Le tournant
En 1927, Heidegger interrogeait l'être à partir de l'homme. Puis quelque chose se déplace. Il se met à penser l'être à partir de lui-même, de son histoire et de ses envois. Ce virage, die Kehre, n'est pas un reniement : c'est la même question, reprise par l'autre versant.
Il y a des livres qui restent inachevés par paresse, et d’autres qui s’arrêtent parce que la pensée qui les porte rencontre un mur. Être et Temps, paru en 1927, est de la seconde sorte. Le titre annonçait un double programme, le temps et l’être, et le livre ne tient que la première moitié de sa promesse. La troisième section, qui devait s’appeler Temps et être et accomplir enfin le passage du temps à l’être lui-même, n’a jamais paru. Heidegger l’a annoncée, préparée, puis retirée. Ce blanc n’est pas une négligence d’éditeur. C’est le lieu précis où s’est joué le déplacement le plus discuté de sa pensée, celui qu’on appelle le tournant.
Ce que faisait Être et Temps
Pour mesurer le tournant, il faut d’abord se rappeler d’où l’on part. Être et Temps voulait reposer la plus vieille des questions, qu’est-ce qu’être, mais sans la poser dans le vide. Heidegger choisit une voie d’accès précise : parmi tous les étants, il en est un qui n’est pas seulement, mais qui se rapporte à son propre être, qui s’en soucie, qui peut se demander ce que cela veut dire qu’être. Cet étant, c’est nous. Heidegger le nomme le Dasein, l’être-là, pour ne pas le confondre avec le sujet ou la conscience de la tradition. (Sur cette analyse de notre manière d’exister, voir l’article être-au-monde.)
Le geste est élégant. Puisque toute compréhension de l’être passe par cet étant qui comprend, c’est en l’analysant lui que l’on a une chance de reconquérir le sens de l’être en général. Le chemin va donc dans un sens bien déterminé : de l’homme vers l’être. On part de l’étant qui pose la question, on remonte vers l’être qu’il vise. Les commentateurs appellent cela la voie existentiale, ou transcendantale.
C’est cette voie qui, au sommet du livre, conduit Heidegger à reconnaître dans le temps le sens de notre être. Et c’est là, au seuil de la section Temps et être, que tout se bloque. Le livre devait franchir un dernier pas, passer du temps comme sens de l’être du Dasein au temps comme horizon de l’être lui-même. Ce pas n’a pas pu être fait avec les moyens du livre. Être et Temps reste un torse, et son silence est éloquent.
Pourquoi le premier chemin s’est bloqué
Le tournant n’est pas un caprice ni un changement d’humeur. Il sort d’une difficulté repérable dans Être et Temps lui-même. En faisant du Dasein le point d’appui de toute la démarche, on court un risque que Heidegger n’avait peut-être pas mesuré au départ. À force de partir de l’homme, on menace de faire de l’être quelque chose qui se mesure encore à lui, qui dépend de sa compréhension, qui reste suspendu à sa subjectivité.
Or c’est exactement ce que Heidegger voulait fuir. Il avait fait le procès de la métaphysique moderne, celle de Descartes, pour avoir tout fondé sur le sujet. Et voilà que sa propre voie, par sa structure même, menaçait de retomber dans une philosophie du sujet, plus fine sans doute, mais encore centrée sur l’homme. La section manquante devait précisément opérer le renversement. Heidegger a confié plus tard que le langage dont il disposait alors, encore marqué par le vocabulaire de la subjectivité, ne suffisait pas à dire ce passage. Il fallait que la langue elle-même se transforme.
C’est pourquoi les textes d’après le tournant changent de ton. Ils deviennent plus méditatifs, plus proches du poème, parfois déroutants. Ce n’est pas une coquetterie de style. Quand on cesse de fonder une chose sur une autre, il faut une autre langue que celle de la fondation. L’ancienne langue ne pouvait pas dire la nouvelle chose.
Le virage : de l’homme à l’être
Posons en une phrase ce qui change. Avant, Heidegger interrogeait l’être à partir de l’homme. Après le tournant, le sens de la marche s’inverse. Il ne part plus de l’homme pour rejoindre l’être ; il part de l’être lui-même, de son histoire, de la manière dont il se donne et se retire à travers les âges, et c’est de là qu’il pense la place de l’homme.
