrit un grand système, mais une suite de livres, souvent en aphorismes, c’est-à-dire en fragments courts et frappés. Voici les principaux, avec leur année de publication et ce qu’on y trouve. Nous reviendrons sur chacun.
| Oeuvre | Année | Ce qu’on y trouve |
|---|---|---|
| La naissance de la tragédie | 1872 | Apollon et Dionysos, l’art, la Grèce, la critique de Socrate |
| Humain, trop humain | 1878 | Le tournant critique, la psychologie, la rupture avec Wagner |
| Aurore | 1881 | La critique de la morale, le soupçon |
| Le Gai Savoir | 1882 | La mort de Dieu, la première formulation de l’éternel retour |
| Ainsi parlait Zarathoustra | 1883 à 1885 | Le surhomme, les trois métamorphoses, le poème philosophique |
| Par-delà le bien et le mal | 1886 | La critique des philosophes, la volonté de puissance |
| La généalogie de la morale | 1887 | Maîtres et esclaves, le ressentiment, l’idéal ascétique |
| Le crépuscule des idoles | 1888 | Le bilan ramassé, le monde-vrai devenu fable |
| L’Antéchrist | 1888 | La critique frontale du christianisme |
| Ecce Homo | 1888 | L’autobiographie philosophique, écrite à la veille de la fin |
Une chose saute aux yeux dans ce tableau : l’incroyable concentration des dernières années. En 1888, l’année qui précède l’effondrement, Nietzsche écrit presque coup sur coup quatre ou cinq textes, dans une fièvre de lucidité. Le feu brûlait plus fort juste avant de s’éteindre.
Turin, janvier 1889 : l’effondrement
Au début de 1889, Nietzsche est à Turin. Il va mal, mais il déborde aussi d’une étrange exaltation. Ses dernières lettres deviennent de plus en plus exaltées, il les signe parfois Dionysos, parfois Le Crucifié. Le 3 janvier 1889, sur une place de la ville, se produit la scène la plus célèbre et la plus discutée de sa vie. On raconte qu’il voit un cocher fouetter brutalement un cheval, qu’il se précipite, se jette au cou de l’animal en sanglotant pour le protéger, puis s’effondre. On le ramène chez lui. À partir de là, il ne reviendra plus.
Il faut être honnête sur cette scène. L’épisode du cheval est devenu un mythe, raconté pour la première fois bien après les faits, une dizaine d’années plus tard, et les historiens ne savent pas exactement ce qui s’est passé ce jour-là. Ce qui est sûr, c’est qu’au début de janvier 1889, Nietzsche bascule dans une folie dont il ne sortira jamais. Le diagnostic exact reste débattu aujourd’hui encore. La scène du cheval, vraie ou enjolivée, est devenue le symbole d’une chose réelle : un homme qui avait passé sa vie à penser la cruauté et la pitié s’est éteint, peut-être, dans un geste de compassion.
Il vit ensuite onze années dans la nuit, sans plus produire d’oeuvre. D’abord soigné en clinique, il est récupéré par sa mère, Franziska, qui le veille avec dévouement jusqu’à sa propre mort. Puis il passe sous la garde de sa soeur Elisabeth. Friedrich Nietzsche meurt le 25 août 1900, à Weimar, ayant survécu plus d’une décennie à sa propre pensée. Et c’est précisément durant ces onze années de silence que la légende se construit, dans son dos, autour de son corps muet.
La falsification par Elisabeth
Voici le point crucial de ce chapitre, celui qu’il faut comprendre avant tout le reste.
Elisabeth Förster-Nietzsche, la soeur, n’a rien d’une gardienne neutre. C’est une antisémite convaincue. En 1885, elle épouse Bernhard Förster, un agitateur nationaliste et antisémite notoire, et le couple part en 1887 fonder au Paraguay une colonie raciale, Nueva Germania, censée préserver une pureté germanique loin des Juifs d’Europe. L’aventure tourne au désastre, Förster se suicide en 1889. Or il faut le marteler : Nietzsche méprisait l’antisémitisme et le nationalisme allemand. Il avait rompu avec Wagner en partie sur ce point. Il avait écrit à sa soeur des lettres cinglantes contre son mariage avec un antisémite. Le frère et la soeur étaient, sur cette question, des adversaires.
