Noèse

Machiavel

Machiavel, le cours complet

La virtù et la fortuna, la cruauté bien usée, le lion et le renard, mais aussi l'autre Machiavel, républicain, qui fait du conflit la source de la liberté. Et le procès du machiavélisme : « la fin justifie les moyens » n'est pas dans le texte.

Aperçu gratuit · 14 chapitres · 210 min · abonnement requis pour la suite

On lit Machiavel comme on regarde un homme dire tout haut ce que les autres pensent tout bas. Pendant des siècles, on a fait de son nom un synonyme de ruse, de cynisme, de mal politique. Le diable, dans le théâtre élisabéthain, s’appelle parfois « old Nick », et ce Nick vient de Niccolò. Pourtant celui qui ouvre vraiment ses livres découvre autre chose qu’un manuel de scélératesse. Il trouve un homme qui aime sa cité jusqu’à la douleur, qui a servi une république jusqu’à la torture, et qui, écarté du pouvoir, écrit pour comprendre pourquoi les États naissent, durent et meurent. Machiavel ne fait pas l’éloge du crime. Il regarde la politique telle qu’elle est, et non telle qu’on voudrait qu’elle fût, et ce regard, une fois posé, ne se referme plus.

Ce cours suit les deux grands livres écrits dans les mêmes années terribles, autour de 1513, quand la République florentine vient de tomber et que son ancien secrétaire se retrouve sans emploi, soupçonné, relégué dans sa petite propriété de campagne. D’un côté Le Prince, court traité brûlant sur la conquête et la conservation du pouvoir personnel. De l’autre les Discours sur la première décade de Tite-Live, vaste méditation républicaine sur la liberté, le conflit civil et la grandeur de Rome. On a longtemps opposé ces deux faces. On verra qu’elles tiennent ensemble, qu’elles partagent une même méthode et une même idée de l’homme, et qu’on ne comprend ni l’une ni l’autre tant qu’on les sépare.

Il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre, qu’en n’étudiant que cette dernière on apprend plutôt à se ruiner qu’à se conserver. (Le Prince, chapitre XV)

Cette phrase est le seuil de tout. Machiavel ne dit pas qu’il faut être méchant. Il dit qu’une politique fondée sur le seul devoir-être, sur la seule image de ce que les hommes devraient être, court à sa perte au milieu de gens qui, eux, ne sont pas tels qu’ils devraient être. De ce constat naît tout le reste, la virtù qui sait saisir l’occasion, la fortuna qu’il faut endiguer, l’art de paraître bon en sachant ne l’être pas toujours, et l’idée scandaleuse que le conflit, loin de ruiner les cités, peut faire leur liberté.

Vous n’avez besoin d’aucune connaissance préalable. Chaque chapitre indique son niveau, de débutant à expert, et l’on monte doucement. Les citations sont données mot pour mot dans la vieille et fidèle traduction de Jean-Vincent Périès, avec le renvoi au chapitre, pour que vous puissiez les retrouver dans n’importe quelle édition. Un mot d’honnêteté tout de suite : des Discours, qui comptent trois livres, seul le premier a été lu pour ce cours, celui qui traite de la politique intérieure, de la fondation, des lois et du conflit. Les livres sur la guerre et sur les grands hommes ne seront donc pas convoqués.

Le chemin se fait en quatre temps. D’abord l’homme et la rupture, la vie, le livre qui change de genre, les principautés et les armes, des chapitres un à quatre. Puis le cœur conceptuel, la virtù et la fortuna, la cruauté, le lion et le renard, des chapitres cinq à huit. Ensuite le tournant républicain, être aimé ou craint, l’autre Machiavel, l’éloge du conflit, des chapitres neuf à onze. Enfin la religion et la postérité, le fondateur et la corruption, le procès du machiavélisme, l’héritage, des chapitres douze à quatorze. Suivez l’ordre ou entrez par où vous voulez, chaque chapitre se tient aussi seul.


Première partie · L'homme, la rupture, les bases du pouvoir

Chapitre 1. Florence, les Médicis, l’exil : la vie de Machiavel

Niveau : débutant

Avant de lire une ligne du Prince, il faut connaître l’homme, non pour réduire la pensée à la vie, mais parce que cette vie est elle-même une leçon de politique. Un fonctionnaire qui a tenu pendant quatorze ans les rouages d’une république, qui a vu de près les rois, les papes et les condottières, qui a négocié, observé, rédigé des milliers de dépêches, et qui, du jour au lendemain, perd tout : sa charge, son utilité, sa liberté un moment, et qui répond à cette chute en écrivant les livres les plus lucides jamais consacrés au pouvoir. Tout, dans ce destin, dit ce que diront les livres : que la politique est affaire d’expérience et de regard froid, et qu’on n’y comprend rien si l’on n’a pas vu, de ses yeux, comment les hommes se conduisent quand tout est en jeu.

Une ville sans repos

Nicolas Machiavel naît le 3 mai 1469 à Florence, dans une famille de petite noblesse désargentée. Son père, Bernardo, est un juriste sans grande fortune mais amateur de livres, et le jeune Niccolò grandit parmi les auteurs latins, Tite-Live surtout, qui deviendra le compagnon de toute sa vie. Florence, à cette date, est l’une des villes les plus riches et les plus brillantes d’Europe, capitale d’art et de banque, mais c’est aussi une cité sans repos, secouée de factions, prise entre des voisins puissants et menacée par les grandes monarchies qui commencent à se disputer l’Italie.

