Noèse

Simondon

L'individuation

Nous partons toujours de l'individu déjà là, puis nous cherchons ce qui l'a produit. Simondon inverse le geste : ne pas expliquer l'individuation par l'individu, mais l'individu par l'opération qui le fait naître. Tout son vocabulaire, préindividuel, métastabilité, information, transduction, sert ce renversement.

individuationpreindividuelmetastabilitetransduction · 21 juin 2026 · 12 min de lecture

On croit savoir ce qu’est un individu. C’est ce qui est là, séparé, un : ce cristal, cette plante, ce moi. On le tient pour la chose la plus évidente du monde, et c’est de lui qu’on part quand on veut comprendre comment il a pu se former. Gilbert Simondon montre que ce point de départ est une faute, et même un cercle. Si l’individu est ce qu’il faut expliquer, on ne peut pas le supposer donné au moment où l’on cherche sa genèse. Tout son livre tient dans ce retournement : ne pas penser l’individuation à partir de l’individu, mais l’individu à partir de l’individuation, c’est-à-dire à partir de l’opération qui le fait venir à l’être.

Le cercle de la tradition

La métaphysique a toujours posé le problème de la même manière. Elle part de l’individu constitué et remonte vers ce qui, en amont, est censé l’expliquer : un principe d’individuation. Mais ce geste, dit Simondon, suppose résolu ce qu’il prétend chercher.

Ce qui est un postulat dans la recherche du principe d’individuation, c’est que l’individuation ait un principe. (Introduction)

Chercher un principe, c’est déjà imaginer, en amont de l’individu, quelque chose qui a la même consistance que lui, un terme premier qui contient à l’avance son individualité. On fait alors une genèse à rebours : on suppose au commencement ce qui devait apparaître à la fin. Du même coup, l’opération réelle, le passage par lequel quelque chose s’individue, reste dans une zone obscure, sautée, jamais regardée en face. Le remède est radical : retourner la recherche.

Il faut opérer un retournement dans la recherche du principe d’individuation, en considérant comme primordiale l’opération d’individuation à partir de laquelle l’individu vient à exister et dont il reflète le déroulement, le régime, et enfin les modalités, dans ses caractères. (Introduction)

L’individu cesse d’être le premier et le seul réel. Il devient une phase, un moment, un résultat qui n’épuise pas l’être dont il sort. Première règle, qu’il ne faut jamais perdre : ne pas confondre l’individu et l’individuation. L’un est une chose, l’autre une opération.

Deux modèles qui ratent l’opération

La tradition a emprunté deux voies, opposées en apparence, mais coupables de la même cécité.

La première est le substantialisme. L’être y est une unité donnée, consistant par soi, inengendrée : l’atome des anciens, posé une fois pour toutes, ou la monade. L’individuation n’y est plus une opération à comprendre, c’est un fait toujours déjà là. On décrit comment des composés se font et se défont par rencontre, mais la naissance de l’individu lui-même reste hors de portée, parce qu’on l’a placée au départ.

La seconde voie est l’hylémorphisme, le schéma hérité d’Aristote : l’individu naît de la rencontre d’une forme et d’une matière. L’image canonique en est le moule et l’argile. On croit comprendre la brique en disant qu’on a appliqué la forme parallélépipède à la matière argile. Simondon montre que cette description manque précisément le centre de l’opération. Elle n’en retient que les deux bouts, la forme pure d’un côté, la matière brute de l’autre, et oublie ce qui se passe au milieu, dans la prise de forme réelle.

On ne peut pas dire que le moule donne forme ; c’est la terre qui prend forme selon le moule, parce qu’elle communique avec l’ouvrier. (Première partie, I, Forme et matière)

Le moule ne fait qu’imposer une limite. La forme advient parce que l’argile, préparée, devenue homogène, mise en état de résonance interne, porte une énergie qui s’actualise au moment où elle prend forme. Ce qui individue n’est donc ni la matière, ni la forme, mais l’opération qui les met en communication.

