Le pharmakon
Toute technique est à la fois remède et poison. Stiegler fait de ce vieux mot grec la clé de toute son œuvre : ni diaboliser l'écriture, le livre, le numérique, ni les idolâtrer, mais apprendre à en cultiver le côté soin. C'est l'enjeu, aujourd'hui, de notre attention.
Il y a un mot grec que Bernard Stiegler n’a jamais cessé de retourner dans tous les sens, jusqu’à en faire le centre de gravité de toute sa philosophie : le pharmakon. Le mot est trompeur de simplicité. Il désigne à la fois le remède et le poison, le soin et le venin, ce qui guérit et ce qui tue. Non pas tantôt l’un, tantôt l’autre, selon l’humeur ou la dose : les deux à la fois, indissociablement, dans la même chose. Et la thèse de Stiegler tient en une phrase d’une portée immense : toute technique, sans exception, est un pharmakon. L’écriture, le livre, l’imprimerie, la télévision, le smartphone, l’algorithme. Aucune n’est bonne ou mauvaise en soi. Toutes soignent et empoisonnent du même geste. Comprendre cela, c’est sortir à la fois de la technophobie qui maudit les machines et de la technophilie qui les adore.
Le mot vient de Platon
L’histoire commence dans un dialogue de Platon, le Phèdre. Socrate y rapporte un mythe égyptien. Le dieu Theuth présente au roi son invention, l’écriture, et la vante comme un remède : grâce aux lettres, dit-il, les hommes auront plus de mémoire et plus de savoir. Le roi lui répond exactement l’inverse. L’écriture ne soignera pas la mémoire, elle la ruinera : les hommes, se fiant aux signes tracés dehors, cesseront de cultiver leur mémoire vive du dedans. Ce qui était présenté comme un remède est aussi un poison. Et le mot que Platon emploie est précisément pharmakon, qui dit les deux à la fois.
C’est le philosophe Jacques Derrida, dans un texte célèbre, La pharmacie de Platon, qui a mis ce mot en lumière et montré qu’on ne pouvait le traduire ni par « remède » ni par « poison » sans en perdre l’essentiel. Stiegler, qui fut l’élève de Derrida et dont il dirigea la thèse, hérite directement de cette lecture. Mais il va la déplacer. Là où Derrida, selon Stiegler, s’arrête à l’indécidable (on ne peut trancher entre les deux sens), Stiegler veut faire de cette ambivalence le point de départ d’une tâche : non pas constater qu’on ne peut décider, mais apprendre à soigner.
Penser, c’est panser.
Cette homophonie, à laquelle Stiegler tenait beaucoup, dit tout son projet. Penser la technique, ce n’est pas la juger de loin : c’est en prendre soin comme on panse une plaie, parce qu’elle est blessante autant que vitale.
Pourquoi toute technique est un pharmakon
Pour saisir pourquoi l’ambivalence n’est pas un accident mais la loi même de la technique, il faut remonter à ce que Stiegler appelle la rétention tertiaire. C’est l’un de ses concepts les plus importants, forgé dès La Technique et le Temps. À côté de la mémoire que nous percevons dans l’instant et de celle que nous nous remémorons, il existe une troisième mémoire : celle qui est déposée hors de nous, dans la matière. Le silex taillé, l’écriture, le livre, le disque, le fichier numérique sont des rétentions tertiaires. Ce sont des supports de mémoire artificiels, extérieurs au corps, qui conservent une expérience que nous n’avons pas vécue nous-mêmes mais qui devient pourtant notre passé.
Or ces supports nous constituent. Sans eux, pas de transmission entre les générations, pas de savoir accumulé, pas même de rapport au temps. Ils sont la condition de toute culture. Mais par là même, ils nous dépossèdent : ce que je confie au support, je peux cesser de le porter en moi. Le remède est le poison. C’est exactement la leçon du roi égyptien. L’écriture me donne accès à une mémoire immense ; elle peut aussi me dispenser de me souvenir. Le livre forme mon attention et mon jugement ; il peut aussi prendre la place de mon propre entendement, si je me contente de répéter ce qu’il dit.
