Noèse

Bernard Stiegler

Le défaut d'origine

L'homme naît d'un oubli. Avant de raisonner, avant de parler, il est cet être démuni que rien ne prédestine et que la technique seule équipe. Stiegler relit un vieux mythe grec pour en tirer une définition vertigineuse de l'humain.

techniqueprometheeepimetheeorigineexteriorisation · 21 juin 2026 · 11 min de lecture

On a longtemps cru savoir ce qu’est l’homme : un animal doté de raison, un vivant à part qui se serait, un beau jour, élevé au-dessus des autres par l’intelligence, et qui aurait ensuite, en supplément, inventé des outils. Bernard Stiegler renverse entièrement cet ordre. Pour lui, l’homme ne commence pas par un trop-plein, une qualité supérieure qui l’arracherait à l’animalité. Il commence par un manque. Avant d’être l’être qui raisonne, il est l’être qui n’a rien, le démuni, le nu, celui que rien ne prédestine et que la technique seule vient équiper. C’est ce que Stiegler nomme, dès son premier livre, le défaut d’origine. Et pour le faire entendre, il ne part pas d’une démonstration abstraite, mais d’un très vieux récit grec qu’il relit avec une précision nouvelle : le mythe de Prométhée et d’Épiméthée.

Le mythe : la faute d’Épiméthée

Le récit nous vient de Platon, qui le met dans la bouche du sophiste Protagoras, dans le dialogue qui porte son nom. Les dieux, raconte-t-il, ont façonné les espèces mortelles et chargent deux Titans frères de les équiper pour la vie : Prométhée et Épiméthée. Épiméthée demande à s’en occuper seul, et c’est lui qui distribue les qualités. À chaque vivant il attribue ses moyens de survivre : aux uns la force, aux autres la rapidité ; à certains des griffes, des crocs, à d’autres une carapace, une épaisse fourrure pour passer l’hiver. Il équilibre tout, dose chaque don pour qu’aucune espèce ne s’éteigne. Mais quand vient le tour de l’homme, Épiméthée s’aperçoit qu’il a déjà tout dépensé. Il ne reste plus rien. L’homme demeure seul nu, sans armes, sans abri, le plus démuni de tous les vivants.

Tout est dans le nom du Titan. Épiméthée, c’est « celui qui pense après coup », l’étourdi, le distrait, l’irréfléchi : il agit d’abord et comprend ensuite, trop tard, ce qu’il a fait. Son frère Prométhée, lui, est « celui qui pense avant », qui prévoit. Voyant l’homme abandonné nu par la maladresse de son frère, Prométhée dérobe pour lui le feu et le savoir technique des arts, qu’il vole à Héphaïstos et à Athéna, et les lui donne pour compenser le manque. L’homme n’aura donc jamais de qualités à lui : il n’aura que des prothèses, des dons volés, des suppléments arrachés aux dieux pour combler un vide originel.

Stiegler insiste sur un point que le titre même de son livre, La faute d’Épiméthée, met en avant. Cette « faute » n’est pas une faute morale, un péché qu’il faudrait expier. Le mot français dit aussi le défaut, le manque, la défaillance. La faute d’Épiméthée, c’est un oubli, un défaut de distribution, et de cet oubli l’homme tout entier procède.

There will have been nothing at the origin but the fault, a fault that is nothing but the de-fault of origin or the origin as de-fault. […] There will have been no appearance except through disappearance. (La Technique et le Temps, 1, partie II, § 1)

L’homme, écrit Stiegler, n’apparaît qu’en disparaissant : il est l’oublié de la distribution. Sa première marque n’est pas une présence, une essence pleine qui le définirait, mais une absence, un défaut. Il n’y a pas d’abord un homme, déjà constitué, qui se trouverait ensuite privé de quelque chose. Le manque est premier. L’origine de l’homme est ce défaut même.

Il n’y a pas d’homme avant la technique

Voilà le cœur de la thèse, et son arête la plus tranchante. On lit d’ordinaire ce mythe comme l’histoire d’un humain qui, d’abord nu, recevrait ensuite la technique pour se vêtir : il y aurait un avant (l’homme démuni) et un après (l’homme équipé). Stiegler refuse cette lecture en deux temps. Il n’y a pas d’homme « avant » la technique, qui serait ensuite secouru par elle. L’homme et la technique surgissent ensemble, du même geste, dans un seul mouvement. Le défaut et sa compensation sont si étroitement noués qu’on ne peut les séparer : c’est en s’équipant que l’homme devient homme, et il n’est rien d’autre que cet équipement de son propre manque.

