Le transindividuel
L'individuation ne s'arrête pas à l'individu. Le sujet porte en lui une réserve de préindividuel qu'il ne peut résoudre seul : il lui faut les autres, non pour s'y fondre, mais pour s'individuer avec eux. Voilà ce que Simondon nomme le transindividuel, ni le moi clos, ni le pur social.
On voudrait que le mot collectif désigne une chose simple : la somme des individus, le groupe, la société. Et l’on pense l’individu comme une chose finie, posée, qui ensuite entrerait en rapport avec d’autres choses finies. Simondon refuse les deux évidences d’un même geste. Pour lui, l’individu n’est jamais achevé, et le collectif n’est jamais une simple addition. Entre le moi clos et la société extérieure, là où la pensée ordinaire ne voit qu’un vide traversé de rapports, il loge une réalité pleine, une individuation véritable, qu’il appelle le transindividuel. C’est sans doute son concept le plus original, et le plus délicat. Pour le saisir, il faut suivre l’individuation un cran plus loin qu’on ne le fait d’habitude : non pas jusqu’à l’individu, mais jusqu’à ce qui, en lui, reste à individuer.
Le reste de préindividuel
Tout part d’une thèse que Simondon a établie sur le cristal et sur le vivant, et qu’il faut tenir fermement avant d’aller plus loin (on en trouvera l’exposé dans l’article sur l’individuation). L’individuation, le passage par lequel un être prend forme à partir d’un fond chargé de tensions, n’épuise jamais d’un coup tout ce fond. Simondon nomme préindividuel cet être plus riche que l’unité, sursaturé de potentiels, antérieur au partage entre l’individu et son milieu. Et le point décisif est celui-ci : quand un individu se constitue, il ne consomme pas toute sa réserve de préindividuel. Il en garde une charge, une part de potentiel non résolue, comme un excès d’être qui n’a pas trouvé sa structure.
Cette charge n’est pas un défaut. C’est, au contraire, ce qui rend possibles les individuations suivantes. Le préindividuel que le vivant garde en réserve est la source d’où peuvent surgir le psychique, puis le collectif. L’individu n’est donc pas un point d’arrivée. Il est un seuil, porteur d’un reste qui demande encore à s’individuer.
L’individuation psychique : le sujet n’est pas le moi
Ce reste se fait d’abord sentir au niveau du sujet. Simondon prend ici une décision lourde de conséquences : il ne part pas de la connaissance, mais de l’affectivité. Le psychisme n’est pas pour lui une substance close, une intériorité qui se suffirait, un théâtre privé où le moi se contemplerait. Le psychique naît quand le vivant rencontre un problème qu’il ne peut plus résoudre en restant simplement vivant, en ajustant sa perception et ses gestes. Il n’est pas un étage ajouté au-dessus de la vie ; il est une relance de l’individuation sous la pression d’une tension trop forte.
D’où une distinction qui commande tout le reste, et qu’il faut séparer nettement des mots du langage courant. L’individu, c’est la part de nous qui est constituée, structurée, identifiable. Le sujet, lui, n’est pas réductible à cet individu. Le sujet, c’est l’ensemble formé par l’individu et par la charge de préindividuel qu’il porte encore. Le sujet est donc, par définition, plus que l’individu. Le moi, ce qui en nous a une forme arrêtée, n’épuise pas le sujet : il y a en nous de l’individué et du non encore individué, et c’est leur coexistence qui fait un sujet.
L’affectivité est la manière dont cette charge se manifeste. Une émotion n’est pas un petit accident interne à un moi déjà constitué : c’est le moment où le préindividuel reparaît dans le sujet, où la part de nature non encore mise en forme se rappelle à lui et demande une nouvelle individuation. Voilà pourquoi l’émotion est si troublante. Elle nous fait sentir que nous ne coïncidons pas tout à fait avec nous-mêmes, qu’il y a en nous plus que notre individualité bien rangée. Là où la tradition voit un déficit de maîtrise, Simondon voit une vérité ontologique : le sujet déborde l’individu qu’il est.
Il faut écarter ici un contresens tentant. Cette charge préindividuelle n’est pas un inconscient au sens de Freud, un sous-sol caché peuplé de désirs refoulés, marqué par l’histoire de chacun. Elle est tout l’inverse : une part de nature, ce qu’il y a en nous de plus impersonnel, antérieur à toute individualité. Et c’est précisément parce qu’elle est impersonnelle, parce qu’elle est de même nature en moi et en vous, qu’elle pourra un jour fonder un collectif réel. Si le fond de nous était un secret strictement privé, il nous enfermerait. Parce qu’il est nature et potentiel partageable, il nous relie.