Quand Friedrich sombre dans la folie, puis quand leur mère meurt, Elisabeth s’empare de tout. Elle rentre du Paraguay, rapatrie son frère malade, et fonde à Weimar un lieu de culte, les Archives Nietzsche, dont elle se fait la prêtresse et la propriétaire exclusive. Elle contrôle les manuscrits, les lettres, l’image. Et elle se met à fabriquer.
Le coeur de la falsification a un titre : La volonté de puissance. Attention, il faut le dire et le redire, car c’est l’un des malentendus les plus tenaces de toute l’histoire de la philosophie. La volonté de puissance n’est pas un livre de Nietzsche. C’est un montage posthume. Nietzsche avait laissé des milliers de notes, de fragments, de brouillons jamais publiés. Elisabeth, avec l’aide de Peter Gast, a trié, choisi, ordonné et titré ce magma de fragments pour en faire un faux livre cohérent, présenté comme l’oeuvre majeure et secrète du penseur, son testament. L’ordre des fragments, le tri, l’agencement, tout est d’elle, pas de lui. Les philologues Giorgio Colli et Mazzino Montinari, qui ont plus tard édité scientifiquement les textes à partir des manuscrits eux-mêmes, ont qualifié cet ouvrage de faux historique. Elle a même falsifié des lettres, en a recomposé certaines pour gonfler son propre rôle.
Le résultat dépasse la simple malhonnêteté éditoriale. En sélectionnant les fragments et en les orientant, Elisabeth a fabriqué un Nietzsche à son image, un Nietzsche qu’on pouvait lire dans le sens du nationalisme et de la force brute. Devenue admiratrice du régime de Hitler dans les années 1930, elle a livré les Archives et l’image de son frère à la propagande. Hitler en personne lui a rendu visite et a assisté à ses funérailles en 1935. C’est ainsi qu’un penseur qui détestait l’antisémitisme, le nationalisme allemand et le grégarisme a pu être affiché, après sa mort, comme un philosophe du Reich. Le contresens n’est pas une simple erreur de lecture : il a été organisé.
Démêler l’homme de la légende
Il a fallu des décennies pour défaire le mal. Après 1945, le critique Walter Kaufmann entreprend patiemment, dans le monde anglophone, de laver Nietzsche de l’accusation de nazisme, en montrant texte à l’appui à quel point sa pensée réelle était étrangère au racisme et à l’antisémitisme. Surtout, à partir des années 1960, les philologues italiens Colli et Montinari réalisent l’édition critique complète des écrits, en remontant aux manuscrits originaux, en rétablissant l’ordre réel des fragments, en démontant pièce à pièce la construction frauduleuse d’Elisabeth. C’est ce travail d’érudition, peu spectaculaire mais décisif, qui a rendu possible de lire enfin le vrai Nietzsche. Nous reviendrons en détail sur cette histoire au chapitre 15.
Que reste-t-il, l’homme retrouvé ? Un penseur infiniment plus subtil et plus inquiétant que la statue. Quelqu’un qui se méfiait des foules et des nations, qui se disait volontiers bon Européen plutôt qu’Allemand, qui voyait dans l’antisémitisme une bêtise et une bassesse. Cela ne fait pas de lui un saint ni un démocrate moderne, et nous ne masquerons pas ce qui, chez lui, reste dur, aristocratique, parfois choquant. Mais cela impose une exigence : le lire pour ce qu’il a écrit, pas pour ce qu’on a voulu lui faire dire.