Il faut imaginer cette Italie de la fin du quinzième siècle pour comprendre Machiavel. Ce n’est pas un pays, c’est une mosaïque d’États rivaux : le duché de Milan, la république de Venise, la république de Florence, les États de l’Église autour de Rome, le royaume de Naples au sud, et une foule de petites seigneuries. Aucun n’est assez fort pour unifier la péninsule, aucun assez faible pour disparaître, et tous s’épuisent en guerres incessantes menées par des troupes de mercenaires. En 1494, le roi de France Charles VIII descend en Italie avec son armée et traverse le pays presque sans combat. Cette humiliation, cette facilité avec laquelle l’étranger entre et pille, hantera Machiavel jusqu’à la dernière page du Prince.

Vingt ans plus tard, dans Le Prince, il ramassera cette débâcle en une image qui restera célèbre : la ruine de l’Italie vient de ce qu’on s’y était reposé sur des troupes mercenaires, « de là s’est ensuivi que le roi de France Charles VIII a eu la facilité de s’emparer de l’Italie la craie à la main » (chapitre XII). La craie à la main, c’est-à-dire sans tirer l’épée : le roi n’avait qu’à marquer du blanc des fourriers les maisons où loger ses soldats. L’expérience de 1494 n’est donc pas, chez Machiavel, un souvenir parmi d’autres : c’est la blessure d’origine, le scandale dont toute l’œuvre cherche le remède.

C’est aussi l’année où, à Florence, la famille des Médicis, qui dominait la ville depuis des décennies, est chassée. S’ouvre alors une parenthèse étonnante. Un moine dominicain, Jérôme Savonarole, prend l’ascendant sur la cité par ses prédictions enflammées, ses appels à la pénitence, sa promesse d’une Florence régénérée et purifiée. Pendant quatre ans, ce « prophète désarmé » gouverne presque les âmes. Puis le vent tourne, le peuple cesse de croire, et Savonarole finit pendu et brûlé en 1498. Machiavel, qui a vu cela de près, en tirera l’une de ses maximes les plus dures, sur laquelle nous reviendrons : les prophètes armés l’emportent, les prophètes désarmés périssent.

Le prophète désarmé

Cette figure de Savonarole mérite qu’on s’y arrête, car elle est, dans la pensée de Machiavel, un véritable laboratoire. Au chapitre VI du Prince, comparant le moine aux grands fondateurs d’États, il pose sa loi : « C’est pour cela qu’on a vu réussir tous les prophètes armés, et finir malheureusement ceux qui étaient désarmés. » Et il enchaîne sur l’exemple florentin : Moïse, Cyrus, Thésée et Romulus n’auraient rien fondé de durable s’ils avaient été sans armes, « et ils auraient eu le sort qu’a éprouvé de nos jours le frère Jérôme Savonarola, dont toutes les institutions périrent aussitôt que le grand nombre eut commencé de ne plus croire en lui ». La leçon est de méthode autant que de morale : la conviction ne tient pas par elle-même, il faut « les faire croire par force » quand ils cessent de croire.

Niveau : expert

Le commentateur Louis Étienne, dans une longue étude de 1873, fait de cet épisode la clé de la formation intellectuelle de Machiavel. Selon lui, « sa politique est tout simplement une réaction radicale contre le mysticisme : parce que le moine avait étroitement lié le gouvernement des hommes avec la religion, Machiavel l’en sépara au point de le détacher même de toute idée de morale » (Louis Étienne, « Une Autobiographie de Machiavel », Revue des Deux Mondes, 1873). Autrement dit, le bûcher de Savonarole, dont le jeune secrétaire entre en charge le mois suivant, serait l’événement contre lequel se construit toute la science politique à venir : non plus gouverner les âmes au nom du ciel, mais gouverner les corps au nom de l’État. La thèse est forte et probablement trop tranchée (c’est un essayiste du XIXe siècle qui parle, avec son goût des formules), mais elle a le mérite de désigner le vrai enjeu : avec la chute du prophète désarmé, c’est l’idée d’une politique sans tutelle religieuse qui se met en place.

Le secrétaire de la République

Dans ces années, Machiavel est envoyé en mission auprès des puissants. Il rencontre le roi de France, l’empereur, le pape. Surtout, il passe plusieurs mois auprès d’un homme qui va devenir, dans Le Prince, le modèle même du prince nouveau : César Borgia, le duc de Valentinois, fils du pape Alexandre VI. Machiavel le suit pas à pas tandis qu’il taille à coups d’audace et de ruse une principauté en Romagne. Il le voit briser ses ennemis, les attirer dans un piège à Sinigaglia et les faire étrangler, pacifier une province par la terreur puis se débarrasser de l’homme qui avait exécuté cette terreur pour reporter sur lui la haine du peuple. Cette leçon de chose, vécue et non lue, nourrira tout le livre.

À l’école de César Borgia

Il faut mesurer combien cette rencontre est décisive. La légation auprès du Valentinois (octobre 1502 à janvier 1503) place Machiavel aux premières loges d’une mécanique politique en train de se construire sous ses yeux : un homme parti de rien, fils de pape, qui se taille un État par l’adresse et par le crime, et que la seule mort de son père viendra abattre. Quand, dix ans plus tard, Machiavel écrira le chapitre VII du Prince, il ne se contentera pas de raconter : il proposera Borgia en modèle. « En résumant donc toute la conduite du duc, non-seulement je n’y trouve rien à critiquer, mais il me semble qu’on peut la proposer pour modèle à tous ceux qui sont parvenus au pouvoir souverain par la faveur de la fortune et par les armes d’autrui. » La phrase est célèbre par son audace : ce que la morale réprouve, l’analyse politique le décortique froidement, comme on étudie un cas exemplaire.