C’est pourquoi Stiegler peut écrire la phrase qui inverse tout le sens commun. Ce n’est pas l’homme qui invente la technique ; c’est aussi, en un sens, la technique qui invente l’homme.

it is the tool, that is, tekhnê, that invents the human, not the human who invents the technical. (La Technique et le Temps, 1, partie I, § 3)

On comprend mieux, alors, pourquoi le mythe place un Titan distrait, Épiméthée, à l’origine. L’humain n’a pas été pensé, voulu, prévu : il est né d’un oubli, d’un après-coup. Il lui faudra toujours penser après, réfléchir sur ce qui lui est arrivé sans qu’il l’ait choisi, hériter d’un passé qu’il n’a pas fait. Cette structure de l’après-coup, Stiegler la retrouve jusque dans le nom de son concept le plus propre, l’épiphylogenèse, dont les premières lettres sont celles d’Épiméthée : ce n’est pas un hasard, dit-il. Nous y reviendrons.

Cette co-naissance de l’homme et de l’outil, Stiegler ne la fonde pas seulement sur un mythe. Il la lit aussi chez le paléontologue André Leroi-Gourhan, qui a montré que le cerveau humain et l’outil de pierre se sont développés ensemble, dans une lente coévolution où ni l’un ni l’autre ne précède. Le silex et le cortex se forment l’un par l’autre, comme dans un miroir : l’outil n’est pas le produit d’une intelligence déjà là, il est la condition par laquelle cette intelligence se constitue. Même la main, qui semble si naturellement nôtre, n’est main que parce qu’elle saisit, taille, fabrique.

The hand is the hand only insofar as it allows access to art, to artifice, and to tekhne. (La Technique et le Temps, 1, partie I, § 2)

La main n’est pas un organe que l’homme posséderait d’abord et dont il se servirait ensuite pour faire de la technique. Elle est main parce qu’elle donne accès à la technique. Retirez l’outil, et il n’y a plus de main au sens humain ; il n’y a plus d’homme. L’homme est prothétique de part en part, et cela jusque dans son corps.

Man is this accident of automobility caused by a default of essence. (La Technique et le Temps, 1, partie I, § 2)

Un accident, non une essence : l’homme n’a pas de nature qui le fixerait une fois pour toutes. Il est ce vivant sans qualité propre, qui doit produire ses qualités au-dehors, dans des objets. Tout ce que nous appelons proprement humain (le langage, la mémoire, le savoir, la pensée même) lui vient ainsi du dehors, par la technique qui supplée son défaut.

L’extériorisation : déposer ses qualités dans les objets

Comment un être sans qualité propre se donne-t-il des qualités ? En les déposant hors de lui, dans la matière. C’est ce que Stiegler appelle l’extériorisation. Faute d’avoir, comme l’animal, ses moyens de survie inscrits dans son corps et transmis par ses gènes, l’homme les fabrique au-dehors : l’outil fait ce que la griffe fait pour le fauve, l’écriture fait ce que l’instinct fait pour l’abeille. Mais surtout, ces objets conservent l’expérience de ceux qui les ont produits. Le silex taillé garde la trace du geste qui l’a façonné, et ce geste peut être repris, imité, perfectionné par d’autres qui n’ont jamais connu son auteur.

C’est ici qu’apparaît le concept que Stiegler revendique comme son apport propre : l’épiphylogenèse. Le mot désigne cette troisième mémoire, ni génétique ni nerveuse, déposée dans les objets techniques, par laquelle l’expérience d’un individu, au lieu de se perdre à sa mort, se sédimente et passe aux générations suivantes.

this epigenetic sedimentation, a memorization of what has come to pass, is what is called the past, what we shall name the epiphylogenesis of man, meaning the conservation, accumulation, and sedimentation of successive epigeneses, mutually articulated. (La Technique et le Temps, 1, partie I, § 3)

Cette mémoire extériorisée, déposée dans les supports, c’est ce que Stiegler nomme par ailleurs la rétention tertiaire, à laquelle nous consacrons un article distinct. L’essentiel ici est de voir le lien : le défaut d’origine et l’extériorisation sont les deux faces d’une même condition. Parce que l’homme n’a rien en propre, il doit tout déposer au-dehors ; et parce qu’il dépose au-dehors, il peut hériter, accumuler, avoir une histoire là où l’animal n’a qu’une évolution. C’est par là, justement, que l’humanité se transforme et avance : non par le sang, mais par l’héritage de ses œuvres.

Une mise en garde, sur ce point, est nécessaire. L’extériorisation n’est pas la projection d’un intérieur préexistant. Il ne faut pas s’imaginer un esprit déjà formé, qui choisirait ensuite de se prolonger dans des outils. Stiegler est catégorique : l’intérieur se constitue dans le mouvement même de l’extériorisation. Il n’y a pas de dedans avant le dehors. L’homme ne projette pas dans l’outil une intériorité qu’il aurait d’abord ; c’est en s’extériorisant dans l’outil qu’il se donne une intériorité. Le manque originel interdit toute origine pleine, tout noyau intérieur qui serait là avant la technique.

Le défaut qu’il faut

On pourrait croire ce tableau désolant : l’homme dépeint comme un raté, un infirme, un vivant manqué que la nature aurait oublié d’équiper. Ce serait le contresens majeur. Pour Stiegler, le défaut n’est pas une malédiction, c’est une chance. Il aime à dire, en jouant sur les mots, que c’est « le défaut qu’il faut » : un manque nécessaire, un manque dont il faut qu’il y ait, parce qu’il est la condition de tout le reste.