L’angoisse, ou la limite de l’individu seul
Reste que cette charge, le sujet pris isolément ne peut pas la résoudre. Son individualité est trop étroite pour accueillir le surplus d’être qu’il porte. Tant qu’il demeure seul, il oscille entre l’émotion qui le déborde et une tension plus sourde, qui peut devenir une épreuve. Cette épreuve a un nom : l’angoisse.
L’angoisse, chez Simondon, n’est pas la peur. La peur a un objet : on craint quelque chose de déterminé, on peut le fuir ou le combattre. L’angoisse n’a pas d’objet. Elle est le sentiment d’une charge préindividuelle qui demande à s’individuer sans trouver de voie. Dans l’angoisse, le sujet éprouve qu’il est plus qu’individu, mais sans pouvoir transformer ce plus en une nouvelle structure. Il est saturé d’un être qui pèse et qui ne s’écoule nulle part. Simondon la décrit comme une expérience presque cosmique, où le sujet tend à se confondre avec le monde entier, comme s’il devait porter et résoudre en lui seul toute l’individuation. Ce sont là quelques-unes des pages les plus elliptiques de l’oeuvre, et il faut le dire honnêtement : Simondon y dessine une expérience-limite plus qu’il n’en donne une théorie close.
Mais l’essentiel est ailleurs. L’angoisse n’est pas seulement une souffrance : elle est révélatrice. Elle nous apprend quelque chose de structurel sur ce que nous sommes, des êtres qui ne peuvent pas se compléter dans la solitude. Elle est l’épreuve par laquelle le sujet découvre la limite de ce qu’une individuation purement individuelle peut faire. Et cette limite n’est pas un mur : c’est un appel. La solution de la tension psychique ne se trouve pas dans le sujet. Elle se trouve dans une individuation plus large, qui ne sera plus seulement psychique, mais collective.
Ni l’individuel, ni l’interindividuel
Le transindividuel se définit d’abord par ce qu’il n’est pas. Il n’est pas l’individuel, la réalité prise du point de vue du sujet isolé. Mais il n’est pas non plus le social au sens courant, et c’est ici que Simondon introduit sa distinction décisive : l’interindividuel.
L’interindividuel, ce sont les relations entre des individus déjà constitués. Je suis un individu, vous en êtes un autre, et nous entrons en rapport : nous échangeons des paroles, des services, des signes de reconnaissance. Dans ce type de relation, rien de neuf ne se produit au niveau de l’être. Les termes préexistent à la relation. Chacun reste ce qu’il était avant la rencontre ; il ajuste sa conduite, joue un rôle, tient une place. L’interindividuel est le domaine de la sociabilité ordinaire, des fonctions sociales, et aussi du conformisme, cette extériorité où l’on se conduit comme tout le monde se conduit. Le social, à ce niveau, est une enveloppe, un milieu d’appartenance ; il ne touche pas le fond du sujet, il reste à sa surface.
Le transindividuel est tout autre chose. Il ne met pas en rapport des individus achevés : il fait surgir une individuation nouvelle qui passe à travers les sujets et qui les transforme. Le préfixe trans est à prendre au sérieux. Il ne veut pas dire au-dessus des individus, ce qui serait une transcendance, une réalité supérieure qui les surplomberait ; ni entre les individus, ce qui serait encore l’interindividuel. Il veut dire à travers : un mouvement qui traverse les sujets et les fait communiquer non par leur surface sociale, mais par ce qu’ils ont de plus profond et de moins individué, leur charge préindividuelle. Le transindividuel est une relation qui se noue de fond à fond.
Car cette charge, on l’a dit, n’est pas privée. Ce qui reste de non individué en moi est de même nature que ce qui reste de non individué en vous. Le collectif transindividuel se constitue précisément là : quand les charges préindividuelles de plusieurs sujets, au lieu de rester chacune isolée, entrent en communication et s’individuent ensemble, d’un seul mouvement. L’émotion, qui dans le sujet isolé débordait et angoissait, devient alors le canal par lequel les sujets communiquent au niveau de leur préindividuel. Ce qui en moi était trop, et pesait, devient ce par quoi je m’individue avec les autres.
L’individu et le collectif s’individuent ensemble
Il faut s’arrêter sur le paradoxe qui fait toute la force de l’idée. On croit ordinairement que ce qui m’individualise, c’est ce qui me distingue des autres, ce qui me sépare. Simondon renverse cette évidence. Ce qui m’individue le plus complètement, c’est l’opération par laquelle, avec d’autres, je résous une charge que je ne pouvais pas résoudre seul. L’individuation collective est aussi, et du même coup, une véritable individuation du sujet. Le plus personnel passe par le plus commun.