Niveau : expert

Que faut-il penser de cette admiration ? Ici, deux grands commentateurs français du tournant du siècle s’opposent utilement, et lire Machiavel, c’est aussi entrer dans leur atelier. Pour Charles Benoist, dont l’enquête Machiavel et le Machiavélisme paraît à partir de 1906, Borgia n’est pas une idole mais un « sujet » au sens du peintre : un modèle observé. « C’est un autre prince, et celui-là, c’est le Prince », écrit-il en voyant le Valentinois fondre sur la comtesse de Forli (Charles Benoist, Machiavel et le Machiavélisme, II, 1906). Toute sa thèse tient en une idée : le machiavélisme est « antérieur à Machiavel ». Les Sforza, les Riario, Catherine Sforza que Machiavel rencontra en mission dès 1499, pratiquaient déjà, « dans le sang et dans les larmes », la politique que Le Prince mettra en formules. Benoist forge pour elle la formule frappante : « Un visage raphaélite avant Raphaël ; mais une âme machiavélique avant Machiavel, ou du moins avant la notation par Machiavel des formules machiavéliques. » Machiavel ne serait donc pas l’inventeur d’une doctrine du mal, mais le greffier de génie d’une pratique déjà partout répandue.

Louis Étienne, plus moralisant, met en garde contre la tentation d’en faire le partisan de Borgia : « après la mort de Borgia, il le cite comme un modèle de politique, et n’a jamais été son partisan… c’est un désir de lui voir des imitateurs ». Et il ajoute, lucide, que c’est là « son utopie » : ce ne sont pas des Borgia que l’Italie attendait pour être sauvée. Retenons la nuance, qui vaut pour tout le livre : Machiavel ne dit pas que la conduite du duc est bonne, il dit qu’elle est efficace, et il la propose à qui veut le même résultat. Confondre les deux, c’est déjà tomber dans le « machiavélisme » de légende.

Machiavel a aussi une obsession concrète : il déteste les mercenaires. Il a vu de ses yeux ces troupes vénales se débander, trahir, faire traîner les guerres pour prolonger leur solde. Il obtient de la République qu’on lève une milice de citoyens florentins, une armée propre, et il en est fier. En 1509, cette milice contribue à reprendre Pise. C’est le sommet de sa carrière. Ce sera bref.

Cette passion pour l’armée nationale n’est pas un détail technique : c’est, aux yeux d’Étienne, le noyau le plus durable et le plus sain de toute sa pensée. « Avoir une bonne armée, voilà une question plus importante encore que celle de la monarchie ou de la république, voilà pour les nations la question d’Hamlet : c’est alors qu’il s’agit d’être ou de ne pas être. » Là où le débat des régimes peut sembler abstrait, la question des armes touche à la survie même de la cité, et c’est sur ce terrain que Machiavel se montre le plus constant, du secrétaire qui lève la milice à l’écrivain qui composera L’Art de la guerre.

La chute et l’exil

Portrait de Nicolas Machiavel par Santi di Tito.
Nicolas Machiavel, portrait posthume de Santi di Tito (XVIe siècle). Wikimedia Commons, domaine public.

En 1512, tout s’effondre. Une coalition appuyée par l’Espagne écrase l’armée florentine. La milice de Machiavel, mal aguerrie, ne tient pas devant les troupes espagnoles aguerries qui mettent à sac la ville voisine de Prato. La République tombe, les Médicis reviennent au pouvoir. Machiavel, homme du régime déchu, est aussitôt destitué de toutes ses charges, interdit de quitter le territoire florentin.

Le pire est à venir. Au début de 1513, on découvre une conjuration contre les Médicis, et le nom de Machiavel figure par hasard sur une liste trouvée sur l’un des conjurés. Il est arrêté, jeté en prison, et soumis à la torture de la corde, l’estrapade : on lui lie les mains dans le dos, on le hisse, on le laisse tomber, les épaules se déboîtent. Il subira plusieurs « tours » sans rien avouer, parce qu’il n’a rien à avouer. Une amnistie, à l’occasion de l’élection d’un Médicis au trône pontifical sous le nom de Léon X, finit par le libérer.

De sa prison même, Machiavel garde ce ton de sarcasme stoïque qui le définit. Étienne rapporte les sonnets qu’il adresse alors à Julien de Médicis, où il se plaint d’avoir « une paire de courroies à la jambe, avec trois traits de corde sur les épaules… puisque c’est ainsi qu’on traite les poètes ! ». C’est ce trait de caractère que le critique italien Ranalli, repris par Étienne, ramasse dans un mot intraduisible : Machiavel est un beffardo, un railleur, « plus railleur que méchant », qui « se punit d’avoir dérogé en faisant des vers ». On ne comprend pas le ton du Prince, ni sa fameuse froideur, si l’on oublie cet homme qui plaisante sur l’estrapade.

Le voilà libre, mais brisé et sans emploi, relégué dans sa petite propriété de San Casciano, à une dizaine de kilomètres de Florence. C’est là, dans cet exil intérieur, dans le désœuvrement et le manque d’argent, qu’il écrit. Une lettre fameuse à son ami Francesco Vettori, datée de décembre 1513, raconte ses journées : le matin aux champs et à la taverne avec des paysans, à jouer aux cartes et à se quereller pour quelques sous, et le soir, dépouillant ses habits crottés de boue, revêtant des vêtements dignes de cour, il entre dans son cabinet pour converser avec les Anciens, Tite-Live, Tacite, et noter ce qu’il en retire. Pendant ces heures, écrit-il, il oublie l’ennui, ne craint plus la pauvreté, et la mort même ne l’effraie pas. De ces soirées sortiront Le Prince et les Discours. Il y a là, dans ce contraste entre la taverne crottée et le dialogue avec les morts illustres, une image juste de toute sa pensée : un homme qui ne quitte jamais la terre des choses réelles, mais qui la regarde à la lumière des grands exemples de l’histoire.

