Noèse

Bernard Stiegler

L'Anthropocène et le Néganthropocène

On appelle Anthropocène l'ère où l'humain est devenu une force géologique. Stiegler la relit comme l'ère de l'entropie généralisée, qui dissipe l'énergie, le vivant et le savoir. Le Néganthropocène n'est pas une prédiction rassurante : c'est un projet, un autre âge à inventer, où la technique servirait enfin à différer le désordre plutôt qu'à l'accélérer.

anthropoceneentropieneguentropiebifurcationsavoir · 21 juin 2026 · 12 min de lecture

Les géologues ont forgé un mot pour notre époque : l’Anthropocène, l’âge où l’activité humaine est devenue un facteur géologique, au même titre que les volcans ou les glaciations. Le climat, les océans, la composition même des sols portent désormais notre empreinte. Stiegler ne conteste pas ce constat, il le radicalise. Car ce nom, dit-il, décrit un fait sans en dire la vérité. Le mot juste serait plutôt Entropocène. Sous l’Anthropocène, il faut entendre l’ère d’une entropie généralisée : une dissipation qui ne ravage pas seulement l’énergie et le vivant, mais aussi le savoir et la pensée. Comprendre ce déplacement, c’est comprendre pourquoi Stiegler oppose à cette ère mortifère non pas un retour à la nature, mais un autre projet, à inventer de toutes pièces : le Néganthropocène.

Le fil thermodynamique

Tout part d’une loi de la physique, la deuxième loi de la thermodynamique. Livrés à eux-mêmes, les systèmes vont vers le désordre, l’uniformité, la dissipation. C’est l’entropie : la tendance générale de l’univers à se défaire, à perdre ses différences, à se refroidir vers l’indistinct. La chaleur passe du chaud au froid et jamais l’inverse ; le temps a une flèche, et cette flèche pointe vers la mort thermique.

Mais il existe localement, provisoirement, une contre-tendance. C’est le physicien Schrödinger qui, demandant ce qu’est la vie, en a donné le nom : la néguentropie. Un être vivant est une poche d’ordre qui se maintient à rebours de l’entropie ambiante, le temps de son existence, en puisant de l’énergie autour de lui. La vie ne nie pas la deuxième loi ; elle la diffère. Elle ralentit localement un effondrement qu’elle ne peut empêcher. Stiegler fait de cette idée le socle de toute sa lecture. Et il y ajoute aussitôt une thèse qui lui est propre : la technique n’est pas le contraire de la vie, elle en est la poursuite par d’autres moyens.

La technique n’est pas l’opposé de la vie, mais son évolution, une continuation de la vie par des moyens autres que la vie. (Nanjing Lectures, 2016, première leçon)

Pour penser cette continuation, Stiegler emprunte au biologiste Alfred Lotka un concept décisif : l’exosomatisation. Les autres vivants évoluent en transformant leur propre corps, lentement, de génération en génération : ils produisent des organes internes, endosomatiques. L’humain, lui, produit ses organes au-dehors. Le silex, la roue, le livre, la machine, l’ordinateur sont des organes artificiels, exosomatiques, qu’il fabrique hors de sa chair et qui prolongent sa puissance. Là est sa singularité. L’hominisation est cette aventure d’un vivant qui s’augmente par des organes détachables, échangeables, qu’aucun corps ne porte plus en propre.

Pourquoi l’Anthropocène est l’ère de l’entropie

Cette exosomatisation est ambivalente, et c’est là que tout se joue. D’un côté elle produit de la différence, de la mémoire, du savoir : elle diffère l’entropie. De l’autre elle dissipe l’énergie à grande échelle, transforme les milieux, accélère le désordre. La formule de Stiegler tient les deux ensemble sans les réconcilier.

La technique est une accentuation de la néguentropie, puisqu’elle apporte une différenciation accrue. Mais il est tout aussi vrai que la technique est une accélération de l’entropie. (The Neganthropocene, chapitre 1)

Tant que ces deux versants restaient en tension, une civilisation pouvait tenir. L’Anthropocène est le moment où la balance bascule massivement du côté entropique. Son moteur a un nom : le capitalisme industriel, devenu computationnel. Quand le calcul prévaut comme seul critère de décision, quand la seule question posée est celle du rendement à court terme, alors la machine exosomatique s’emballe dans le sens de la dissipation. Voilà pourquoi Stiegler tient « Anthropocène » pour un euphémisme et lui préfère « Entropocène » : ce n’est pas l’humain en général qui est en cause, c’est une organisation économique qui a fait du calcul son unique boussole.