Le livre est une psychotechnique de formation de l’attention, mais ce pharmakon ne doit pas prendre la place de l’entendement. (d’après Prendre soin, à propos de la lecture que Kant fait des Lumières)
Voilà pourquoi il n’y a pas, chez Stiegler, de technique « neutre » qui attendrait un bon ou un mauvais usage. L’ambivalence est dans la chose même. Ce qui forme l’esprit est précisément ce qui peut le déformer. La même invention qui ouvre la maturité peut entretenir la minorité. Tout dépend de ce qu’on en fait, du soin qu’on y met, des institutions qui l’encadrent. Mais le danger n’est jamais éliminé : il est le revers nécessaire du remède.
L’attention, terrain du combat
Cette grille de lecture trouve son application la plus brûlante dans la question de l’attention. Car l’attention n’est pas une faculté donnée, naturelle, qui serait là toute prête en nous. Elle se forme. Et elle se forme précisément par des rétentions tertiaires : l’enfant à qui on lit des histoires, l’écolier qui apprend à lire et à écrire, le lecteur qui suit une longue phrase voient leur attention se construire, se câbler, par ces supports. Former l’attention et la capter, dit Stiegler, c’est le même geste. C’est là que le pharmakon devient vertigineux.
Car si les mêmes supports qui forment l’attention peuvent aussi la capter, alors il devient possible de l’exploiter. C’est tout le diagnostic de l’économie de l’attention. Les industries culturelles, puis les industries numériques, ont fait de l’attention une ressource à capter et à vendre. L’aveu le plus cru est resté célèbre, celui d’un patron de chaîne de télévision expliquant ce que son entreprise vend réellement aux annonceurs.
Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. (Patrick Le Lay, cité par Stiegler dans De la misère symbolique)
Le glissement est décisif. L’attention cesse d’être ce qu’on cultive pour devenir ce qu’on extrait. Stiegler le formule sans détour : dans ce régime, l’attention n’est plus tant une attention qu’une marchandise.
L’attention est, après tout, une marchandise, et en l’occurrence une audience, ce qui signifie qu’elle est davantage « hypersollicitée » qu’hyperattentive. (Prendre soin, chapitre 5)
Hypersollicitée : le mot est juste. Ce qu’on appelle parfois la dispersion ou le zapping n’est pas un surcroît d’attention mais une attention captée de toutes parts, fragmentée, court-circuitée. Le support qui pouvait construire une attention profonde sert alors à la dissoudre.
Le poison : la prolétarisation
Quand le pharmakon penche du côté du poison, Stiegler donne un nom à ce qui se détruit : la prolétarisation. Le mot vient de Marx, mais Stiegler le déplace. La prolétarisation, pour lui, ce n’est pas d’abord la pauvreté ou l’exploitation : c’est la perte de savoir. C’est ce qui arrive quand un savoir, au lieu d’être intériorisé par celui qui l’exerce, passe dans la machine et lui échappe.
L’histoire qu’il raconte se déroule en trois temps. Au dix-neuvième siècle, la machine industrielle a dépossédé l’ouvrier de son savoir-faire : ses gestes, déposés dans l’automate, ne passaient plus par son corps et son intelligence. Au vingtième siècle, les industries culturelles et le marketing ont dépossédé le consommateur de son savoir-vivre : ce qu’il fallait savoir pour vivre, aimer, habiter le monde, s’est trouvé pris en charge par des modèles tout faits. Au vingt et unième siècle, c’est le savoir théorique lui-même qui s’efface, délégué au calcul automatique des données.
