Le langage
Nous croyons que c'est l'homme qui parle et qui se sert des mots comme d'un outil. Le dernier Heidegger renverse l'évidence : c'est le langage qui parle, l'homme ne fait que répondre, et c'est dans cette parole, maison de l'être, qu'il habite.
On apprend très tôt ce qu’est le langage, et on n’y revient jamais. Le langage serait un outil : une réserve de mots, des étiquettes posées sur les choses, que nous prenons et reposons pour exprimer au-dehors ce qui se passe au-dedans, nos idées, nos sentiments, nos informations. L’homme parle, l’animal non : voilà l’évidence. Le dernier Heidegger n’attaque pas frontalement cette définition. Il la déclare juste, mais seconde, posée sur quelque chose de plus profond qu’elle recouvre. Et pour faire entendre ce plus profond, il avance une phrase faite pour heurter : ce n’est pas d’abord l’homme qui parle, c’est le langage. Die Sprache spricht, le langage parle. La pluie pleut, et le langage parle. Tout l’effort de ses dernières années tient dans ce déplacement minuscule et vertigineux. Cet essai en suit le fil, sans redire le tournant ni la technique, auxquels il faut renvoyer, mais en se tenant à l’endroit où la pensée tardive a voulu finir : la parole, et l’habiter.
Le malentendu à écarter d’abord
Il faut d’emblée désamorcer un contresens, sans quoi tout ce qui suit paraît mystique ou absurde. Quand Heidegger dit que le langage parle, il ne nie pas que des hommes parlent, ni que la langue serve à communiquer. La conception courante tient en trois traits : le langage est une activité de l’homme, c’est moi qui parle ; il est expression, il rend au-dehors ce qui est au-dedans ; il est signe, des étiquettes collées sur des choses et des concepts. Heidegger ne dit pas que c’est faux. Il dit que c’est exact au niveau où l’on se place, et qu’à ce niveau on ne voit jamais que l’usage du langage, jamais son essence.
La comparaison qu’il emploie est celle de l’outil. De même que le marteau dont je me sers disparaît dans le geste et ne devient un objet de constat que lorsqu’il se casse, de même le langage que j’utilise pour transmettre une information se rend transparent, pur moyen. Or réduire le langage à un moyen, c’est exactement le manquer. Tant que je le traite comme un instrument que je manie, je reste dans la position du maître qui dispose de son outil. Et c’est cette position de maîtrise que Heidegger soupçonne, car elle est soeur de l’arraisonnement technique : l’homme qui croit posséder le langage comme un moyen de dominer le réel est déjà l’homme du Gestell, celui qui somme toute chose de se livrer à sa disposition. On reconnaît là le motif de l’article sur la technique. Le langage instrumental n’est pas une erreur isolée, c’est une pièce du même dispositif.
Le renversement consiste donc à inverser le rapport de propriété. Ce n’est pas l’homme qui possède le langage, c’est le langage qui, en un sens précis, dispose de l’homme et le fait être ce qu’il est. Sans la parole, pas de pensée, pas de monde articulé, pas même ce silence qu’on appelle se taire, car on ne peut faire silence que dans une langue. L’homme est l’être parlant non parce qu’il aurait, en plus de ses autres facultés, celle de parler, mais parce que son être tout entier se tient dans l’ouverture que la parole lui ménage.
La maison de l’être
De là vient la formule la plus citée de tout le dernier Heidegger, écrite en 1947 dans la Lettre sur l’humanisme, ce long texte adressé au philosophe français Jean Beaufret.
Le langage est la maison de l’être. (Lettre sur l’humanisme)
Le choix du mot n’est pas un ornement. Une maison n’est pas un instrument qu’on saisit et qu’on repose : c’est ce dans quoi on demeure, ce qui nous abrite et nous donne un dedans. Dire que le langage est la maison de l’être, c’est dire que l’être, le fait que les choses sont et le sens de ce qu’elles sont, ne se manifeste nulle part ailleurs que dans la parole, et que l’homme, à son tour, habite cette parole comme on habite une demeure. Hors du langage, il n’y a pas un monde qui attendrait silencieusement d’être nommé. Il y a un monde déjà ouvert par le dire, et que le dire continue de tenir ouvert.