| Le vrai Nietzsche | La légende fabriquée |
|---|---|
| Adversaire de l’antisémitisme | Présenté en prophète raciste |
| Rupture avec Wagner sur le nationalisme | Annexé au nationalisme allemand |
| Se disait bon Européen, méfiant des nations | Récupéré par un régime nationaliste |
| Oeuvres publiées, signées, datées | Faux livre posthume (La volonté de puissance) |
| Fragments à lire avec prudence | Fragments triés et orientés par sa soeur |
| Penseur de l’affirmation et du dépassement de soi | Réduit à la force et à la brutalité |
Vers le premier livre
Maintenant que l’homme est dégagé de la statue, nous pouvons entrer dans la pensée elle-même, par le commencement. Tout est déjà là, en germe, dans le premier livre de 1872, celui qui a fait scandale chez les savants : La naissance de la tragédie. C’est là que Nietzsche pose les deux forces dont il fera son couple le plus célèbre, Apollon et Dionysos, et qu’il commence à se demander comment les Grecs ont pu regarder l’horreur de l’existence sans en mourir, et même y dire oui. Le chapitre suivant ouvre ce livre de jeunesse où le jeune professeur, encore philologue par le métier, est déjà philosophe par le souffle.
Chapitre 2. La naissance de la tragédie : Apollon et Dionysos
Niveau : intermédiaire
Au chapitre précédent, nous avons quitté le jeune professeur de Bâle, ce philologue prodige nommé à vingt-quatre ans, encore ami de Wagner, encore lecteur fervent de Schopenhauer. C’est ce jeune homme qui publie en 1872 son premier livre, La naissance de la tragédie. Le titre complet annonce un programme inattendu pour un universitaire : La naissance de la tragédie à partir de l’esprit de la musique. On attendait un travail d’érudition sur le théâtre grec. On reçoit un manifeste sur l’art, sur la vie, sur ce que vaut au juste l’existence. Les collègues philologues sont scandalisés, la carrière de Nietzsche s’en trouve durablement abîmée. Et pourtant, ce livre maladroit, ivre de Wagner, parfois confus, contient déjà tout Nietzsche en germe.
Car la vraie question du livre n’est pas savante. Elle est brûlante. Comment un peuple aussi lucide, aussi sensible que les Grecs, qui a regardé la cruauté du monde sans se mentir, a-t-il pu non seulement supporter de vivre, mais vivre avec une telle intensité, une telle splendeur ? Comment dit-on oui à une existence qui, prise de face, est terrible ? La réponse de Nietzsche tient en deux noms de dieux et en une oeuvre d’art. Apollon, Dionysos, la tragédie.
Le problème grec : l’horreur et la beauté
Il faut d’abord défaire une image d’Épinal. Nous avons longtemps reçu la Grèce comme le pays de la mesure, de la sérénité, des statues blanches et du ciel bleu. Calme, équilibre, raison souriante. Cette image polie, Nietzsche la doit en partie à Winckelmann et à l’Allemagne classique, et il veut la fracasser. Sous la belle surface, il voit un peuple qui connaît le fond noir des choses.
Il aime citer une vieille légende. Le roi Midas poursuit longtemps dans la forêt le sage Silène, le compagnon de Dionysos, pour lui arracher une réponse : qu’y a-t-il de meilleur pour l’homme ? Et le démon, contraint enfin de parler, lâche cette sentence atroce. Le meilleur, pour l’homme, est tout à fait hors de sa portée : ne pas être né, n’être pas, n’être rien. Et la seconde meilleure chose, c’est de mourir bientôt.
Voilà la vérité que les Grecs, selon Nietzsche, ont regardée en face. La vie est souffrance, démesure, destruction, et tout finit. Devant ce gouffre, deux issues seulement. Se détourner, fuir dans le néant ou dans un arrière-monde. Ou bien trouver le moyen de transfigurer cette horreur, de la rendre supportable, et mieux, désirable. Les Grecs ont choisi la seconde voie. Leur instrument, ce fut l’art. Et l’art, pour Nietzsche, se déploie selon deux puissances, deux pulsions qu’il place sous le patronage de deux divinités.