Après la perte des savoir-faire au dix-neuvième siècle, puis des savoir-vivre au vingtième siècle, le temps vient au vingt et unième siècle de la perte des savoirs théoriques. (La Société automatique, chapitre 1)
À chaque fois, le mécanisme est le même : une extériorisation sans retour. Le savoir sort de nous et ne revient pas. Ce qui devait nous augmenter nous diminue. Le pharmakon, comme support de mémoire et de savoir, est exactement ce qui rend cette perte possible, parce qu’il est aussi ce qui rendait le savoir possible. On ne peut pas avoir l’un sans risquer l’autre.
Le remède : prendre soin
Faut-il alors condamner la technique, débrancher, revenir en arrière ? Surtout pas, et c’est ici que Stiegler se sépare de tous les discours de déploration. Puisque l’humanité ne se constitue que par la technique, lui tourner le dos serait se nier soi-même. Et puisque le remède et le poison sont la même chose, détruire le poison serait détruire le remède. La seule voie possible est donc une autre : une pharmacologie, c’est-à-dire un art de discerner, dans chaque technique, ses effets toxiques et ses effets curatifs, afin de cultiver les seconds contre les premiers.
C’est ce que Stiegler appelle aussi une thérapeutique, et plus largement le prendre soin. Sa formule la plus dense est restée :
L’intelligence est d’abord et avant tout un prendre soin : prendre soin des pharmaka par l’usage soigneux des pharmaka contre les effets pervers des pharmaka. (Prendre soin, chapitre 2)
La phrase paraît tourner en rond, mais elle ne tourne pas en rond : elle dit qu’on ne soigne un pharmakon qu’avec d’autres pharmaka. On ne lutte pas contre les mauvais usages de l’écran en revenant à l’avant-écran ; on y lutte en inventant d’autres dispositifs techniques, d’autres pratiques, d’autres institutions, qui réorientent la même technique vers le soin. Ce qui détruisait l’attention peut, autrement agencé, la reformer. Ce qui prolétarisait le savoir peut, autrement orienté, le faire renaître. Le numérique qui capte peut aussi servir à un savoir partagé, comme le montrent à leurs yeux le logiciel libre ou les encyclopédies collaboratives.
D’où le refus, chez Stiegler, des deux attitudes faciles. Diaboliser la technique, c’est oublier qu’elle est aussi le remède, et c’est par là se condamner à l’impuissance. L’idolâtrer, c’est oublier qu’elle est aussi le poison, et c’est par là se livrer sans défense à ceux qui l’exploitent. Les deux postures se ressemblent dans leur aveuglement : elles refusent de voir l’ambivalence, qui est pourtant le seul point depuis lequel quelque chose peut être tenté.
Le pharmakon de notre époque
Reste ce qui fait la brûlante actualité de tout cela. Chaque grande époque a son pharmakon majeur : la Grèce avait l’écriture alphabétique, l’Europe moderne a eu l’imprimerie et le livre, qui ont rendu possibles à la fois la science et les Lumières, et tout autant les propagandes. Notre époque a le numérique, et avec lui une puissance de captation, de calcul et d’automatisation sans précédent. C’est aujourd’hui notre pharmakon, le plus puissant et donc le plus dangereux, le plus formateur et donc le plus déformant.
La question que Stiegler nous laisse n’est donc pas de savoir si le numérique est bon ou mauvais : la question est mal posée, parce qu’il est nécessairement les deux. La vraie question est de savoir si nous saurons en prendre soin, c’est-à-dire inventer les pratiques, les savoirs et les règles qui en cultivent le côté remède contre le côté poison, plutôt que de l’abandonner aux logiques de la seule captation. Refuser de choisir entre l’éloge et la condamnation n’est pas une prudence tiède : c’est la condition même pour que quelque chose reste possible. Car le pharmakon ne se décide pas une fois pour toutes. Il se soigne, ou il empoisonne, et c’est à chaque génération de reprendre la tâche.
Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Bernard Stiegler.
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