C’est ici que se noue le lien avec la vérité comme dévoilement, que l’article sur l’oeuvre d’art développe pour son compte. Le mot, dans son usage poétique, ne désigne pas une chose préexistante : il la laisse paraître. Prenez le mot pont. Sur la table d’un ingénieur, c’est un signe interchangeable, qui renvoie à une structure franchissant un cours d’eau. Mais le pont, dit Heidegger, ne se contente pas de relier deux rives déjà là. C’est lui qui fait apparaître les rives en tant que rives, qui rassemble autour de lui le fleuve, les berges, le pays, les passants, qui ouvre un lieu là où il n’y avait qu’une étendue indifférente. Quand le poète dit pont, neige, soir, il ne transmet pas une information sur des objets connus : il fait advenir une présence. Nommer, au sens fort, ce n’est pas coller une étiquette, c’est appeler à venir.
Le Dire, ou parler comme montrer
Si le langage n’est pas d’abord expression et signe, qu’est-il ? Heidegger répond par un autre mot, qu’il faut peser : l’essence du langage est le Dire, en allemand die Sage. Le terme est délicat, car Sage veut dire aussi la légende, le récit transmis de bouche en bouche depuis longtemps. Heidegger l’entend à partir du verbe sagen, dire, mais en lui donnant un sens très particulier : dire, au sens propre, c’est faire voir, laisser apparaître, montrer.
Voilà le geste central. Parler ne consiste pas fondamentalement à émettre des sons chargés de sens, mais à montrer, à faire signe vers, à laisser quelque chose se manifester. Le Dire est ce mouvement par lequel le monde se déploie et se laisse voir. La parole que nous prononçons est seconde par rapport à lui : nous parlons parce que nous lui répondons, nous redisons ce qui s’est d’abord montré. D’où une formule que Heidegger affectionne : parler, c’est d’abord écouter. Nous ne parlons que dans la mesure où nous correspondons à la langue, où nous nous tenons à son écoute. L’homme bavard, qui ne fait que produire des phrases, n’écoute plus rien. L’homme qui pense, et le poète, sont d’abord ceux qui se taisent assez pour entendre ce que la langue donne à dire.
Le silence prend ici une place essentielle, et un second contresens guette. Le silence dont parle Heidegger n’est pas l’absence de parole, le vide sonore. C’est une manière de la parole elle-même, sa réserve, ce qu’il appelle le carillon du silence, das Geläut der Stille. Toute parole vraie est portée par un silence, comme une note se détache sur un fond. Le poète n’est pas celui qui parle le plus, c’est celui qui sait préserver ce silence d’où monte le Dire. On comprend du même coup pourquoi le dernier Heidegger oppose la pensée méditante, qui se recueille et s’attarde sur le sens, à la pensée calculante, qui court d’une possibilité à la suivante sans repos. Le langage de l’information et du calcul, le langage arraisonné, ne sait plus écouter. Il transmet, il optimise, il somme. Le danger n’est pas qu’il existe, il est indispensable. Le danger est qu’il devienne le seul, au point que nous devenions des êtres qui calculent admirablement et qui ne pensent plus.
Habiter en poète
On voit alors pourquoi le poète occupe, chez le dernier Heidegger, la place que la philosophie tenait jadis. Si le langage est la maison de l’être et si le Dire est ce qui laisse paraître, alors celui qui rapporte le langage à sa plus haute possibilité, celui qui ne s’en sert pas mais le sert, c’est le poète. Et parmi les poètes, un seul tient pour Heidegger un rang à part : Friedrich Hölderlin, contemporain de Hegel et de Schelling, mort en 1843 après des décennies de folie, et qu’il a commenté toute sa vie comme on commente une écriture sacrée. Hölderlin est pour lui le poète du poète, celui dont l’oeuvre dit l’essence même de la poésie.