Or l’entropie dont il parle n’est pas seulement physique. Elle se décline sur trois plans, et c’est l’apport propre de Stiegler que de les penser ensemble. Il y a l’entropie thermodynamique, la dissipation de l’énergie, le réchauffement, l’épuisement des ressources. Il y a l’entropie biologique, l’effondrement de la biodiversité, l’uniformisation du vivant, l’extinction des espèces. Et il y a une troisième entropie, la plus négligée et la plus décisive à ses yeux : l’entropie noétique, c’est-à-dire la perte de savoir, la standardisation des esprits, la disparition de la diversité des manières de penser. C’est ici que sa pensée de l’Anthropocène rejoint celle de la prolétarisation et de l’attention captée : le capitalisme computationnel ne dissipe pas seulement le carbone et les forêts, il dissipe aussi la noodiversité, l’équivalent pour l’esprit de ce que la biodiversité est pour le vivant. Penser devient répéter ; la diversité des interprétations s’aplatit ; le savoir s’évapore dans le calcul. L’Entropocène est aussi une dé-noétisation.

C’est pourquoi il refuse de séparer l’écologie de la pensée. Sauver la biosphère et sauver la capacité de penser sont, pour lui, une seule et même tâche, parce que c’est la même logique entropique qui ravage les deux. On manquerait tout l’enjeu en réduisant l’Anthropocène à un problème d’environnement.

Néguentropie, néganthropie

Reste à comprendre un néologisme qui peut rebuter mais qui porte tout le projet : la néganthropie. Pourquoi ne pas se contenter de la néguentropie de Schrödinger ?

Parce que la vie ordinaire diffère l’entropie sans le savoir, par sa seule existence biologique. La néguentropie est aveugle, naturelle, non délibérée. Mais l’humain, parce qu’il est exosomatique, parce qu’il dépose son savoir dans des organes artificiels et peut donc l’interroger, le critiquer, le transformer, peut produire une néguentropie d’un autre ordre : réfléchie, gouvernée par des critères, prise en charge par le savoir. C’est cela que Stiegler appelle la néganthropie. Non plus seulement la contre-tendance physique du vivant, mais la production délibérée de valeur, de diversité, de bifurcations, par des êtres qui prennent soin de leur propre devenir.

L’exosomatisation est la continuation de ce processus, mais en un sens nouveau, produisant une augmentation de l’entropie, mais aussi une nouvelle forme de néguentropie, que j’appelle « néganthropie ». (The Neganthropocene, chapitre 7)

Il faut tenir la distinction au plus serré, sous peine de tout confondre. L’entropie est physique. La néguentropie est vitale : c’est la différance de la vie. La néganthropie est noétique : c’est la néguentropie propre à la vie technique, celle qui passe par le savoir et la décision. Et son contraire a aussi son nom : l’anthropie, la tendance proprement humaine à l’autodestruction entropique, ce que l’anthropologue Lévi-Strauss avait pressenti en proposant, désabusé, de rebaptiser l’anthropologie « entropologie ». C’est lui qui écrivait que le monde a commencé sans l’homme et s’achèvera sans lui.

Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui. (Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, cité dans The Neganthropocene, chapitre 2)

Stiegler reprend la phrase, mais pour s’en démarquer. Oui, l’humain produit effectivement de l’entropie ; il serait malhonnête de le nier. Ce qu’il refuse, c’est le nihilisme désespéré qui en tirerait une fatalité, et qui croiserait les bras devant l’inéluctable. Car la même condition exosomatique qui rend l’humain capable du pire le rend aussi capable de néganthropie. La fatalité n’est pas inscrite dans la technique : elle est inscrite dans une certaine organisation de la technique, et celle-là peut changer.

La bifurcation et le rôle du savoir

D’où le concept qui transforme le diagnostic en programme : la bifurcation. Sortir de la trajectoire mortifère ne se fera pas par un ajustement progressif, par une correction lente du système. Cela suppose un saut, une décision, l’invention d’une autre organisation des organes artificiels. La bifurcation est ce moment improbable où le devenir se réoriente, où l’on quitte la pente entropique pour autre chose. Et elle est par nature incalculable : c’est même pourquoi les systèmes de calcul, structurellement entropiques, tendent à l’éliminer. Un algorithme prolonge le passé ; il ne bifurque pas.

