Noèse

Bernard Stiegler

La rétention tertiaire

Husserl avait montré que toute perception est déjà tissée de mémoire. Stiegler ajoute une troisième mémoire, déposée hors de nous dans les supports techniques : la rétention tertiaire. Loin d'être un simple stockage, elle conditionne ce que nous percevons et ce que nous attendons.

retention-tertiairememoiretechniquehusserlepiphylogenese · 21 juin 2026 · 12 min de lecture

On imagine d’ordinaire la mémoire comme une réserve : un magasin intérieur où s’entasseraient les souvenirs, et que les techniques d’écriture viendraient simplement prolonger au-dehors, comme un carnet prolonge la tête. Bernard Stiegler renverse cette image dès son premier livre, La Technique et le Temps. Pour lui, la mémoire n’est pas d’abord un magasin, et le support technique n’est pas un simple appoint extérieur. Il y a trois mémoires, et la troisième, celle qui se dépose dans la matière, n’arrive pas après les deux autres pour les aider : elle les rend possibles. C’est tout le sens du concept de rétention tertiaire, l’un des plus féconds de la philosophie contemporaine. Pour le comprendre, il faut partir d’un philosophe que Stiegler relit avec une fidélité critique : Edmund Husserl.

Husserl : écouter une mélodie

Husserl pose une question d’apparence simple. Quand j’écoute une mélodie, comment puis-je l’entendre comme une mélodie, et non comme une succession de notes isolées sans rapport entre elles ? Si chaque note s’évanouissait totalement à l’instant où la suivante surgit, je n’entendrais jamais qu’un présent ponctuel, un point sonore sans passé ni avenir. Or ce n’est pas ce que j’éprouve. J’entends une phrase musicale, un mouvement, une forme qui se déploie dans le temps.

C’est qu’au moment même où sonne une note, la note qui vient de s’éteindre est encore là, retenue dans mon présent. Husserl nomme cette persistance la rétention primaire. Ce n’est pas un souvenir que j’irais chercher : c’est la note passée encore tenue dans la perception présente, comme la traîne d’une comète. La rétention primaire fait partie du présent vivant lui-même. Sans elle, aucune mélodie, aucune phrase, aucun sens ne pourrait se former, car percevoir, c’est toujours retenir ce qui vient juste de passer pendant que survient ce qui vient.

À cette première rétention, Husserl en ajoute une seconde, d’une autre nature. Si, demain, je me remémore cette mélodie sans qu’elle sonne, je la fais revenir par le souvenir. C’est la rétention secondaire : non plus la note encore tenue dans le présent, mais l’expérience passée que je peux me représenter, le ressouvenir de ce que j’ai vécu. La leçon de Husserl est déjà considérable. La perception n’est pas un pur présent vierge de mémoire : elle est d’emblée tissée de rétentions. Ce que je perçois maintenant est toujours travaillé par ce que je viens de percevoir et par ce que j’ai déjà vécu. Il n’y a pas de présent qui ne soit habité de passé.

L’ajout décisif de Stiegler

Stiegler accueille cette analyse, mais il y débusque un point aveugle. Husserl, en distinguant la rétention primaire (perception) de la rétention secondaire (souvenir), écarte expressément un troisième cas, qu’il appelle la conscience d’image : le tableau, le buste, la photographie, bref tout objet matériel qui présente quelque chose que je n’ai pas vécu. Husserl le met de côté comme s’il s’agissait d’un cas dérivé, sans portée pour la constitution du temps. C’est exactement ce que Stiegler relève et retourne contre lui.

A tool is, before anything else, memory: if this were not the case, it could never function as a reference of significance. […] A tool functions first as image-consciousness. (La Technique et le Temps, 1, partie II, § 3)

Cette « conscience d’image » que Husserl néglige, Stiegler la nomme rétention tertiaire et en fait un concept central. La rétention tertiaire, c’est la mémoire extériorisée et matérialisée dans un support technique. Le silex taillé, l’écriture, le livre, la photographie, le disque, le fichier numérique : tous conservent une expérience hors de moi. Je ne l’ai pas vécue, je ne la retiens pas dans mon présent, je ne me la remémore pas comme un souvenir. Elle est déposée dans la matière, indépendante de mon corps, et par là transmissible à d’autres et à des générations qui ne m’ont pas connu.

La différence est de nature, non de degré. Les deux premières rétentions sont vivantes, attachées à une conscience singulière, et elles disparaissent avec elle. La troisième est inerte, spatialisée, et elle survit à celui qui l’a produite. C’est une mémoire morte qui se conserve, et c’est précisément parce qu’elle est morte, déposée dans l’inorganique, qu’elle peut être héritée. Le carnet n’est pas un prolongement de ma tête : c’est une autre espèce de mémoire, qui n’existe nulle part dans aucune tête.