Apollon : la forme, le rêve, la belle apparence
La première puissance est apollinienne, du nom d’Apollon, dieu de la lumière, de la mesure, des arts plastiques et de la prophétie. L’apollinien, c’est le principe de la forme. C’est l’art du sculpteur qui donne à la pierre un contour net, c’est l’épopée d’Homère qui découpe dans le chaos des figures précises, lumineuses, individuelles.
Nietzsche en cherche le modèle dans le rêve. Quand nous rêvons, nous produisons sans effort un monde d’images, un théâtre intérieur où des formes belles et achevées défilent devant nous. Nous savons obscurément que ce n’est qu’une apparence, et c’est justement pour cela que nous en jouissons sans en mourir. L’apollinien, c’est cet art de la belle apparence, du bel paraître, qui dresse devant le réel un voile de formes harmonieuses.
Au coeur de l’apollinien, il y a un mot décisif : l’individuation. La forme, c’est ce qui sépare, ce qui délimite, ce qui fait qu’un être est distinct des autres, qu’il a un contour, un je. Apollon est le dieu du principe d’individuation, l’expression que Nietzsche emprunte à Schopenhauer pour dire ce qui fait que le monde nous apparaît comme une multitude d’êtres séparés et bien découpés. L’apollinien nous offre un monde clair, ordonné, où chaque chose est à sa place et garde ses limites. La mesure, le calme, la connaissance de soi, ces vertus gravées au fronton de Delphes, c’est Apollon.
Mais cette beauté a un prix. Elle est apaisante parce qu’elle est un voile. Elle nous tient à distance du fond. Si l’art grec n’avait été qu’apollinien, il aurait été magnifique et superficiel. Or il y avait autre chose dessous, qui grondait.
Dionysos : l’ivresse, la démesure, la fusion
La seconde puissance est dionysiaque, du nom de Dionysos, dieu du vin, de la vigne, du délire et de la fête. Si le modèle de l’apollinien était le rêve, le modèle du dionysiaque est l’ivresse. Pas seulement l’ivresse du vin, mais l’ivresse des grandes fêtes printanières, des cortèges où l’individu, emporté par la danse et la musique, oublie qui il est.
Car c’est là le geste central du dionysiaque : il brise l’individuation. Là où Apollon trace des contours, Dionysos les efface. Dans la fête dionysiaque, les barrières entre les hommes tombent, l’esclave est libre, l’ennemi se réconcilie avec l’ennemi, et chacun se sent non plus séparé mais réuni, fondu avec ses semblables et avec la nature entière. Nietzsche y voit un retour au sein maternel des choses, à l’unité originaire d’où sortent les individus et où ils retournent.
C’est une expérience d’extase, mais aussi de terreur. Car briser la forme, c’est toucher au fond chaotique de la vie, à cette force aveugle qui pousse, qui crée et qui détruit sans relâche, indifférente à nos personnes. Le dionysiaque mêle inséparablement la volupté et la cruauté, la joie débordante et la douleur. Son art n’est pas la sculpture, c’est la musique, cet art qui ne représente pas des formes mais nous saisit directement, par-dessous, dans le corps, et nous emporte hors de nous.
Le tableau des deux puissances
Avant d’aller plus loin, fixons les choses. Nietzsche n’oppose pas le bien et le mal. Il décrit deux forces de l’art et de la vie, également nécessaires, qui se complètent et se corrigent l’une l’autre.
| L’apollinien | Le dionysiaque | |
|---|---|---|
| Le dieu | Apollon, dieu de la lumière | Dionysos, dieu du vin |
| L’état modèle | le rêve | l’ivresse |
| Le geste | tracer la forme | briser la forme |
| Le rapport au moi | l’individuation, le contour, le je | la fusion, la dissolution du moi |
| L’art type | la sculpture, l’épopée, l’image | la musique, le chant, la danse |
| Ce qu’il donne | la mesure, la belle apparence, le calme | la démesure, l’extase, l’unité retrouvée |
| Le risque s’il est seul | la superficialité, le voile sans fond | le chaos, la perte de soi sans retour |
Tout l’enjeu du livre tient dans la dernière ligne. Seul, chacun de ces deux principes est mutilé ou dangereux. Leur grandeur vient de leur accouplement. Et ce mariage, cet accord miraculeux que Nietzsche dit presque impossible, c’est la tragédie grecque.