L’agent de cette bifurcation, c’est le savoir. Mais un savoir entendu en un sens précis : non pas une information stockée, non pas une donnée calculable, mais un pouvoir de faire autrement, d’interpréter, de bifurquer. Stiegler en donne une définition qui noue toute sa pensée tardive.

Le savoir, à commencer par la biologie, est un soin que la vie technique prend d’elle-même, en luttant contre l’entropie que ses organes techniques et artificiels engendrent inévitablement. (The Neganthropocene, chapitre 9)

Le savoir est ce par quoi la vie technique se soigne. C’est dire que l’école, la transmission, la recherche, le soin ne sont pas des ornements de la société : ils en sont les organes néganthropiques, ce qui produit la diversité et diffère le désordre. À l’inverse, une société qui prolétarise ses savoirs, qui délègue au calcul sa capacité de penser, scie la branche néganthropique sur laquelle elle est assise. C’est pourquoi le Néganthropocène, chez Stiegler, passe concrètement par une économie de la contribution : réorienter le temps libéré par l’automatisation vers la production de savoir partagé, vers des territoires apprenants, plutôt que vers la seule captation. Il aimait rappeler l’avertissement de Lotka, dont il tirait toute son urgence : le savoir vient vite, mais la sagesse tarde, et ce retard peut être fatal.

Un projet, non une prédiction

Il faut alors entendre ce que le mot Néganthropocène nomme exactement. Ce n’est pas une époque qui viendrait après l’Anthropocène par le cours naturel des choses, comme une ère succède à une autre dans la chronologie géologique. C’est une possibilité improbable, qui n’existe pas encore, et qui n’adviendra que si on la décide et qu’on l’institue. Le Néganthropocène est au futur, et d’un futur qui n’est garanti par rien. Stiegler le formule par une distinction qu’il tient pour capitale, entre le devenir et l’avenir.

L’entropie, c’est le devenir. La néguentropie est ce qui y inscrit un avenir. Le devenir et l’avenir ont jusqu’ici été confondus. C’est cette confusion qui nous rend impuissants, et c’est elle que révèle l’impasse de l’Anthropocène. (The Neganthropocene, chapitre 12)

Le devenir, c’est ce qui arrive de toute façon, la pente, le cours entropique des choses. L’avenir, c’est ce qui peut être voulu, ouvert, inscrit dans le devenir par une bifurcation néguentropique. Croire que l’avenir n’est que le prolongement du devenir, c’est précisément ce qui paralyse : on attend passivement la suite. Distinguer les deux, c’est rouvrir la possibilité d’agir.

C’est pourquoi il faut écarter deux contresens symétriques, que la pensée de Stiegler refuse l’un comme l’autre. Le premier serait le catastrophisme résigné, qui constate l’effondrement et s’y abandonne : Stiegler accorde le diagnostic, mais récuse la résignation, car la condition technique qui rend l’effondrement possible est aussi celle qui rend la bifurcation possible. Le second serait le techno-solutionnisme, l’idée qu’une innovation de plus, une technologie salvatrice, nous tirera d’affaire sans rien changer à l’organisation économique : c’est oublier que c’est justement l’innovation pilotée par le seul calcul du marché qui creuse l’Entropocène. La technique numérique n’est ni le mal ni le remède : elle est pharmacologique, à la fois poison entropique et remède néguentropique possible, selon l’organisation et le soin qu’on y met. Sur ce point décisif, on renverra à notre article sur le pharmakon, qui en est la clé : l’Anthropocène et le Néganthropocène ne sont, au fond, que les deux versants d’un même pharmakon porté à l’échelle de la planète.

Enfin, et c’est peut-être le piège le plus tenace : la néganthropie n’est pas un retour à la nature. Stiegler ne propose nulle part de débrancher, de revenir à un en-deçà de la technique, de retrouver une innocence perdue. Ce serait absurde, puisque l’humain n’existe que par l’exosomatisation. Le Néganthropocène n’est pas en arrière, dans une nature préservée, mais en avant, dans une technique réorientée. Il ne s’agit pas de produire moins d’organes artificiels, mais de les mettre au service de la néguentropie au lieu de l’accélération entropique. Sortir de l’Anthropocène, ce n’est pas sortir de la technique : c’est en prendre soin, jusqu’à en faire l’organe de notre avenir plutôt que l’instrument de notre devenir.

Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Bernard Stiegler.

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