Le principe d’individuation est une opération. Ce qui fait qu’un être est lui-même, différent de tous les autres, ce n’est ni sa matière ni sa forme, mais c’est l’opération par laquelle sa matière a pris forme dans un certain système de résonance interne. (Première partie, I, Forme et matière)

Substantialisme et hylémorphisme partagent donc un même vice : ils supposent un principe d’individuation antérieur à l’individuation, et accordent à l’individu déjà constitué un privilège qu’il n’a pas. Tous deux ratent l’opération.

Le préindividuel et la métastabilité

Pour penser l’opération elle-même, il faut un autre point de départ : non plus l’individu, mais ce qui le précède et le rend possible. Simondon l’appelle le préindividuel. Ce n’est ni le néant ni le chaos. C’est un être plus riche que l’unité, traversé de tensions, chargé de potentiels, où des ordres de grandeur disparates, le très grand et le très petit, ne communiquent pas encore. Un être, dit-il, plus qu’une unité et plus qu’une identité. À cet être-là, les vieilles règles de la logique, l’identité, le tiers exclu, ne s’appliquent pas : elles ne valent que pour l’individu déjà découpé.

Ce préindividuel n’est pas inerte. Il est dans un état très particulier que la pensée ancienne n’avait pas su isoler, la métastabilité. On ne connaissait que deux régimes : le stable et l’instable, le repos et le mouvement. Or l’état le plus stable, celui où toutes les tensions sont éteintes, est un état de mort, le terme d’une dégradation, à partir duquel plus rien ne peut survenir. Le métastable est tout autre : un équilibre tendu, sursaturé, riche en énergie potentielle, qui paraît calme mais qui n’attend qu’une amorce pour se résoudre. L’individuation sera précisément la résolution d’un tel système. L’image directrice est physique : la solution sursaturée, le liquide en surfusion, prêts à cristalliser.

L’information n’est pas la forme

Que faut-il pour qu’un système métastable se résolve ? Pas une forme imposée du dehors. Quelque chose de bien plus discret : une singularité, une amorce, ce que Simondon nomme l’information. Et c’est ici qu’il faut être attentif, car le mot prête à deux contresens.

L’information, à la différence de la forme, n’est jamais un terme unique, mais la signification qui surgit d’une disparation. (Introduction)

L’information n’est pas la forme hylémorphique, cette structure qu’un moule appliquerait à une matière passive. Elle n’est pas non plus le signal de la théorie technique, le message codé qu’on transmet sur une ligne. Elle est la signification qui surgit quand deux réalités disparates, jusque-là sans commune mesure, entrent soudain en système. Le modèle qu’en donne Simondon est la perception du relief : l’image vue par l’œil gauche et celle vue par l’œil droit ne se recouvrent pas ; de leur écart même, au lieu d’un brouillage, naît une dimension nouvelle, la profondeur. L’information n’est donc pas déposée quelque part à l’avance. Elle est toujours actuelle, inséparable d’un système tendu et de ce qui peut la recevoir. Elle est, dira-t-il, une amorce d’individuation.

Le cristal, ou l’individuation au travail

Reste à voir l’opération se produire. Le paradigme, le cas le plus pur, est la cristallisation. Une solution sursaturée est un système métastable parfait : surchargée, en tension, prête à se résoudre, mais immobile tant que rien ne l’amorce. Qu’un germe minuscule y tombe, et tout bascule.

Le germe cristallin, n’apportant qu’une énergie très faible, est pourtant capable de conduire la structuration d’une masse de matière plusieurs milliards de fois supérieure à la sienne. (Première partie, II, Forme et énergie)

C’est là le cœur du mécanisme. Le germe n’impose pas une forme, il n’apporte presque pas d’énergie : il amorce, il module. L’énergie est déjà dans le milieu, en réserve. Et la structuration, une fois lancée, se propage. C’est ce que Simondon nomme la transduction.

