La technique
La technique n'est pas une affaire de machines. C'est une façon dont le réel se montre à nous, et dont il somme la nature de livrer son énergie. Heidegger appelle cela le Gestell. Comprendre ce mode de dévoilement, c'est apercevoir le danger, et ce qui, dans le danger même, peut encore nous sauver.
Quand on entend parler de la technique, on pense aussitôt à des objets : des moteurs, des câbles, des écrans, des centrales. On se demande s’ils sont bons ou mauvais, s’il faut s’en méfier ou s’en réjouir. Heidegger ne commence pas là. Pour lui, partir des machines, c’est déjà avoir manqué la question. Car la technique, avant d’être un ensemble d’engins, est une manière dont le monde tout entier vient à nous, une façon dont l’être nous arrive. Et cette manière n’est elle-même rien de technique. C’est ce déplacement, discret et vertigineux, que cet article voudrait rendre clair.
La question préalable : l’essence de la technique
Une chose est dite avant de commencer, et elle ne sera pas tue ensuite. Heidegger fut recteur nazi en 1933, adhérent du parti, et les Cahiers noirs ont confirmé un antisémitisme noué jusque dans sa pensée. On ne le lit pas comme un saint. On le lit les yeux ouverts, parce que sa pensée de la technique a marqué l’écologie et la philosophie du numérique, et qu’on ne la comprend pas en la fuyant.
Cela posé, voici la thèse, l’une des plus citées de toute l’œuvre.
L’essence de la technique n’a absolument rien de technique. (La question de la technique, 1954)
La phrase déconcerte, et c’est voulu. Elle dit que pour penser la technique, il ne faut surtout pas la regarder comme un ensemble d’objets. Il faut chercher ce qui, derrière les engins, décide de leur être. Et ce quelque chose n’est pas lui-même un engin.
Heidegger ne nie pas la définition courante. La technique, dit-on, est un moyen en vue d’une fin, et une activité humaine. C’est parfaitement exact : le marteau est un moyen, la centrale est un moyen, et ce sont bien des hommes qui les bâtissent. Mais l’exact n’est pas encore le vrai. Une définition peut être correcte et manquer l’essence. Tant que nous tenons la technique pour un simple outil neutre, à notre disposition, que notre morale emploierait bien ou mal, nous restons aveugles à ce qui fait sa force. Nous croyons la tenir en main, alors que c’est elle qui nous tient.
La technique comme mode de dévoilement
Pour atteindre cette essence, Heidegger repart du mot grec. Notre mot technique vient de technè, qui ne désignait pas seulement le savoir-faire de l’artisan. La technè allait avec epistèmè, le connaître : c’était un mode de la connaissance, une manière de s’ouvrir à quelque chose. L’orfèvre grec qui faisait une coupe d’argent ne plaquait pas une forme sur une matière inerte. Il faisait venir au paraître une chose qui n’était pas encore là.
Ce verbe, faire venir au paraître, traduit le mot décisif : poiesis. La poiesis, c’est le pro-duire au sens premier de conduire devant, de faire passer du non-paraître au paraître. La nature elle-même est poiesis, et la plus haute, car la fleur produit son éclosion à partir d’elle-même. L’artisan, lui, fait éclore ce qui ne peut pas éclore seul. Dans les deux cas, quelque chose passe du retrait au dévoilement. La technè ancienne appartient donc à l’aletheia, à la vérité comprise comme dévoilement. Elle est une façon dont le réel se montre.
Tout se joue là. Si la technique est affaire de dévoilement, alors la vraie question n’est plus « que fabriquons-nous ? » mais « comment le réel se montre-t-il à nous quand nous sommes techniciens ? ». Et la réponse, pour la technique moderne, sera tout autre que pour la technè grecque.
Le tournant moderne : non plus produire, mais provoquer
La technè ancienne et la technique moderne dévoilent toutes deux. Mais elles ne dévoilent pas de la même manière. La première faisait éclore, accompagnait, recueillait. La seconde somme. Heidegger emploie un verbe qui veut dire mettre en demeure, exiger avec sommation, et qu’on traduit par pro-voquer ou inter-peller. La technique moderne provoque la nature. Elle la met au défi de livrer une énergie qu’on puisse extraire, accumuler, stocker et redistribuer.