Les mots mêmes de la lettre méritent d’être cités, tant ils disent ce que vaut, pour cet homme dépouillé, le commerce des Anciens. Revêtant ses « habits royaux » pour entrer dans le cabinet d’étude, il écrit, selon la traduction que cite Étienne : « Durant quatre heures, je ne me sens aucune fatigue, j’oublie toute peine, je ne crains pas la pauvreté, je ne suis pas effrayé de la mort. » Étienne y voit, à juste titre, l’idéal véritable de Machiavel, qui « vaut le désintéressement de n’importe quel républicain du temps » : non l’argent ni la charge perdue, mais la haute politique comme « véritable aliment » de l’esprit. La pauvreté est réelle (« j’ai besoin de dépenser, je ne puis m’empêcher de le faire », avoue-t-il ailleurs), mais elle s’efface pendant ces quatre heures de conversation avec les morts.

Il faut s’arrêter sur ce détail, car il dit la méthode de Machiavel. Sa science politique n’est pas faite de spéculations abstraites : elle naît de la rencontre entre deux expériences, celle, vécue, du fonctionnaire qui a vu les cours et les guerres, et celle, lue, de l’historien qui a médité Rome. L’expérience moderne éclaire l’histoire ancienne, et l’histoire ancienne donne du recul à l’expérience moderne. C’est ce double regard, du diplomate et du lecteur de Tite-Live, qui fait l’originalité du Prince comme des Discours. Machiavel ne devine pas la politique, il l’a pratiquée et il l’a étudiée, et c’est de ce croisement qu’il tire ses règles.

Deux livres jumeaux, un destin posthume

Les deux grandes œuvres politiques naissent donc ensemble, dans les mêmes années, du même homme blessé. Le Prince est rédigé vite, en 1513, comme un coup : Machiavel le dédie à Laurent de Médicis dans l’espoir, jamais comblé, de retrouver un emploi auprès des nouveaux maîtres. Les Discours, plus amples, plus libres, sont mûris plus longtemps et dédiés non à un prince mais à deux amis, des jeunes gens des cercles républicains qui se réunissaient dans les jardins Oricellari.

Niveau : intermédiaire

Comment deux livres aussi différents, l’un manuel du pouvoir d’un seul, l’autre éloge de la liberté républicaine, peuvent-ils sortir de la même plume ? La tentation est grande d’y voir une contradiction, voire une trahison. Étienne propose une réponse de bon sens, qui consiste à dater les choses. À Florence, dit-il, les convictions politiques sont « chose de circonstance », et l’on passe sans déshonneur du stato stretto (le gouvernement resserré de quelques-uns) au stato largo (le gouvernement du grand nombre). Suivons alors le calendrier : en 1513, l’espoir d’un prince capable d’unifier l’Italie se porte sur Julien de Médicis, frère du pape, et Machiavel écrit Le Prince ; Julien meurt en 1516, l’horizon monarchique s’effondre, et Machiavel se tourne vers la liberté en composant les Discours ; en 1518, un nouveau duc régnant paraît (Lorenzo, duc d’Urbin), et c’est à lui qu’il dédie enfin Le Prince. Vu ainsi, il n’y a pas deux Machiavel qui se contredisent, mais un seul patriote florentin dont les écrits sont « presque autant de livres de circonstance », scandés par les hauts et les bas du crédit médicéen. On peut juger la lecture un peu courte (elle gomme l’unité de doctrine entre les deux œuvres), mais elle dissout un faux problème : l’opposition abstraite du « Machiavel monarchiste » et du « Machiavel républicain ».

Machiavel passera le reste de sa vie à espérer un retour aux affaires qui ne viendra qu’à demi et trop tard. Il écrit aussi une comédie mordante, La Mandragore, où l’on retrouve son regard sans illusion sur les ruses humaines, une Histoire de Florence commandée par les Médicis, un Art de la guerre qui reprend son obsession des armes propres. Il meurt en 1527, à cinquante-huit ans, quelques semaines après le sac de Rome par les troupes impériales, nouvelle preuve de cette faiblesse italienne qui l’aura tant fait souffrir, et la même année où les Médicis sont une fois encore chassés de Florence. Ironie du sort : ses livres politiques ne paraîtront qu’après sa mort, Le Prince en 1532, les Discours en 1531, et ils seront bientôt mis à l’Index par l’Église. Le « machiavélisme » comme injure était en marche, avant même qu’on l’eût vraiment lu.

Lire la vie comme une clé

Pourquoi insister ainsi sur la biographie ? Parce qu’elle commande la lecture. Trois traits de cette vie éclairent toute l’œuvre, et il faut les garder à l’esprit. Le premier est l’expérience du pouvoir, vécue de l’intérieur pendant quatorze ans : Machiavel n’écrit pas en moraliste qui juge de loin, mais en praticien qui a vu comment les choses se passent vraiment, ce qui donne à ses analyses leur poids de réel. Le deuxième est la chute, brutale et injuste, qui le jette de l’utilité au désœuvrement et lui fait sentir dans sa chair la cruauté de la fortune et la dureté des renversements politiques : son livre sur la fortune n’est pas une abstraction, c’est une plaie. Le troisième est l’amour blessé de l’Italie, ce pays morcelé, faible, livré aux étrangers, dont la honte traverse toute son œuvre et explose à la fin du Prince en un appel à la délivrance.