C’est dire que l’individu et le collectif ne préexistent pas l’un à l’autre. Ils ne sont pas deux réalités données dont il faudrait ensuite penser le rapport. Ils naissent ensemble, du même mouvement, à deux niveaux. Le collectif n’est pas formé par les individus comme un mur par ses briques ; il se forme en même temps qu’eux, et il les achève. Vouloir partir de l’individu seul, c’est se condamner à ne penser le collectif que comme une addition, une juxtaposition, bref comme de l’interindividuel. En partant du sujet ouvert, traversé d’une charge impersonnelle, on rend pensable un collectif où les sujets s’individuent réellement les uns par les autres.
C’est pourquoi Simondon accorde à la relation une dignité inhabituelle : la relation a valeur d’être. Dans la pensée commune, la relation est seconde : d’abord les choses, ensuite les liens qu’on tend entre elles. Pour Simondon, la relation transindividuelle n’est pas un lien ajouté après coup entre deux solitudes ; elle est constituante, elle fait être ses termes en même temps qu’elle les relie. C’est toute la différence entre deux pierres posées côte à côte, qui restent voisines mais séparées, et deux notes dans un accord, qui deviennent autre chose que ce qu’elles étaient isolément sans cesser d’être chacune sa note. L’accord ne supprime pas les notes : il les fait résonner ensemble d’une manière qu’aucune ne pouvait produire seule. L’amitié véritable, dont Simondon fait un cas privilégié, en donne l’image : avec tel ami, je pense et je deviens ce que je ne serais pas seul, et lui de même, non parce que nous fusionnons, mais parce que la relation individue en chacun une part restée muette.
Le piège du grégaire
Deux malentendus symétriques guettent le lecteur, et tous deux font passer le concept à côté de sa cible.
Le premier serait de prendre le transindividuel pour une âme collective, une grande conscience supérieure qui absorberait les individus, une totalité où ils se dissoudraient comme des gouttes dans l’océan. Simondon est aux antipodes de cela. Le transindividuel n’est pas une fusion, et ce n’est pas le grégaire. Le bon collectif est celui où chacun devient plus, non celui où chacun compte pour moins. La relation augmente les sujets ; elle ne les dilue pas.
Le second malentendu consisterait à rabattre le transindividuel sur le social ordinaire, à le confondre avec l’appartenance, l’identité de groupe, le sentiment d’être avec les siens. Or l’appartenance relève de l’interindividuel : on appartient à un groupe comme on occupe une place, sans que le fond du sujet soit engagé. La nation, la classe, la corporation peuvent rester de purs cadres d’appartenance, du social qui n’individue rien. Le transindividuel n’est pas garanti par le seul fait d’être ensemble. Il est rare ; il est un événement ; il arrive ou n’arrive pas. Beaucoup de collectivités ne sont jamais que de l’interindividuel coagulé. Simondon ne décrit pas une structure sociale, il décrit une opération qui peut traverser une structure sociale et la transfigurer, ou ne pas le faire. Distinguer les deux n’est pas les opposer comme le bien et le mal : c’est apprendre à reconnaître, sous la surface continue de la vie sociale, l’événement plus rare de l’individuation collective véritable.
Ce que cela change
Le gain de ce détour est de permettre de penser le rapport de l’individu et de la société autrement que par l’opposition. Les sciences humaines hésitent souvent entre deux réductions. Le psychologisme part de l’individu et de son intériorité, et peine à rendre compte du collectif autrement que comme une contrainte extérieure. Le sociologisme part du social et du groupe, et peine à rendre compte du sujet autrement que comme un produit. Simondon échappe aux deux, parce qu’il ne part ni de l’individu ni de la société, mais de l’individuation : l’opération commune d’où l’un et l’autre sortent ensemble. Le sujet n’est pas premier, le social n’est pas premier ; première est la charge préindividuelle qui, en se résolvant, fait advenir du même coup une intériorité plus profonde et une communauté réelle.
C’est ce versant que la postérité a surtout retenu, et il faut être honnête sur ce qu’elle en a fait. Muriel Combes a fait du transindividuel la clé politique de l’oeuvre, l’amorce d’une pensée de l’émancipation et d’un collectif qui ne serait ni l’État ni le marché. Bernard Stiegler en a fait l’un des piliers de sa propre philosophie, en reliant l’individuation transindividuelle aux supports techniques de la mémoire, ce que Simondon, lui, n’avait pas vraiment thématisé : c’est un prolongement, non une lecture littérale. Le texte de Simondon reste, sur ce point, plus sobre et par endroits plus inachevé que ses prolongements. Il pose le concept ; il en laisse l’élaboration politique largement ouverte.
Ce qu’il établit, en revanche, tient en une formule. Le sujet n’achève pas seul son individuation : il lui faut les autres, non comme décor ni comme entourage, mais comme partenaires d’une même opération. La solitude n’est pas l’état premier de l’individu. Elle est l’indice d’une charge préindividuelle encore non résolue, qui attend, pour s’individuer, le théâtre plus vaste du collectif.
Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Simondon.
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