Le contraste est net avec ce qui précédait. Le paysan d’autrefois confiait le grain à la terre et veillait sur sa croissance ; il ménageait le sol. L’agriculture industrielle, dit Heidegger, est devenue une industrie de l’alimentation motorisée : elle somme le sol de rendre, elle l’arraisonne comme un gisement. La même terre n’est plus le sol que l’on soigne, elle est un fonds que l’on exploite. Le verbe a changé, et avec lui tout le rapport au monde.
L’exemple que choisit Heidegger est resté célèbre, et il vaut qu’on s’y arrête. Au bord du Rhin, on bâtit une centrale hydroélectrique. Le barrage requiert le fleuve de fournir une pression, qui fait tourner des turbines, dont la rotation produit le courant qui alimente les villes. Tout, dans cette chaîne, est commandé en vue du rendement. Le Rhin n’est plus le fleuve, il est le fournisseur de la pression. On objectera qu’il reste tout de même un fleuve du paysage. Heidegger répond, avec une ironie glaçante, que oui, mais comme objet réservable pour une agence de voyages qui y a organisé l’industrie des vacances. Même admiré pour sa beauté, le fleuve est devenu un stock de paysage à consommer.
Comparez avec le vieux pont de bois qui, depuis des siècles, enjambe le Rhin de village en village. Le pont laisse le fleuve être fleuve. Il s’y ajuste, il en épouse les rives. La centrale, elle, n’est pas bâtie dans le fleuve à la manière du pont. C’est le fleuve qui est désormais muré dans la centrale. Le rapport s’est inversé. Ce n’est plus l’ouvrage qui s’installe dans le monde, c’est le monde qui se trouve sommé de servir l’ouvrage.
Et cette sommation enchaîne sans fin. On extrait le charbon pour la chaleur, la chaleur pour la vapeur, la vapeur pour le courant, le courant pour les usines qui fabriquent les machines à extraire le charbon. Chaque chose est commise pour une autre, tout est mis en réquisition permanente, et plus rien ne repose en soi. Le réel devient un immense circuit de commande et de disponibilité.
Le fonds et l’Arraisonnement
Deux mots allemands nomment ce nouvel état des choses. Le premier est Bestand, qu’on traduit par le fonds, le stock, la réserve disponible. Quand une chose est sommée de se tenir prête pour un usage ultérieur, elle ne se présente plus comme un objet, un Gegenstand, ce qui se tient en face de nous, indépendant, mais comme du fonds, ce qui se tient en réserve. L’avion sur la piste n’est pas d’abord un objet que je contemple : il est commis tout entier à la rotation des vols. Le mot fonds dit cette disponibilité totale, ce caractère de stock interchangeable et commandable.
Le second mot est le plus difficile et le plus important : Gestell. Dans l’allemand courant, c’est un châssis, un bâti, une étagère, l’armature d’une chose. Heidegger détourne le mot pour nommer l’essence de la technique moderne. On le traduit en français par Arraisonnement, et c’est la version la plus parlante : arraisonner un navire, c’est l’intercepter, le sommer de s’expliquer, le soumettre à la raison qui contrôle. Le Gestell est cette interpellation généralisée qui somme l’homme de dévoiler le réel comme fonds.
Le Gestell n’est donc pas une machine, ni la somme des machines. C’est la disposition qui rassemble toutes ces sommations, l’appel qui pousse l’homme à traiter partout le réel comme réserve. Et, point décisif, ce n’est pas l’homme qui a librement inventé ce rapport. L’homme y répond ; il y est lui-même requis. Le Gestell est un destin de l’être, ce que Heidegger appelle un envoi, une façon dont l’être se donne et se retire à notre époque. Voilà pourquoi l’essence de la technique n’a rien de technique : ce n’est pas un produit humain, c’est la manière dont, aujourd’hui, le dévoilement a lieu.
C’est ici qu’il faut désamorcer deux contresens. Heidegger n’est pas le nostalgique de la lampe à huile et de la charrette à bœufs, le penseur de la forêt qui voudrait revenir à la charrue. Il écrit même qu’il serait absurde de se ruer aveuglément contre la technique, et il proposera plus tard un rapport plus libre, un oui et un non à la fois. Et le Gestell n’est pas un synonyme savant de « la technologie » : ce n’est pas la quantité des appareils, c’est le mode de dévoilement qui les sous-tend. On peut détester les machines et rester entièrement prisonnier du Gestell ; on peut s’en servir sans en être l’esclave.
Le danger : que l’homme devienne fonds
On croirait que le pire serait l’asservissement de la nature. Heidegger va plus loin. Le danger n’est pas d’abord que le réel devienne fonds. Le danger suprême, c’est que l’homme lui-même finisse par ne plus se rencontrer que comme fonds.