Pourquoi c’est capital : la tertiaire conditionne les deux autres

On pourrait croire que cette troisième mémoire vient simplement s’ajouter aux deux premières, comme un appendice utile mais second. C’est ici que Stiegler frappe le plus fort : la rétention tertiaire ne s’ajoute pas, elle conditionne les deux autres. Elle n’arrive pas après la perception et le souvenir, elle commande le jeu de la perception et du souvenir.

Reprenons la mélodie. Du temps de Husserl, on l’entendait une fois, en concert, et elle s’évanouissait. Mais qu’une mélodie soit enregistrée sur un disque, et je peux la réécouter à l’identique, autant de fois que je veux. Or, et c’est l’observation décisive, je ne l’entends jamais deux fois de la même façon. À la deuxième écoute, je retiens d’autres notes, j’anticipe le passage que je connais déjà, je perçois ce qui m’avait échappé. La rétention tertiaire (le disque) modifie de l’intérieur ce que ma perception retient (les rétentions primaires) et ce que ma mémoire convoque (les rétentions secondaires). Le même morceau, conservé sur un support, n’est plus jamais entendu pareil. Le support a changé l’écoute.

Ce que Stiegler généralise ainsi, c’est l’idée que nos supports de mémoire orientent ce que nous retenons. Ils sélectionnent, dans le flux, ce à quoi nous prêtons attention. Et ils ne font pas qu’orienter notre rapport au passé : ils façonnent notre rapport à l’avenir. À côté des rétentions, Husserl plaçait déjà les protentions, ces attentes par lesquelles, écoutant une phrase musicale, je pressens déjà la note qui va venir. Stiegler montre que la rétention tertiaire conditionne aussi nos protentions, c’est-à-dire la forme même de nos attentes. Ce que nous avons retenu hier, par nos supports, dessine ce que nous attendons demain. Là est tout l’enjeu, on le verra, de l’actualité numérique.

L’épiphylogenèse : hériter d’un passé qu’on n’a pas vécu

Si la rétention tertiaire est si fondamentale, c’est qu’elle répond à une énigme que Stiegler emprunte à Heidegger sous le nom de déjà-là. Chacun de nous naît dans un monde déjà constitué, hérite d’une langue, de savoirs, d’institutions, d’un passé qu’il n’a pas vécu et qui est pourtant le sien. Comment ce passé non vécu peut-il devenir mon passé ? Ni par la mémoire génétique, qui transmet l’espèce mais pas l’expérience, ni par la mémoire individuelle, qui meurt avec chacun. Il faut une troisième voie.

There is no already-there, and therefore no relation to time, without artificial memory supports. (La Technique et le Temps, 1, partie I, § 3)

Cette troisième voie, Stiegler lui donne un nom qu’il revendique comme son apport propre : l’épiphylogenèse. Le mot est forgé pour dire la transmission de l’expérience par les objets techniques. L’expérience acquise par un individu, au lieu de se perdre à sa mort comme chez les autres vivants, se dépose dans la matière organisée, s’y accumule, s’y sédimente, et passe ainsi aux générations suivantes. Une lignée se constitue, non plus seulement biologique, mais technique.

This epigenetic sedimentation, a memorization of what has come to pass, is what is called the past, what we shall name the epiphylogenesis of man, meaning the conservation, accumulation, and sedimentation of successive epigeneses, mutually articulated. (La Technique et le Temps, 1, partie I, § 3)

L’épiphylogenèse est donc une mémoire d’un genre inédit : ni génétique, inscrite dans les gènes, ni nerveuse, propre au cerveau d’un individu, mais déposée dans le monde technique. C’est, pour Stiegler, le propre de l’humain. Le silex taillé conserve la trace du geste qui l’a produit, et ce geste peut être repris, imité, perfectionné par d’autres qui n’ont pas connu son auteur. Voilà pourquoi l’humanité a une histoire là où l’animal n’a qu’une évolution : elle hérite, par ses objets, d’un passé qu’elle n’a pas vécu. Stiegler lit cela à travers le mythe grec d’Épiméthée, ce Titan étourdi qui, distribuant les qualités à tous les animaux, oublie l’homme et le laisse nu, sans défense. L’humain n’a pas de qualités propres : il est ce manque originel que la technique vient sans cesse compenser. Sa mémoire, comme tout le reste, lui vient du dehors.

Le piège à éviter : ni stockage neutre, ni outil ajouté

Deux contresens guettent, qu’il faut écarter d’emblée, car ils ruinent tout le concept.