Pensons-y. Un être pleinement équipé par la nature, comme l’animal dont l’instinct prévoit déjà tout, n’a rien à inventer. Sa vie est programmée, ajustée d’avance à son milieu : il ne lui manque rien, donc rien ne le pousse à se transformer. L’homme, parce qu’il lui manque tout, est forcé d’inventer, et cette nécessité d’inventer est l’autre nom de sa liberté. Le défaut ouvre l’avenir. C’est parce que rien n’est donné d’avance que tout reste à faire, que l’histoire est possible, que l’humanité peut se réinventer d’époque en époque au lieu de répéter éternellement le même. Le manque n’est pas une privation honteuse à combler : c’est une ouverture, une plasticité, le ressort même du devenir humain. L’homme n’a pas d’origine pleine, et c’est précisément pour cela qu’il a une histoire.

Voilà pourquoi il faut écarter d’emblée deux malentendus. Ce que dit Stiegler n’est pas un déterminisme technique, où la machine commanderait à l’homme comme une fatalité. Il ne s’agit pas de dire que la technique nous gouverne, mais que nous ne sommes pas sans elle, ce qui est tout autre chose : le rapport est de constitution réciproque, non de soumission. Et ce n’est pas davantage une dévalorisation de l’humain au profit de ses outils. Le défaut d’origine n’abaisse pas l’homme ; il décrit la source même de sa grandeur, qui est de n’avoir pas d’essence figée et de devoir se faire lui-même.

Une condition à double tranchant

Reste que cette compensation par la prothèse n’a rien de rassurant. Ce qui supplée le manque peut aussi défaire celui qu’il équipe. Tout ce que l’homme dépose au-dehors, il peut cesser de le porter en lui ; tout ce qui l’augmente peut, par le même geste, le diminuer. La prothèse qui nous fait est aussi celle qui peut nous défaire. Stiegler le formule par une énumération restée fameuse, où l’inquiétude affleure sous l’évidence quotidienne.

There is nothing but prostheses: my glasses, my shoes, the pen, the diary, or the money in my pocket; and because they are frightening, their visibility is reduced. (La Technique et le Temps, 1, partie II, § 1)

Il n’y a rien que des prothèses, et si nous ne les voyons plus, c’est parce qu’elles nous font peur. Cette ambivalence a un nom dans toute l’œuvre de Stiegler : la prothèse est un pharmakon, à la fois remède et poison, ce dont nous traitons par ailleurs. Le défaut d’origine est ainsi le sol commun du pharmakon et de la rétention tertiaire : parce que l’homme n’existe que par des suppléments techniques, et que ces suppléments sont aussi bien ce qui le forme que ce qui peut le déformer, sa condition est pharmacologique de bout en bout. Il ne peut s’augmenter sans s’exposer, ni se constituer sans risquer de se perdre.

Une autre définition de l’humain

Au bout de cette relecture du mythe se dessine une définition de l’homme qui rompt avec toute la tradition. L’homme n’est pas l’animal rationnel, ce vivant que sa raison placerait à part et au sommet. Il est l’être prométhéen et épiméthéen : prométhéen, parce qu’il n’existe que par le feu volé, par la technique qui supplée son manque et le projette en avant de lui-même ; épiméthéen, parce qu’il procède d’un oubli, naît après coup, et doit toujours penser et hériter après, à partir d’un passé qu’il n’a pas choisi.

Il faut prendre garde, ici, à ne pas tout confondre avec un transhumanisme. Stiegler ne célèbre pas un homme augmenté qui s’arracherait à sa condition par la prouesse technique, dépassant enfin ses limites pour devenir autre. Le défaut d’origine ne dit pas que l’homme doit se surpasser par la machine ; il dit que l’homme n’a jamais été sans machine, que sa finitude même est technique, et qu’il n’y a pas de plénitude au bout du chemin. Là où le transhumanisme rêve d’abolir le manque, Stiegler montre qu’on ne l’abolira jamais, parce qu’il est l’homme même. Le manque n’est pas un défaut à supprimer : c’est ce qu’il faut soigner, encore et toujours.

C’est en quoi cette pensée, née d’un détour par un mythe grec, parle directement à notre présent. Si l’humain se constitue par ses prothèses techniques, alors chaque révolution technique le refait, le redéfinit, l’expose à nouveau. Le numérique qui nous équipe aujourd’hui n’est pas un simple outil ajouté à une humanité déjà faite : il est, comme le silex et l’écriture avant lui, ce par quoi nous devenons ce que nous serons, pour le meilleur et pour le pire. Comprendre que nous sommes, depuis toujours, des êtres en défaut d’origine, c’est se rendre capables de poser la seule question qui vaille : non pas si nous pouvons nous passer de la technique, ce qui n’a jamais eu de sens, mais quelle humanité nous voulons inventer, à partir du manque qui nous fait.

Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Bernard Stiegler.

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