Noèse

Bernard Stiegler

La prolétarisation

Stiegler reprend un mot de Marx et le déplace : être prolétarisé, ce n'est pas d'abord s'appauvrir, c'est perdre son savoir. Le geste de l'ouvrier passe dans la machine, puis le savoir-vivre du consommateur dans le marketing, puis le savoir théorique lui-même dans les algorithmes. Une même mécanique, à trois étages.

proletarisationsavoirgrammatisationautomatisationattention · 21 juin 2026 · 12 min de lecture

On entend d’ordinaire dans le mot prolétaire une question d’argent : le prolétaire serait celui qui n’a rien, qui ne possède que ses bras et les loue pour subsister. Stiegler part d’un tout autre constat, et c’est ce déplacement qui fait l’intérêt de son concept. Pour lui, la prolétarisation n’est pas d’abord une affaire de revenu mais une affaire de savoir. Être prolétarisé, c’est perdre un savoir, le voir sortir de soi et passer dans une machine qui le détient désormais à votre place. Le prolétaire, en ce sens précis, peut très bien être riche, diplômé, décideur. Ce qui le définit, ce n’est pas la pauvreté, c’est la dépossession.

Repartir de Marx, mais en le déplaçant

Stiegler revendique l’héritage de Marx, et il le revendique en le corrigeant. Chez Marx, l’ouvrier de la grande industrie cesse peu à peu d’être un artisan qui sait son métier pour devenir le servant d’une machine qui, elle, exécute le travail. Stiegler relit cette scène avec Simondon : ce n’est plus l’homme qui porte l’individualité technique, c’est la machine-outil.

L’homme centralisait en lui l’individualité technique au temps où seuls existaient les outils. (Simondon, cité dans La Société automatique, chapitre 2)

Au temps des outils, c’était la main de l’ouvrier qui savait, qui ajustait, qui sentait la matière ; l’outil prolongeait ce savoir sans le remplacer. Avec la machine industrielle, le rapport s’inverse. Le geste qui contenait le savoir-faire est désormais inscrit dans le mécanisme, et l’ouvrier n’a plus qu’à le servir. Friedmann opposait ainsi le tourneur professionnel, qui possédait son métier, à l’ouvrier spécialisé de la chaîne, dont Ford pouvait dire que « l’individu le plus stupide peut apprendre à exécuter en deux jours ». Le savoir n’a pas disparu : il a changé de lieu. Il est passé dans la machine.

C’est pourquoi Stiegler dit que l’emploi industriel est d’abord une fonction de désapprentissage. Il cite Wiener, l’inventeur de la cybernétique, qui ne s’y trompait pas : « La révolution industrielle moderne est fatalement conduite à dévaloriser le cerveau humain. » Le prolétaire n’est donc pas seulement exploité ; il est privé de la part de lui-même qui savait, et qui passait jusque-là par son corps et son intelligence.

Le mécanisme : la grammatisation

Reste à comprendre comment un savoir peut « sortir » d’un corps et se déposer ailleurs. C’est ici qu’intervient le concept décisif, celui que Stiegler emprunte à Sylvain Auroux et élargit considérablement : la grammatisation. Auroux décrivait par ce mot la façon dont la parole vivante, continue, fut un jour découpée en unités, en lettres, en règles : discrétisée, mise en grammes, et de ce fait reproductible. Stiegler généralise l’idée à tous les flux. Pas seulement la parole, mais les gestes, les comportements, les mouvements, peuvent être à leur tour discrétisés, décomposés en éléments, et inscrits dans un support.

Ce support, c’est ce que Stiegler nomme la rétention tertiaire : la mémoire déposée hors du corps, dans la matière. Le geste de l’ouvrier, une fois analysé et décomposé, peut être reporté dans le mécanisme de la machine ; il devient une rétention tertiaire. La grammatisation est donc le mécanisme exact de la prolétarisation : ce qui était un savoir vivant, incorporé, intériorisé, devient une trace extérieure, reproductible par un dispositif technique. Et le caractère propre de la prolétarisation tient à un détail : cette extériorisation se fait sans retour.