Ces trois fils, l’expérience, la chute, le patriotisme, courent dans chaque page. Quand Machiavel dépeint le prince nouveau aux prises avec la fortune, il pense à ce qu’il a vu chez Borgia et à ce qu’il a subi lui-même. Quand il fait l’éloge des armes propres, il défend la milice qu’il avait créée. Quand il rêve d’une Italie unie et relevée, il parle d’un cœur qui souffre. La froideur apparente de ses analyses recouvre une passion : celle d’un homme qui a aimé sa cité, servi sa liberté, et cherché jusqu’au bout, dans la lucidité la plus dure, un remède à la faiblesse des siens. C’est en gardant à l’esprit cet homme blessé, et non le démon des légendes, qu’il faut entrer maintenant dans son œuvre, en commençant par le livre qui a fait sa gloire et son malheur, Le Prince.

Dans l’atelier des interprètes

Niveau : expert

Avant d’ouvrir Le Prince, il vaut la peine de savoir comment, depuis cinq siècles, on se dispute son sens, car aucune lecture n’est neutre. Trois grandes positions s’affrontent, et le corpus permet de les peser. La première fait de Machiavel un théoricien de la tyrannie, un homme qui aurait écrit, de sang-froid, le manuel des despotes. La deuxième, popularisée par Rousseau, retourne le livre comme un gant : Le Prince serait une satire, un piège, l’œuvre d’un républicain secret qui, sous prétexte d’instruire les rois, dévoilerait au peuple les ressorts de l’oppression pour l’en prémunir. La troisième, défendue par Louis Étienne, écarte les deux : Machiavel a écrit son livre « très sérieusement », sans clé cachée, parce qu’il espérait sincèrement un emploi auprès des Médicis et un prince capable de relever l’Italie.

Étienne tranche par un argument de texte simple : Le Prince, dit-il, « est composé d’un tissu de sages et de détestables préceptes… Et ceci n’est pas la moins forte preuve qu’il écrivait de bonne foi ». Un ironiste aurait été cohérent dans la perfidie ; ce mélange de conseils raisonnables et de maximes révoltantes trahit au contraire un homme qui pense ce qu’il écrit. La lecture « républicaine secrète » s’effondre d’ailleurs, selon lui, dès qu’on regarde la vie réelle : la légende veut que Machiavel ait formé une école de liberté dans les jardins Rucellai (les Orti Oricellarii), mais les documents montrent un foyer patricien plutôt hostile au peuple. « Ces jardins furent dangereux à la république beaucoup plus qu’à la monarchie », écrit Étienne, qui rappelle qu’on y prépara aussi le retour des Médicis. Le « Machiavel républicain secret » perd là son principal appui biographique.

Reste la question morale, et c’est là qu’Étienne, esprit du XIXe siècle, se montre le plus dur. Sa condamnation ne porte pas sur l’opportunisme (« beaucoup de Florentins étaient serviles, et il ne le fut pas ; de républicains antiques, il n’y en avait pas un, et il ne l’était pas plus que les autres ») mais sur quelque chose de plus profond : Machiavel « mérite les sévérités de l’histoire pour avoir secoué résolument le joug de la loi morale ». Et il manque à l’homme, conclut-il, « deux choses qui font la force de l’homme d’état durant sa vie et du publiciste après sa mort : la mesure et la gravité ».

Charles Benoist, un peu plus tard, déplace l’accusation. Pour lui, Machiavel ne conseille pas le mal, il le constate : « il n’a de scandaleux, et de presque effrayant parfois, que sa sincérité, laquelle n’est pour une bonne part que de l’indifférence scientifique ». De là sa formule la plus célèbre, qui fait de Machiavel le premier des modernes : « Cet œil admirablement net est comme un miroir qui réfléchit tout et ne déforme rien, qui ne défigure, ni ne transfigure. » Le machiavélisme serait ainsi « moins une doctrine qu’une méthode », « une espèce de positivisme, un réalisme appliqué étroitement et exclusivement à la politique ». Là où Étienne juge, Benoist observe Machiavel observant : pour l’un, l’auteur du Prince a péché contre la morale ; pour l’autre, il a seulement refusé de mentir sur la politique réelle. Entre ces deux lectures, tout le cours qui suit cherchera son chemin, en revenant toujours au texte plutôt qu’à la légende.

Chapitre 2. Un livre qui rompt : adieu aux miroirs des princes

Niveau : intermédiaire

Pour mesurer la déflagration que fut Le Prince, il faut savoir ce qu’on écrivait avant lui. Depuis l’Antiquité tardive et tout au long du Moyen Âge, un genre prospérait, qu’on appelle le miroir des princes. C’étaient des traités d’éducation politique adressés aux souverains, qui leur enseignaient les vertus : la justice, la tempérance, la clémence, la piété, la magnanimité. Le prince idéal y était décrit comme un homme bon dont la bonté faisait la grandeur, et le message tenait en une formule : sois vertueux, et ton règne sera prospère et aimé de Dieu. Cicéron, dans son De officiis, avait posé la pierre angulaire de cette tradition en affirmant que ce qui est utile ne saurait jamais être séparé de ce qui est honnête.

Le Prince a la forme extérieure d’un miroir des princes. Il en a le destinataire, un Médicis. Il en a le format, un petit traité de conseils. Mais il en renverse entièrement le contenu. Là où le genre enseignait ce que le prince devrait être, Machiavel entreprend de dire ce que le prince doit réellement faire s’il veut prendre et garder le pouvoir. Le miroir flattait ; celui-ci ne flatte pas. C’est un miroir sans complaisance, qui montre la politique nue.

Le speculum principis : épouser un genre pour le trahir

On désignait ce genre par son nom latin, speculum principis, le miroir du prince. Le mot dit bien ce qu’on en attendait : le souverain devait s’y regarder comme dans une glace pour s’y voir tel qu’il devrait être, et corriger en lui ce qui s’écartait du modèle. Le miroir tendu était toujours flatteur, parce qu’il renvoyait au prince une image idéale, un portrait de vertus à imiter plutôt qu’un constat de ce qu’il était. C’est cette mécanique que Le Prince détourne. Machiavel garde le cadre, le petit format, l’adresse à un puissant, mais il change la nature de l’image : son miroir ne montre plus le prince rêvé, il montre les hommes tels qu’ils agissent.