Le langage trahit déjà le glissement. On parle de ressources humaines, de capital humain, de gestion du personnel comme on gère un stock. On évalue, on optimise, on rend les hommes disponibles et flexibles, on les requiert. Heidegger voyait là, dès 1954, l’extension à l’homme de la logique du fonds. Le forestier salarié de l’industrie du bois est lui-même requis par le marché du papier qui le requiert.
Mais le pire n’est pas encore là. Le pire, c’est que dans la transparence du Gestell, où tout est commandable, l’homme se persuade qu’il ne rencontre partout que lui-même, qu’il est devenu le maître de la terre. Or c’est l’inverse. Justement parce que tout est devenu son matériau, l’homme ne se rencontre plus jamais dans son essence. Il croit posséder le réel, et il a perdu jusqu’à la possibilité de tout autre dévoilement.
C’est en ce sens que le Gestell est le danger comme tel. Non pas tel risque particulier, telle pollution, telle bombe, aussi réels soient-ils. Le danger est ontologique, et non moral au sens courant : c’est l’oubli. L’oubli que dévoiler le réel comme fonds n’est pas la seule manière dont le réel peut se donner. Quand cet oubli devient total, l’homme ne sait même plus qu’il a oublié quelque chose. La poiesis, l’art, tout autre rapport à l’être se trouve chassé, ravalé au rang de supplément d’âme qu’on tolère le week-end.
Ce qui sauve
Et pourtant la conférence ne se referme pas sur le désespoir. Au point le plus sombre, Heidegger convoque le poète Hölderlin, et deux vers de l’hymne Patmos.
Mais là où il y a le danger, croît aussi ce qui sauve. (Hölderlin, Patmos, cité dans La question de la technique)
Comment le comprendre ? Heidegger ne promet pas une solution technique qui réparerait la technique : ce serait rester prisonnier du Gestell, croire qu’un meilleur outil sauve de l’outil. Il dit autre chose, de plus subtil. C’est dans l’essence du danger lui-même que se cache la possibilité du salut. Car le Gestell, en poussant à l’extrême le dévoilement comme sommation, rend possible, par contraste, que nous apercevions enfin le dévoilement comme tel. Quand tout se montre comme fonds, et seulement comme fonds, le caractère énigmatique du fait même qu’il y ait dévoilement peut soudain nous frapper.
Ce qui sauve n’est donc pas une force venue d’ailleurs. C’est ce qui, dans l’essence du danger, nous appelle à un autre rapport. Reconnaître le Gestell comme un envoi de l’être, et non comme une fatalité absolue ni comme un simple stock d’outils, c’est déjà commencer à n’être plus son esclave. La lucidité sur le danger est le premier pas de ce qui sauve.
D’où peut venir cet autre rapport ? Heidegger revient au mot grec. Les beaux-arts, chez les Grecs, s’appelaient eux aussi technè : la même racine désignait l’ouvrage de l’artisan et l’œuvre du poète. L’art, parce qu’il est une poiesis, un faire-paraître qui laisse être, garde la mémoire d’un autre dévoilement que la sommation. Le poète ne requiert pas le fleuve de livrer son énergie ; il le laisse paraître comme fleuve, il en dit le séjour. Heidegger ne promet pas que l’art nous sauvera. Il demande seulement si ce n’est pas dans le domaine de l’art que pourrait se préparer un rapport plus libre à la technique. L’art ne supprime pas le Gestell, mais il maintient ouverte la mémoire d’autre chose.
À cette mémoire répond une attitude, que Heidegger nommera dans ses textes tardifs la Gelassenheit, la sérénité ou le délaissement : un oui et un non simultanés aux objets techniques. On s’en sert sans s’y abandonner ; on les laisse reposer en eux-mêmes sans en faire le seul horizon du réel. C’est l’envers exact de la sommation : non plus arraisonner, mais ménager, laisser être.
La conférence se clôt sur une phrase qui noue tout : c’est dans le questionnement même que se tient la piété de la pensée. Questionner la technique, ne pas la prendre pour évidente, ne pas se laisser hypnotiser par ses prouesses, voilà déjà la forme la plus modeste et la plus haute de ce qui sauve. Non pas fuir l’époque, ni la maudire, mais s’y tenir éveillé. C’est peu, et c’est tout.
Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Heidegger.
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