La prolétarisation : perte de savoir par extériorisation dans les machines. (La Société automatique, glossaire de l’œuvre)

Il faut peser ce « sans retour ». Toute culture, toute transmission, suppose qu’on dépose du savoir dehors, dans des livres, des outils, des notations. L’extériorisation en elle-même n’a rien de funeste : c’est la condition même de l’humanité, qui hérite par ses objets. La prolétarisation commence quand cette sortie ne revient plus, quand ce qui s’extériorise dans la machine n’est pas réintériorisé par celui qui la sert, mais le quitte définitivement. Le savoir s’en va, et ne fait plus retour dans aucun corps, dans aucun esprit. (Pour ce qui rend cette même extériorisation tantôt remède, tantôt poison, on renverra à notre article sur le pharmakon, qui en est la clé.)

Les trois vagues

Le coup de force de Stiegler est d’avoir étendu ce schéma bien au-delà de l’usine. Si la prolétarisation est la perte d’un savoir par grammatisation, alors elle ne concerne pas que le geste de l’ouvrier. Elle se déroule en trois vagues, qui suivent les trois grands types de savoir.

Après la perte des savoir-faire au dix-neuvième siècle, puis des savoir-vivre au vingtième siècle, le temps vient au vingt et unième siècle de la perte des savoirs théoriques. (La Société automatique, chapitre 1)

La première vague est celle qu’on vient de décrire. Au dix-neuvième siècle, la machine industrielle capte les savoir-faire : les gestes du métier passent dans l’automate, et l’ouvrier devient prolétaire au sens classique.

La deuxième vague est plus subtile, et c’est l’apport de De la misère symbolique. Au vingtième siècle, ce sont les savoir-vivre qui sont captés, et la victime n’est plus l’ouvrier mais le consommateur. Avec l’audiovisuel, le marketing et les industries culturelles, les manières de vivre, de manger, d’aimer, d’habiter, de se tenir, cessent d’être des savoirs que chacun cultive et transmet, pour devenir des modèles fabriqués et diffusés. Le marketing, inventé à partir des années 1940, « refonctionnalise » la sensibilité de l’individu pour en faire un consommateur. Stiegler nomme cela la prolétarisation de la sensibilité, et il en tire une formule frappante : si l’ouvrier prolétarisé n’avait plus que ses bras à vendre, le consommateur prolétarisé n’a plus que son âme, c’est-à-dire son temps de conscience. Là encore, un savoir s’est extériorisé sans retour, mais cette fois dans des dispositifs qui modèlent jusqu’à nos désirs.

La troisième vague est celle de notre présent. Au vingt et unième siècle, c’est le savoir théorique lui-même qui s’efface, capté par l’automatisation et le calcul des données. Stiegler en voit le manifeste dans un article fameux de Chris Anderson, « The End of Theory », qui annonçait en 2008 que les big data rendaient théorie et théoriciens obsolètes : plus besoin de comprendre pourquoi, il suffit que les corrélations fonctionnent.

La philosophie fondamentale de Google est qu’il n’est pas nécessaire de savoir pourquoi telle page est meilleure que telle autre : si les statistiques des liens disent qu’elle l’est, cela suffit. (Anderson, cité dans La Société automatique, chapitre 2)

Voilà le savoir théorique grammatisé à son tour, passé dans des systèmes qui calculent à notre place. Et le fait nouveau, que Stiegler souligne, c’est qu’à ce troisième étage la prolétarisation frappe aussi ceux qu’on croyait à l’abri : les ingénieurs, les experts, les décideurs. L’exemple qu’il aime donner est celui d’Alan Greenspan reconnaissant devant le Congrès américain, après la crise de 2008, qu’il n’avait pas compris les modèles mathématiques sur lesquels reposait pourtant tout le système financier. Le savoir avait migré dans le calcul automatique, et même le banquier central ne le détenait plus.

Ce que l’on perd vraiment : sentir, désirer, penser

Si l’on s’en tenait là, on pourrait croire qu’il s’agit d’un problème économique ou technique, à régler par un peu de formation. Ce serait manquer ce qui inquiète vraiment Stiegler. Ce qui se perd dans la prolétarisation, ce n’est pas seulement une compétence utile : c’est la capacité de participer, et donc d’exister singulièrement. Il reprend à Leroi-Gourhan une phrase qu’il fait fonctionner comme un leitmotiv.