Le mot allemand, die Kehre, désigne le virage d’une route de montagne qui change de direction sans que le marcheur quitte la pente. On continue de monter, mais on ne regarde plus le même versant. L’homme cesse d’être le point de départ et le maître d’œuvre. Il devient le destinataire d’un envoi qui le précède. Heidegger forge pour cela un mot, das Geschick, l’envoi ou le destin de l’être, formé sur schicken, envoyer. L’être n’est pas une chose stable que nous contemplerions de loin. C’est un mouvement qui nous est adressé, et chaque grande époque de la pensée occidentale reçoit son envoi propre.
On résume parfois cela par un changement de génitif. Être et Temps demandait comment l’homme accède à l’être ; le second Heidegger demande comment l’être advient et nous requiert. Dans le premier cas, l’homme est sujet de l’accès. Dans le second, l’être est sujet de l’avènement, et l’homme celui à qui cet avènement échoit. Ce renversement de direction, ce passage du primat de l’homme au primat de l’être, voilà, dans son noyau le plus dur, le tournant.
Le berger de l’être
Le texte public où ce déplacement se lit le plus clairement est la Lettre sur l’humanisme, écrite en 1946, publiée en 1947. Le contexte est précis. Sartre venait de revendiquer Heidegger parmi les pères de l’existentialisme et de résumer sa position d’une formule fameuse, l’existence précède l’essence. Un jeune philosophe français, Jean Beaufret, écrit alors à Heidegger pour lui demander, entre autres, comment redonner un sens au mot humanisme. La Lettre est la réponse.
Et cette réponse est un refus poli mais total. Heidegger récuse la formule de Sartre : même inversée, elle reste prise dans le vieux couple métaphysique de l’essence et de l’existence. Faire de l’homme la source du sens, le projet qui se choisit lui-même, c’est encore une philosophie de la subjectivité, donc encore une métaphysique, précisément ce dont il essaie de sortir. À l’humanisme, qui définit toujours l’homme par un trait jugé suprême, la raison, la conscience, le sujet, Heidegger oppose une tout autre pensée.
L’homme n’est pas le maître de l’étant. L’homme est le berger de l’être. (Lettre sur l’humanisme)
La nuance est immense. Un maître commande et produit. Un berger garde et veille sur ce qui ne lui appartient pas. L’homme, dans cette perspective, n’est plus le centre qui pose le sens. Il est celui qui se tient dans l’ouverture de l’être, qui l’habite et le garde. Là où Sartre exalte la liberté souveraine du sujet, condamné à tout inventer dans un monde sans Dieu, Heidegger pense une appartenance plus ancienne, celle de l’homme à l’être qui l’a déjà requis. Et cette ouverture où l’homme se tient, c’est d’abord la parole.
Le langage est la maison de l’être. Dans son abri habite l’homme. (Lettre sur l’humanisme)
L’homme n’est pas d’abord celui qui fabrique le langage comme un outil. Il y est accueilli, il l’habite, et c’est de là qu’il peut répondre à ce qui se donne. (Sur cette place du langage et du poème dans la pensée tardive, voir l’article l’œuvre d’art.)
L’Ereignis, et l’histoire de l’être
Si la Lettre sur l’humanisme est le versant public du tournant, son atelier secret porte un autre nom : les Apports à la philosophie, grand traité rédigé entre 1936 et 1938 et publié seulement en 1989, plus de dix ans après la mort de Heidegger. On y voit revenir un mot devenu central, das Ereignis. En allemand courant, le mot veut simplement dire événement. Heidegger l’entend autrement, en jouant sur la racine eigen, le propre. L’Ereignis n’est pas un événement parmi d’autres dans le temps. C’est l’événement par lequel l’être et l’homme se rejoignent et s’approprient mutuellement, chacun venant à ce qui lui est destiné.
Pourquoi ce concept couronne-t-il le tournant ? Parce qu’il permet enfin de penser le rapport de l’homme et de l’être sans faire de l’un le fondement de l’autre. Ni l’homme ne produit l’être, ni l’être n’écrase l’homme. Il y a entre eux un événement d’appartenance, antérieur à leur séparation. Et cet événement n’est jamais pure harmonie : toute donation est aussi un retrait, l’être ne se donnant jamais sans aussi se dérober. C’est pourquoi Heidegger renonce de plus en plus aux mots de sujet et d’objet, qui ne savent dire que la séparation, jamais l’appartenance.
Ce primat de l’être commande alors une autre idée, décisive pour tout le second Heidegger : l’être a une histoire. Il ne se donne pas de la même façon à toutes les époques. Chaque grand âge de la pensée occidentale reçoit son envoi propre, une manière dont l’étant entier se montre. Et cette histoire est, dans son fond, une histoire de l’oubli. Toute la métaphysique, de Platon à Nietzsche, aurait pensé l’être des étants sans jamais penser l’être en tant qu’être. Heidegger nomme cette structure l’onto-théologie : on cherche tantôt l’étant en général, tantôt l’étant suprême qui fonde tous les autres, Dieu, le premier moteur, le sujet, la volonté de puissance, mais jamais on ne pose la question de l’être lui-même. La métaphysique fonde toujours de l’étant sur de l’étant.