La tragédie : l’accord miraculeux
Comment naît la tragédie ? Du choeur, répond Nietzsche, et le choeur est dionysiaque. À l’origine, il y a ces hommes du choeur, ces satyres chantant et dansant, emportés par la musique, ayant perdu leur moi individuel pour devenir les serviteurs de Dionysos. De cet état d’ivresse collective surgit une vision. Le choeur en transe voit son dieu, le fait apparaître sur la scène. Voilà l’apollinien qui revient : la vision, l’image, la figure découpée de l’acteur, le dialogue, l’intrigue. La scène et ses héros, c’est le rêve apollinien que projette l’extase dionysiaque du choeur.
La tragédie est donc ce composé unique où la musique dionysiaque, le fond, donne naissance à l’image apollinienne, la forme. Le spectateur grec, devant Oedipe ou Prométhée, vit les deux à la fois. Par l’apollinien, il contemple de belles figures, une histoire, des héros aux contours nets, et cette mise en forme rend la chose regardable. Mais par la musique et le choeur, par le dionysiaque, il sent gronder dessous la vérité terrible de l’existence, la souffrance du héros, le destin qui broie, l’unité de la vie qui se déchire et se reforme.
C’est là le tour de force. La tragédie permet de regarder l’horreur sans en mourir. Elle ne ment pas, elle ne cache pas le gouffre comme le ferait un art seulement apollinien. Mais elle ne nous y noie pas non plus comme le ferait l’ivresse seule. Elle transfigure la souffrance en spectacle, elle l’enveloppe d’une beauté qui ne la nie pas. Et de cette transfiguration naît, au coeur même de l’horreur, une jubilation. Le spectateur sort de là réconcilié avec la vie, dans ses abîmes mêmes.
C’est seulement comme phénomène esthétique que l’existence et le monde apparaissent justifiés éternellement. (La naissance de la tragédie, § 5)
Cette phrase est la clé de tout. Retenons bien ce qu’elle dit, et ce qu’elle ne dit pas. Elle ne dit pas que la vie a un sens moral, ou qu’un Dieu bon la rachète, ou qu’elle progresse vers le mieux. Elle dit que l’existence ne se justifie pas par la morale ni par la raison, mais comme une oeuvre d’art se justifie : par sa beauté, par son intensité, par la forme qu’elle arrache au chaos. C’est une justification esthétique de l’existence. La vie ne vaut pas parce qu’elle serait vraie ou bonne, elle vaut parce qu’elle peut devenir belle, parce qu’on peut en faire quelque chose. Tout le Nietzsche de la maturité, l’amour du destin, le grand oui à la vie, est déjà là, en germe, dans cette formule de jeunesse.
La mort de la tragédie : Socrate entre en scène
Reste une question qui hante le livre. Cet accord si rare, si précieux, pourquoi a-t-il cessé ? La tragédie grecque n’a vécu qu’un temps, le temps d’Eschyle et de Sophocle. Puis elle s’est éteinte. Qui l’a tuée ?
La réponse de Nietzsche est aussi célèbre que provocatrice. La tragédie a été assassinée de l’intérieur, par l’esprit nouveau qu’incarnent deux hommes. Sur la scène, le poète Euripide, qui chasse le mystère dionysiaque, ramène tout à la clarté, fait parler ses personnages comme des avocats raisonneurs, et veut que tout, sur le théâtre, soit compréhensible, justifiable, conscient. Et derrière Euripide, l’inspirant, une figure immense : Socrate.