Il faut participer pour sentir. (Leroi-Gourhan, cité dans De la misère symbolique, tome 2)

On ne sent vraiment que ce à quoi on prend part. Celui qui ne fait plus que recevoir des objets tout prêts, des sensations calibrées, des désirs préfabriqués, finit par ne plus sentir par lui-même. C’est ce que Stiegler appelle la misère symbolique : non pas une misère matérielle, mais la perte de la participation à la production de ses propres symboles, et par là une perte d’individuation. Le consommateur prolétarisé ne perd pas seulement un savoir-faire ; il perd peu à peu le pouvoir de désirer, de sentir, de penser à partir de lui-même. La prolétarisation est ainsi inséparable de la captation de l’attention, qui n’est pas une faculté donnée mais une capacité qui se forme et que les industries ont appris à exploiter. La perte de savoir, la perte d’attention et la perte de désir sont les trois visages d’une même dépossession.

C’est pourquoi le concept ne se laisse pas réduire à l’économie. Il est existentiel et, dans le vocabulaire de Stiegler, noétique : il touche à notre capacité de penser. Et il a son symptôme limite dans le sentiment, exprimé par Richard Durn dans son journal avant son geste meurtrier, d’avoir « perdu le sentiment d’exister ». Ne plus rien savoir faire, ne plus rien savoir sentir, ne plus rien savoir penser par soi-même, c’est, à la limite, ne plus se sentir exister.

Deux malentendus à écarter

Le concept est si frappant qu’il prête à deux contresens, qu’il faut couper net.

Le premier serait d’y entendre une nostalgie de l’artisan, un éloge du geste perdu et un refus des machines. Rien n’est plus étranger à Stiegler. L’humanité n’existe que par la technique : elle est ce vivant qui s’extériorise dans des objets, depuis le silex jusqu’au numérique. Tourner le dos aux machines serait se nier soi-même. La prolétarisation n’est pas l’extériorisation comme telle, qui nous constitue, mais une extériorisation devenue sans retour. Le problème n’est pas qu’il y ait des machines, c’est que le savoir qui passe en elles ne revienne plus à personne.

Le second contresens serait de croire qu’il s’agit d’un processus purement négatif et fatal. Or la grammatisation, qui prolétarise, est aussi ce qui a rendu possibles l’écriture, la science, la mémoire accumulée. Le même mécanisme qui dépossède peut aussi produire du savoir. La prolétarisation est, comme toute technique, un pharmakon : un fait, jamais une fatalité. C’est dire qu’elle appelle un soin, et non une déploration.

La sortie : déprolétariser

À la prolétarisation, Stiegler oppose donc un programme : la déprolétarisation. Elle ne consiste ni à briser les machines ni à pleurer un âge d’or, mais à faire en sorte que le savoir extériorisé revienne, qu’il soit réintériorisé, recultivé, réinventé. Déprolétariser, c’est désautomatiser : non pas supprimer les automatismes, mais s’en servir pour reconquérir une capacité de penser, de juger, de bifurquer.

Le temps gagné par l’automatisation doit être investi dans de nouvelles capacités de désautomatisation. (La Société automatique, introduction)

Car un savoir n’est jamais une simple information stockée. C’est, dit Stiegler, un pouvoir de bifurquer, de faire autrement, d’interpréter ce qu’aucun algorithme ne peut clore. Le réduire au calcul, c’est précisément le prolétariser ; le faire renaître, c’est rendre aux personnes la capacité d’en produire de nouveaux.

À cette reconquête, Stiegler donne un nom économique : l’économie de la contribution, soutenue par un revenu contributif sur le modèle des intermittents du spectacle et du logiciel libre. L’idée est que le temps libéré par l’automatisation ne doit pas devenir du temps de cerveau disponible à vendre, mais du temps de savoir : un temps où l’on apprend, où l’on transmet, où l’on contribue à des savoirs partagés. Le numérique qui prolétarise peut alors, autrement agencé, déprolétariser, comme le montrent à ses yeux les communautés du logiciel libre ou les encyclopédies collaboratives. Le poison et le remède sont, ici encore, la même chose ; tout dépend du soin qu’on y met.

La prolétarisation, prise au sérieux, n’est donc pas un constat désespéré sur la machine qui nous vole notre savoir. C’est une description du danger, faite pour rendre possible un autre geste. Savoir que le savoir peut sortir de nous sans retour, c’est déjà commencer à se demander comment le faire revenir.

Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Bernard Stiegler.

← Retour à Bernard Stiegler