Le premier serait de prendre la rétention tertiaire pour un simple stockage externe, neutre et passif, un entrepôt où la mémoire vivante irait déposer ses données pour les retrouver intactes. Ce serait manquer l’essentiel. Un support n’est jamais neutre, parce qu’il sélectionne. Il retient certaines choses et pas d’autres, sous une certaine forme, avec une certaine grammaire, et c’est par là qu’il oriente la perception et l’attente de ceux qui s’en servent. Ce qui est conservé n’est pas la même chose que ce qui fut vécu : le support a déjà découpé, formaté, organisé. Loin d’enregistrer passivement, il informe activement l’esprit qui s’y rapporte.

Le second contresens, plus profond, serait de croire que la technique est un outil ajouté à un esprit déjà constitué, qui existerait d’abord en lui-même et choisirait ensuite de s’aider de prothèses. Stiegler soutient l’inverse : il n’y a pas de mémoire humaine sans supports. L’esprit ne précède pas la technique, il se constitue par elle. C’est ce qu’il appelle l’extériorisation, et il insiste : l’intérieur n’existe pas avant l’extérieur, il se forme dans le mouvement même par lequel il s’extériorise.

The prosthesis is not a mere extension of the human body; it is the constitution of this body qua “human”. (La Technique et le Temps, 1, partie I, § 3)

Autrement dit, la rétention tertiaire ne vient pas équiper un esprit qui penserait et se souviendrait déjà sans elle. Elle est la condition pour qu’il y ait un esprit qui pense et se souvienne. Retirer les supports, ce ne serait pas rendre l’esprit à sa pureté native : ce serait défaire l’esprit lui-même. Voilà pourquoi Stiegler peut dire que c’est l’outil qui invente l’humain autant que l’inverse.

Le caractère pharmacologique

De cette puissance constitutive découle une ambivalence que Stiegler n’a cessé de creuser. Si la rétention tertiaire forme l’esprit, le savoir, l’attention, alors elle peut tout aussi bien les déformer. Ce qui conditionne nos perceptions et nos attentes peut les enrichir comme les appauvrir, les ouvrir comme les capter. C’est ce que Stiegler nomme le caractère pharmacologique de toute rétention tertiaire : elle est à la fois remède et poison, indissociablement. Nous renvoyons ici à notre article sur le pharmakon, où ce point est la clé de voûte.

Le même support qui transmet un savoir peut me dispenser de l’intérioriser ; le même dispositif qui forme mon attention peut la fragmenter et la standardiser. Quand l’extériorisation se fait sans retour, quand le savoir passe dans le support et ne revient plus dans aucun esprit, la rétention tertiaire devient l’instrument d’une dépossession : c’est ce que Stiegler appelle la prolétarisation, à laquelle nous consacrons un autre article. Le concept de rétention tertiaire n’est donc pas neutre axiologiquement : il décrit ce qui, par sa puissance même de constituer l’esprit, peut court-circuiter la mémoire vive plutôt que la nourrir.

L’actualité : le numérique comme rétention tertiaire industrielle

Tout cela prend un relief brûlant à l’âge numérique. Car le numérique est une rétention tertiaire, mais d’un type nouveau : une rétention tertiaire industrielle, produite et exploitée à l’échelle planétaire. Nos traces, nos clics, nos déplacements, nos messages se déposent en continu dans des supports qui ne sont plus tenus par nous mais par des entreprises qui les calculent. La mémoire extériorisée devient une matière première, traçable, marchande.

Or, on l’a vu, les supports conditionnent nos protentions, nos attentes. Stiegler tire de là son diagnostic le plus inquiet : quand le calcul des données permet de prévoir et de devancer ce que nous allons vouloir, ce ne sont plus seulement nos souvenirs qui sont captés, mais notre avenir lui-même. Les systèmes produisent à notre place, et plus vite que nous, les attentes que nous allions former. La rétention tertiaire industrielle ne se contente pas de conserver le passé : elle préfabrique le futur, en standardisant les protentions de millions d’individus.

C’est pourquoi le concept de rétention tertiaire n’est pas une curiosité d’histoire de la philosophie, un raffinement sur Husserl. Il est l’outil par lequel Stiegler nous rend capables de penser ce que la traçabilité, les données, l’automatisation font à notre mémoire et à nos désirs. La question n’est pas de regretter un esprit d’avant les supports, qui n’a jamais existé, puisqu’il n’y a pas d’esprit humain sans rétention tertiaire. Elle est de savoir quels supports nous voulons, quelle forme de mémoire et d’attente ils façonnent en nous, et comment en faire un remède plutôt qu’un poison. Tout, chez Stiegler, finit par revenir à cette tâche : prendre soin de notre mémoire, parce qu’elle n’a jamais été tout entière en nous.

Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Bernard Stiegler.

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