Socrate, pour le Nietzsche de 1872, c’est l’homme théorique par excellence, le premier qui ait cru que la pensée peut tout pénétrer, tout expliquer, et même corriger l’existence. C’est l’optimisme rationaliste : l’idée que le monde est entièrement intelligible, que la vertu est un savoir, qu’il suffit de connaître le bien pour le faire, que la raison peut guérir la vie de ses maux. Avec Socrate s’impose une équation neuve et terrible pour le tragique : le savoir, c’est la vertu, et le bonheur suit le savoir. Tout ce qui est obscur, instinctif, dionysiaque, devient suspect. Il faut comprendre pour exister, il faut rendre raison de tout.
Or le tragique reposait justement sur l’acceptation d’un fond que la raison ne perce pas, sur le courage de regarder l’inexplicable. En voulant tout éclairer, Socrate dissout ce fond. On ne peut plus regarder l’horreur en face, puisqu’on croit désormais pouvoir la dissiper par le raisonnement. L’optimisme rationaliste tue la tragédie parce qu’il croit qu’il n’y a pas de tragédie irrémédiable, seulement des erreurs à corriger, des problèmes à résoudre. La sérénité du savant remplace la jubilation du spectateur tragique. Le héros qui souffre cède la place au héros qui dialectique.
Il faut peser la portée de ce geste, car il oriente toute l’oeuvre à venir. En accusant Socrate, Nietzsche ne s’en prend pas seulement à un homme. Il s’en prend à toute une tradition, la nôtre, celle qui de Platon au christianisme et jusqu’à la science moderne fait de la raison le juge suprême et tient la vie pour un problème à résoudre. Le procès de Socrate ouvert ici sera l’un des grands fils de toute la pensée de Nietzsche.
Le malentendu à éviter
Ici, un contresens guette, et il est important de le désamorcer tout de suite, car il déforme la pensée de Nietzsche jusqu’à la fin.
On croit souvent que Nietzsche choisit Dionysos contre Apollon, qu’il prêche l’ivresse, le déchaînement, le rejet de toute forme et de toute mesure. Le Nietzsche dionysiaque deviendrait ainsi le penseur du chaos pur, de l’instinct libéré, voire de la sauvagerie. C’est faux, et c’est même l’inverse de ce que dit le livre. La grandeur grecque, pour Nietzsche, ne tient pas au dionysiaque seul, mais à son accord avec l’apollinien. Le dionysiaque sans forme, c’est le délire informe, la fête qui se dissout dans la nuit, l’ivresse qui ne produit aucune oeuvre. C’est la forme apollinienne qui en fait de l’art, qui le rend regardable et le transfigure. Nietzsche admire la maîtrise, la discipline, le grand style. Ce qu’il refuse, ce n’est pas la forme, c’est la forme sans fond, la belle apparence qui aurait oublié l’abîme qu’elle recouvre.
De même, sa critique de Socrate n’est pas un éloge de la bêtise ni un refus de penser. Nietzsche est lui-même un raisonneur redoutable, et plus tard il rendra justice à Socrate, ce dompteur d’instincts, qu’il appellera aussi le plus retors des Grecs. Ce qu’il vise, ce n’est pas la raison comme telle, c’est la raison qui se prend pour la totalité, qui croit pouvoir épuiser la vie et nie tout ce qu’elle ne comprend pas. La cible, ce n’est pas l’intelligence, c’est l’optimisme, cette foi naïve que tout est explicable et corrigible. Dionysos, chez Nietzsche, ne s’oppose pas à la lucidité. Il s’oppose à la lâcheté qui se détourne du tragique.