La dédicace donne déjà le ton. Machiavel y annonce qu’il offre à Laurent de Médicis, en guise de présent, non des pierres précieuses ou des chevaux comme le voudrait l’usage, mais « la connaissance des actions des hommes élevés en pouvoir », fruit d’une longue expérience et d’une étude assidue. Et il revendique un style dépouillé, sans « phrases ampoulées », car il veut que son livre tire « tout son lustre de son propre fond ». Ce refus de l’ornement est lui-même un manifeste : la matière est si grave qu’elle se passe de parure. Il y a, dans cette nudité voulue du style, l’annonce de la nudité du regard.

Cette dédicace contient une justification de méthode souvent citée, et qui mérite qu’on s’y arrête. Machiavel s’y compare au peintre paysagiste : pour bien dessiner les montagnes, le peintre descend dans la plaine, et pour bien voir les plaines, il monte sur les hauteurs. De même, dit-il, pour connaître la nature des peuples il faut être prince, et pour connaître les princes il faut être du peuple. L’auteur du Prince revendique ainsi une position d’observateur : il a vu le pouvoir d’en bas, en secrétaire, en diplomate envoyé négocier avec les puissants, et c’est de ce poste d’observation qu’il écrit. Le livre n’est pas une rêverie de lettré, c’est le rapport d’un homme qui a regardé fonctionner la machine.

La verità effettuale

Le manifeste de cette rupture se trouve au chapitre XV, et c’est l’un des textes les plus importants de toute la philosophie politique. Machiavel y annonce qu’il quitte la route commune :

Mais, dans le dessein que j’ai d’écrire des choses utiles pour celui qui me lira, il m’a paru qu’il valait mieux m’arrêter à la réalité des choses que de me livrer à de vaines spéculations. (Le Prince, chapitre XV)

Cette « réalité des choses » traduit l’italien verità effettuale, qu’on rend souvent par « vérité effective ». C’est le mot d’ordre de tout le livre. Non pas la politique rêvée, mais la politique en acte, telle qu’elle se déroule réellement entre des hommes réels. Et Machiavel vise expressément les philosophes qui ont bâti des cités idéales :

Bien des gens ont imaginé des républiques et des principautés telles qu’on n’en a jamais vu ni connu. (Le Prince, chapitre XV)

L’allusion vise la République de Platon, l’Utopie de son contemporain Thomas More, et toute la tradition qui décrit la cité juste plutôt que la cité réelle. À ces constructions, Machiavel oppose une seule chose : ce qui se passe vraiment. Et ce qui se passe vraiment, c’est que les hommes ne sont pas bons. De là découle la phrase qui ouvre ce cours, et qui mérite d’être lue lentement :

Il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre, qu’en n’étudiant que cette dernière on apprend plutôt à se ruiner qu’à se conserver : et celui qui veut en tout et partout se montrer homme de bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants. (Le Prince, chapitre XV)

On notera la précision du verbe : il s’agit de « se conserver » et de « se maintenir », non de triompher ni de jouir. Le souci constant du livre est la conservation de l’État, la survie d’un pouvoir toujours menacé. C’est sur ce fond d’insécurité permanente, dans une Italie morcelée où le moindre prince peut tout perdre en une saison, que se comprend la dureté des conseils. La verità effettuale n’est pas une provocation gratuite : c’est l’attitude de qui regarde un danger en face.

Niveau : expert

Dans l’atelier des interprètes, la verità effettuale est devenue le pivot d’une lecture entière de Machiavel : celle qui en fait, non un théoricien du mal, mais le fondateur d’une science politique neutre. Charles Benoist, qui lui consacre en 1906 une vaste enquête dans la Revue des Deux Mondes, formule cette thèse avec netteté : le machiavélisme est moins une doctrine qu’une méthode.

une espèce de positivisme, un réalisme appliqué étroitement et exclusivement à la politique. (Charles Benoist, Machiavel et le Machiavélisme, 1906)

Pour Benoist, Machiavel n’invente rien : il « note », il « formule », il « analyse » comme un chimiste qui dirait « ceci est du vitriol », « ceci est du sucre ». Et il pousse l’image jusqu’à retourner contre le genre du miroir des princes sa propre métaphore : là où les anciens miroirs flattaient, l’œil de Machiavel serait un miroir parfaitement fidèle.

Cet œil admirablement net est comme un miroir qui réfléchit tout et ne déforme rien, qui ne défigure, ni ne transfigure. (Charles Benoist, Machiavel et le Machiavélisme, 1906)

La thèse est forte et discutable : faire de Machiavel un pur enregistreur, c’est peut-être sous-estimer ce que ses « formules » ont de tranchant et de choisi. Mais elle a un mérite immense pour notre chapitre : elle montre que la verità effettuale n’est pas une opinion sur le monde, c’est une posture de connaissance. Machiavel ne dit pas « le monde devrait être cruel » ; il dit « le monde est ainsi, regardons-le ».

Apprendre à n’être pas toujours bon

De ce constat sort le précepte central de tout Le Prince, celui que tout lecteur devrait retenir avant tout autre :

Il faut donc qu’un prince qui veut se maintenir apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité. (Le Prince, chapitre XV)

Pesons chaque mot, car presque tous les contresens sur Machiavel naissent ici. Il ne dit pas qu’il faut être méchant. Il ne dit pas que le mal est bon. Il dit qu’il faut apprendre à ne pas être toujours bon, c’est-à-dire savoir, quand la nécessité l’exige, faire ce que la morale réprouve. La bonté n’est pas rejetée ; elle est privée de son automatisme. Le prince ne doit pas être bon par principe, en toute circonstance, comme un homme privé peut se le permettre. Il doit être bon quand il le peut et autre chose quand il le faut, et c’est la situation, la nécessité, qui décide.