Cet oubli n’est pas une distraction qu’il suffirait de corriger. C’est un destin, et il culmine sous nos yeux dans la technique, dans cette époque où l’étant tout entier ne se montre plus que comme fonds disponible, sommé de livrer son énergie. Penser l’histoire de l’être, c’est aussi comprendre pourquoi notre temps est celui de la détresse de l’être oublié. (Ce point est le cœur de l’article la technique.)
Le malentendu décisif
Reste à désamorcer l’erreur la plus répandue. On lit souvent qu’il y aurait deux Heidegger, presque deux philosophes, un Heidegger de l’analytique du Dasein et un Heidegger de la pensée de l’être, le second ayant renié le premier. Cette image de rupture franche est une caricature, et Heidegger l’a combattue lui-même.
L’épisode est savoureux. Le jésuite William Richardson lui consacre en 1963 un grand livre où il distingue un Heidegger I et un Heidegger II. Heidegger accepte de le préfacer par une lettre, et il y corrige aussitôt la distinction d’un mot décisif : il n’y a Heidegger II que parce qu’il y a déjà Heidegger I. Le tournant n’est pas un changement de personne, c’est un approfondissement. La question est restée la même d’un bout à l’autre, la question de l’être. Ce qui a changé, c’est le chemin pour l’approcher.
Bien des motifs du second Heidegger sont d’ailleurs déjà là dès 1927 : l’idée que l’être se donne et se retire, l’attention à la finitude, la critique du sujet cartésien, la vérité comprise comme dévoilement et non comme adéquation. Le tournant ne jette rien de tout cela. Il le pense plus radicalement, en cessant de passer par l’homme comme par un point d’appui obligé. C’est l’image d’un alpiniste qui se heurte à une paroi par le versant sud, redescend, et reprend le même sommet par l’autre crête. La montagne n’a pas changé, le sommet visé non plus. Ce qui a changé, c’est la voie d’accès, et avec elle le paysage qu’on traverse.
Un autre contresens guette, symétrique. Entendre la pensée de l’être qui s’envoie et se retire, l’écoute, la sérénité du laisser-être, et y voir une rechute dans le mysticisme, une rêverie irrationnelle sur le grand Tout. Ce serait manquer l’essentiel. Heidegger ne parle jamais d’une substance cosmique ni d’une énergie spirituelle : ce serait reprendre l’être pour un étant, le plus gros de tous. Le second Heidegger ne renonce pas à penser ; il renonce à fonder. La parole qui médite, qui écoute les mots grecs et les poètes, n’est pas un abandon de la rigueur, c’est une autre rigueur, exigée par une chose, l’être, qui ne se laisse pas mettre sous la main.
L’ombre, et la juste mesure
On ne peut pas parler du tournant sans nommer ce qui l’entoure. Les années où il s’opère, les années 1930, sont aussi celles de la honte. Heidegger est recteur nazi en 1933, adhérent du parti jusqu’en 1945, et les Cahiers noirs publiés depuis 2014 ont révélé un antisémitisme noué jusque dans sa pensée de l’histoire de l’être. Certains ont voulu lire le tournant en rapport avec cet échec politique, comme si le déplacement vers l’écoute et le retrait était une manière de tirer les leçons d’une catastrophe. La prudence s’impose : le tournant a ses raisons internes, repérables dès l’impasse d’Être et Temps, et l’on ne le réduit pas à une biographie. Mais on ne le lit pas non plus en fermant les yeux. Tenir les deux ensemble, sans excuse et sans déni, fait partie du travail.
Le tournant, bien compris, n’est donc ni un reniement ni une conversion mystique. C’est le moment où Heidegger cesse d’interroger l’être à partir de l’homme pour le penser à partir de lui-même, de son histoire et de son envoi. La question est la même qu’en 1927. Seul le chemin a tourné. Un même sommet, un seul marcheur, un virage dans la voie. Et c’est de ce versant nouveau que partiront ensuite toutes les grandes pensées du dernier Heidegger, la vérité comme dévoilement, l’œuvre qui ouvre un monde, la technique comme destin de l’être, l’habiter et le langage. Toutes supposent ce passage accompli, où l’homme n’est plus le sujet qui pose le sens, mais le berger qui veille sur ce qui se donne.
Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Heidegger.
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