De lui vient le vers que Heidegger ne cesse de méditer, tiré d’un poème tardif, qu’on traduit par : poétiquement, l’homme habite cette terre. En allemand, dichterisch wohnet der Mensch. Reprenons le verbe habiter, wohnen. Habiter poétiquement ne veut pas dire orner sa vie de jolis vers, ajouter une touche d’art à l’existence sérieuse. Cela veut dire que l’habitation de l’homme sur la terre est de part en part poétique en son fond, que c’est la poésie, entendue comme ce dire qui laisse paraître, qui mesure et ouvre l’espace où nous pouvons habiter. Le poète prend la mesure : il mesure l’écart entre la terre et le ciel, entre les mortels et les divins, et c’est cette mesure poétique qui rend l’habitation possible. La poésie n’est pas un ornement de la culture, elle est la puissance fondamentale de l’habitation humaine.
Il faut s’arrêter sur ce mot d’habiter, car il porte un autre renversement, parallèle à celui du langage. Habiter, au sens fort, ce n’est pas occuper un logement. Heidegger écoute la langue : le vieux mot allemand de l’habiter portait le sens de ménager, soigner, préserver, laisser une chose dans son être propre sans l’exploiter. Habiter authentiquement, c’est ménager les choses et le monde, les laisser être ce qu’elles sont au lieu de les sommer de servir. C’est exactement le contraire du Gestell. Et l’attitude qui rend ce ménagement possible, à l’âge où tout pousse à l’exploitation, c’est la Gelassenheit, la sérénité, ce laisser-être qui dit à la fois oui et non aux objets techniques : oui, nous nous en servons ; non, nous ne les laissons pas devenir nos maîtres. Le langage qui parle, l’habiter qui ménage, la sérénité qui laisse être sont les pièces d’une même pensée. Habiter le monde, c’est habiter la parole.
Deux pièges, et une ombre
Reste à serrer les deux malentendus que tout ce parcours peut nourrir. Le premier : croire que « le langage parle » est un mysticisme qui nierait que les hommes parlent. Ce n’est pas cela. Heidegger ne supprime pas le locuteur, il déplace l’origine. Il ne dit pas que personne ne parle, il dit que celui qui parle répond toujours à un dire plus ancien que lui, et que se croire seul maître de sa langue, c’est manquer la demeure pour ne voir que l’outil. Le second : croire qu’« habiter en poète » est un esthétisme, une invitation à embellir la vie. C’est l’inverse. La poésie n’est pas ici un supplément d’agrément, c’est ce qui ouvre l’espace même où une vie peut être habitée, où une chose peut venir à la présence plutôt que d’être réduite à un fonds disponible.
Il faut enfin nommer l’ombre, sans en faire le sujet. Le rapport de Heidegger à Hölderlin n’est pas innocent. Ses grands cours sur ce poète datent des années où il était proche du régime nazi, et certains commentateurs y ont vu une nationalisation de la poésie, une assignation du poète à dire la patrie allemande. Que le penseur de l’habiter et du laisser-être ait pu se compromettre avec le pire complique pour toujours la lecture de ces pages. On peut s’en nourrir sans en être dupe, à condition de rester éveillé devant ce qui, dans une si haute pensée, n’a pas su résister.
Heidegger aimait rappeler que le mot penser, Denken, et le mot remercier, Danken, ont en allemand la même racine. Penser, au fond, ce serait remercier : recevoir ce qui se donne au lieu de l’arraisonner. C’est exactement ce que demande sa pensée du langage. Cesser de parler comme on commande, pour apprendre à écouter ce qui, dans la parole, se dit déjà avant nous. On peut ne pas le suivre jusque-là. Mais après l’avoir lu, on ne prononce plus tout à fait de la même manière les mots les plus simples, ceux qui, sans qu’on y prenne garde, font tenir ensemble un monde.
Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Heidegger.
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