Le mot décisif est ce verbe : apprendre. La capacité de n’être pas bon ne va pas de soi, elle s’acquiert, contre une inclination naturelle et contre une éducation entière qui pousse à la vertu. Il y faut un effort, presque une discipline. C’est pourquoi Machiavel ne s’adresse pas aux cyniques de naissance : ceux-là n’ont rien à apprendre. Il s’adresse à celui qui voudrait gouverner en restant pur, et qui doit comprendre que cette pureté, dans l’ordre du pouvoir, est une faute.

Contre le prophète désarmé : la rupture avec Savonarole

Cette séparation de la politique et de la morale a une racine biographique qu’il faut nommer, car elle éclaire le ton du livre. Quelques années avant que Machiavel n’entre aux affaires, Florence avait été gouvernée par un moine, Jérôme Savonarole, qui prétendait fonder la cité sur la pénitence et la parole de Dieu, et qui finit sur le bûcher en 1498. Machiavel, qui prend son poste de secrétaire le mois suivant ce supplice, a vu de près ce que coûte une politique qui mêle le gouvernement des hommes et le salut des âmes. Le commentateur Louis Étienne, en 1873, lit toute la pensée machiavélienne comme la riposte d’un esprit froid à ce mysticisme :

Sa politique est tout simplement une réaction radicale contre le mysticisme : parce que le moine avait étroitement lié le gouvernement des hommes avec la religion, Machiavel l’en sépara au point de le détacher même de toute idée de morale. (Louis Étienne, Une Autobiographie de Machiavel, 1873)

L’analyse a sa limite (Étienne réduit peut-être Machiavel à un seul mouvement de réaction), mais elle pointe une chose juste : la séparation de la politique et de la morale n’est pas chez Machiavel un caprice de provocateur, elle se nourrit du spectacle d’une politique sainte qui a échoué. Le Prince lui-même garde la trace de cette leçon dans une formule célèbre du chapitre VI : les « prophètes armés » ont réussi, les « prophètes désarmés » ont péri, et Savonarole est nommément l’exemple du second. Celui qui veut changer la cité au nom du seul bien, sans force pour soutenir sa parole, sera balayé dès que la foule cessera de croire. La verità effettuale est aussi le constat tiré d’un bûcher.

Renverser les vertus et les vices

Le chapitre XV opère alors un renversement vertigineux. Machiavel passe en revue les qualités qu’on loue ou qu’on blâme chez les princes, et il avertit que certaines « vertus » conduisent à la ruine tandis que certains « vices » assurent la conservation. Une réputation de générosité peut ruiner un prince qui se met sur les bras des dépenses insoutenables ; une réputation d’avarice peut le sauver. Une clémence mal placée laisse les désordres s’installer ; une certaine cruauté rétablit l’ordre et épargne finalement plus de sang. Ainsi ce qui ressemble à une vertu peut nuire, et ce qui ressemble à un vice peut servir. Tout dépend de l’effet, non de l’étiquette.

C’est ici qu’il faut introduire un avertissement décisif pour toute la lecture, le faux ami le plus dangereux du vocabulaire de Machiavel. Le mot italien virtù, qui traverse tout le livre, ne signifie pas « vertu » au sens moral. Nous lui consacrerons le chapitre cinq tout entier. Disons pour l’instant qu’il désigne une force, une énergie, une capacité d’agir, et que la traduction française dit tantôt « vertu », tantôt « habileté », « valeur » ou « courage ». Quand vous lirez « vertu » sous la plume de Périès, demandez-vous toujours si le mot ne cache pas cette tout autre chose : l’efficacité dans l’action.

Pourquoi ce livre fait encore peur

Si Le Prince dérange encore, ce n’est pas parce qu’il conseillerait le crime, mais parce qu’il dit une chose que nous préférons taire : que le pouvoir obéit à des règles qui ne sont pas celles de la bonté, et que celui qui gouverne se salira parfois les mains. Toute la tradition voulait croire que le bon prince est le prince efficace, que la morale et le succès vont de pair, que Dieu récompense la vertu. Machiavel brise cette consolation. Il sépare ce que Cicéron avait noué, l’honnête et l’utile, et il regarde sans ciller le moment où ils divergent.

Ce geste a un nom chez les philosophes : il pose le problème des « mains sales ». Peut-on gouverner sans jamais transgresser la morale ordinaire ? Machiavel répond que non, et il refuse de s’en cacher. C’est là, paradoxalement, une forme d’honnêteté : plutôt que de prétendre, comme les miroirs des princes, que le bien et le pouvoir coïncident toujours, il avoue qu’ils peuvent se contredire, et il pose la question que tout responsable politique affronte un jour. Faut-il sacrifier quelques-uns pour en sauver beaucoup ? Manquer à sa parole pour épargner une guerre ? Ces dilemmes tragiques, où aucune option n’est pure, sont le lot du pouvoir, et Machiavel a eu le courage de les nommer plutôt que de les masquer sous de belles maximes. C’est ce courage de lucidité, autant que le contenu de ses conseils, qui a fait scandale.

C’est pourquoi on peut dire que Le Prince fonde, ou refonde, la pensée politique moderne. Non qu’il ait inventé la ruse des gouvernants, vieille comme le monde. Mais il a osé en faire l’objet d’une analyse froide, méthodique, détachée du jugement moral, comme on étudierait une mécanique. Avant lui, on demandait ce que le prince doit être ; avec lui, on demande comment le pouvoir fonctionne. Ce déplacement du regard, de la norme vers le fait, c’est l’acte de naissance d’une science politique.