Schopenhauer et Wagner, les deux ombres
On ne comprend pas ce livre sans voir deux présences qui le hantent. La première est Schopenhauer. Tout le vocabulaire de la souffrance du monde, de la volonté aveugle qui pousse les êtres, du voile de l’illusion et du principe d’individuation, vient de lui. Nietzsche, jeune, est encore schopenhauerien. Mais il opère déjà un retournement décisif. Là où Schopenhauer, devant l’horreur, conseille de nier la volonté de vivre, de se détourner du monde, Nietzsche, lui, cherche comment dire oui. Le pessimisme de Schopenhauer débouche sur le renoncement. Le tragique de Nietzsche débouche sur l’affirmation. C’est une nuance, et c’est tout.
La seconde présence est Wagner. Le livre lui est dédié, et il s’achève en prophétie : le drame musical wagnérien serait la renaissance de la tragédie, le retour de l’esprit dionysiaque de la musique au coeur de l’art moderne allemand. Cet espoir, Nietzsche le reniera. La rupture avec Wagner, sur laquelle nous reviendrons, lui fera juger sévèrement cet enthousiasme de jeunesse. En 1886, il rééditera le livre avec une préface lucide et féroce, l’Essai d’autocritique, où il reproche à son propre texte d’avoir gâché par la musique wagnérienne un problème grec admirable, et de s’être trop tu sur ce qu’il aurait dû crier. Mais il ne reniera jamais le coeur du livre : l’opposition d’Apollon et de Dionysos, et la justification esthétique de l’existence.
Pourquoi ce livre de jeunesse compte autant
On pourrait croire que La naissance de la tragédie n’est qu’un brouillon génial, vite dépassé. Ce serait mal lire. Presque tous les grands thèmes à venir y sont déjà tendus comme des arcs. L’idée que la vie est terrible et qu’il faut pourtant lui dire oui prépare l’amor fati et l’éternel retour. La méfiance envers Socrate et l’optimisme rationaliste annonce la critique du platonisme et de la croyance en la vérité. L’idée que l’art vaut plus que la morale pour justifier l’existence traversera toute l’oeuvre. Et Dionysos, ce dieu que Nietzsche n’abandonnera jamais, signera ses tout derniers écrits : à la fin, dans la folie même, il signera certaines lettres Dionysos, et opposera dans ses ouvrages ultimes Dionysos au Crucifié, l’affirmation tragique de la vie à sa négation chrétienne.
| Le germe en 1872 | Le grand thème à venir |
|---|---|
| dire oui à une vie terrible | l’amor fati, le grand oui, l’éternel retour |
| la critique de Socrate | la critique du platonisme et de la vérité |
| la justification esthétique de l’existence | l’art comme stimulant de la vie |
| Dionysos contre le renoncement | Dionysos contre le Crucifié |
Reste à expliquer pourquoi Nietzsche, qui sait si bien défendre la vie, va passer le reste de son oeuvre à mener l’enquête la plus impitoyable sur nos valeurs morales. Si l’existence se justifie comme phénomène esthétique et non comme phénomène moral, alors la morale elle-même devient suspecte. D’où vient-elle ? Que cache-t-elle ? À qui sert-elle ? C’est l’objet de la méthode généalogique, ce grand soupçon retourné contre le bien et le mal, vers lequel nous allons maintenant nous tourner.
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- Chapitre 3. La généalogie : d’où viennent nos valeurs
- Chapitre 4. Maîtres et esclaves : le ressentiment
- Chapitre 5. La mauvaise conscience et l’idéal ascétique
- Chapitre 6. La mort de Dieu et le nihilisme
- Chapitre 7. La volonté de puissance
- Chapitre 8. L’éternel retour
- Chapitre 9. Le surhomme et Zarathoustra
- Chapitre 10. Le perspectivisme : il n’y a pas de faits
- Chapitre 11. Le corps, les instincts, le psychologue
- Chapitre 12. Contre le platonisme et le christianisme
- Chapitre 13. Le tragique et le grand oui à la vie
- Chapitre 14. Le dernier homme et la décadence
- Chapitre 15. La falsification et les grandes lectures
- Chapitre 16. Postérité et actualité
Les sources se retrouvent dans la bibliographie de Nietzsche.
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