Une opération, physique, biologique, mentale, sociale, par laquelle une activité se propage de proche en proche à l’intérieur d’un domaine, en fondant cette propagation sur une structuration du domaine opérée de place en place. (Introduction)

Le cristal en donne l’image exacte : chaque couche moléculaire déjà constituée sert de base à la couche en train de se former, qui à son tour structurera la suivante. La structure n’est pas cherchée ailleurs, dans un principe supérieur ; elle est tirée des tensions mêmes du domaine. La transduction ne déduit pas, elle ne généralise pas en abandonnant le singulier ; elle conserve tout le concret, de proche en proche. Voilà pourquoi Simondon peut dire qu’elle ne décrit pas l’individuation de l’extérieur : elle est l’ontogenèse même.

L’individu comme phase, non comme chose

On comprend maintenant le déplacement décisif. L’individu n’est pas une substance posée au commencement, c’est le résultat momentané d’une résolution. Mieux, il n’est qu’une phase de l’être. Car l’être, pour Simondon, n’est pas d’abord une chose qui demeure identique à soi ; il a la capacité de se déphaser, de tomber hors de phase avec lui-même, et c’est ce déphasage que nous appelons le devenir. L’individuation est ce moment où l’être se résout en phases.

Et l’individu n’apparaît jamais seul. Ce que l’opération fait surgir, ce n’est pas seulement lui, mais le couple de l’individu et de son milieu associé. L’individu reste d’ailleurs porteur d’une charge de préindividuel qui n’a pas été épuisée, une réserve de potentiels d’où d’autres individuations pourront naître. Il n’est donc pas tout l’être, et il n’est pas premier.

L’individu n’est pas la seule réalité, mais seulement une phase. Cependant, il est plus qu’une partie d’un tout, puisqu’il est le germe d’une totalité. (Conclusion)

Le vivant, individuation perpétuée

Le cristal s’individue d’un coup, par sa surface, puis se fige : son individuation est passée, déposée, périphérique. Le vivant fait autrement. Il ne cesse pas de s’individuer ; il porte son opération au-dedans de lui.

Le vivant conserve en lui une activité d’individuation permanente ; il n’est pas seulement résultat d’individuation, comme le cristal ou la molécule, mais théâtre d’individuation. (Introduction)

C’est ce qui lui donne une véritable intériorité. Là où le cristal est tout entier décalé par rapport à lui-même, le vivant est contemporain de lui-même, présent en chacun de ses points. Il ne se contente pas de s’adapter, comme une machine qui corrige un écart : il résout ses problèmes en se modifiant lui-même, en inventant des structures internes nouvelles. La vie est cet entretien continué d’une métastabilité, cette individuation qui ne s’achève pas. Et c’est sur cette charge de préindividuel jamais épuisée que s’ouvrent les individuations suivantes : le psychique, lorsque le vivant ne se résout pas tout entier et garde en lui une tension ; le collectif et le transindividuel, lorsque les charges préindividuelles de plusieurs vivants s’individuent ensemble. La même opération, plus tard, vaudra aussi pour les objets techniques, autre domaine où des structures s’inventent et se concrétisent.

Ce que change le renversement

On pourrait croire ce déplacement purement technique. Il engage en réalité toute notre manière de regarder. Tant que l’on part de l’individu, on ne voit que des choses finies, des résultats, posés les uns à côté des autres, et l’on cherche en vain ce qui les a faits. Dès que l’on part de l’individuation, on cesse de voir des états figés pour suivre des genèses : l’individu n’est plus une réponse mais une question en train de se résoudre, et le réel apparaît comme un tissu de tensions toujours prêtes à prendre forme.

Ce regard interdit deux confusions, qu’il faut tenir fermement. La première : ne pas confondre l’individu et l’individuation, le résultat et l’opération. La seconde : ne pas confondre l’information et la forme, l’amorce qui résout une tension et le moule qui impose une figure. À ce prix seulement, on entre dans la pensée de Simondon, qui n’est pas une théorie de plus sur ce que sont les êtres, mais une invitation à les saisir non pas après coup, tout faits, mais au moment où ils se font.

Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Simondon.

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