Niveau : expert

Dans l’atelier des interprètes, ce point précis (la séparation de l’honnête et de l’utile) partage les lecteurs depuis quatre siècles, et il vaut la peine de voir comment deux commentateurs sérieux s’y opposent. Benoist tient la séparation pour le cœur même du machiavélisme, et pour un acte de connaissance plutôt que de corruption :

Machiavel marque imperturbablement la séparation entre la politique et la morale. Il sous-entend partout : la morale fait un, et la politique fait deux. (Charles Benoist, Machiavel et le Machiavélisme, 1906)

Pour Benoist, ce qui choque en Machiavel n’est pas sa méchanceté, c’est sa franchise : « il n’a de scandaleux, et de presque effrayant parfois, que sa sincérité, laquelle n’est pour une bonne part que de l’indifférence scientifique » (Benoist, 1906). Le Florentin constaterait ce que tous pratiquaient en se taisant. Louis Étienne, plus moraliste, accorde la sincérité mais refuse l’absolution : Le Prince, écrit-il, est « composé d’un tissu de sages et de détestables préceptes », et la vraie faute de Machiavel n’est pas l’opportunisme, c’est plus grave :

Il mérite les sévérités de l’histoire pour avoir secoué résolument le joug de la loi morale. (Louis Étienne, Une Autobiographie de Machiavel, 1873)

Le partage est clair : pour Benoist, séparer la politique de la morale, c’est voir juste ; pour Étienne, c’est « secouer un joug », donc commettre une faute. Et Étienne ajoute un diagnostic de tempérament qui a fait fortune : il a manqué à Machiavel « deux choses qui font la force de l’homme d’état durant sa vie et du publiciste après sa mort : la mesure et la gravité » (Étienne, 1873). Le danger de Machiavel ne serait pas dans une thèse, mais dans une absence de retenue, un goût du trait qui frappe.

Niveau : expert

Une troisième lecture, plus ancienne, mérite d’être versée au dossier, parce qu’elle inverse tout : la lecture républicaine. Rousseau, dans le Contrat social, soutenait que Le Prince est en réalité « le livre des républicains », un manuel du despotisme écrit par antiphrase pour démasquer les tyrans et instruire les peuples. C’est l’hypothèse de l’ironie cachée : Machiavel n’enseignerait pas au prince, il le dénoncerait. Étienne combat fermement cette lecture, qu’il juge invraisemblable : selon lui « il n’est pas sérieux d’accuser l’auteur d’avoir trahi ses convictions », Machiavel a écrit Le Prince de bonne foi, sans clé secrète. La question reste ouverte, et le chapitre treize y reviendra. Retenons ici qu’elle a une part de vérité que ni Benoist ni Étienne ne nient : Le Prince doit se lire avec les Discours sur la première décade de Tite-Live, le versant républicain de la même pensée. Le « machiavélisme » réduit à une école de tyrannie courtisane est une déformation ; l’homme qui a écrit le précepte de n’être pas toujours bon a aussi fait l’éloge de la liberté des peuples.

À ce dossier de la séparation, un essayiste plus tardif apporte une formule française devenue classique. Dans « Le Vrai Machiavel » (Promenades littéraires, 1923), Remy de Gourmont reprend le paradoxe par où l’on désarme la légende : « Machiavel fut le moins machiavélique des hommes », car « il n’y a pas de machiavélisme sans hypocrisie, et Machiavel fut le moins hypocrite des hommes, comme il fut peut-être le plus maladroit ». Sur le fond, il retrouve la séparation que Benoist plaçait entre la politique et la morale, mais il la nomme d’un mot heureux : Machiavel « distingue soigneusement la morale politique de la morale de société ». Au chapitre XVIII du Prince, sur la parole non tenue, il ne fait pourtant pas l’éloge du parjure : « il ne dit pas qu’il est bien de ne pas tenir sa parole, il dit que cela est utile, que cela est profitable ». D’où la formule qui résume sa lecture, et qui rejoint celle de Benoist : « Machiavel n’est pas un théoricien, c’est un observateur. » Gourmont emprunte enfin à la critique anglaise un argument décisif : Macaulay, rappelle-t-il, « découvrit que le machiavélisme était une invention des critiques et des historiens ». La séparation de l’honnête et de l’utile n’est donc, à ses yeux, ni une doctrine du mal ni une apologie de la ruse, mais le constat d’un homme qui mettait « la vérité au-dessus de la morale ».

Comment le livre est bâti

Pour ne pas se perdre, il est utile d’avoir en tête la charpente du Prince, qui compte vingt-six chapitres courts. On peut les regrouper en cinq mouvements. Les chapitres I à XI dressent une typologie des principautés et des manières de les acquérir et de les garder : héréditaires, mixtes, conquises, obtenues par sa virtù, par la fortune, par le crime, par la faveur du peuple, ou ecclésiastiques. Les chapitres XII à XIV forment le bloc militaire, sur les armes propres, mercenaires et auxiliaires, et sur la guerre comme métier du prince. Les chapitres XV à XIX constituent le cœur immoraliste, sur les qualités du prince, la libéralité, la cruauté, la parole donnée, l’art d’éviter le mépris et la haine. Les chapitres XX à XXIII traitent de la conduite du pouvoir au quotidien, forteresses, réputation, ministres, flatteurs. Enfin les chapitres XXIV à XXVI portent sur la fortune et l’appel final, avec l’exhortation à délivrer l’Italie.

Cette architecture n’est pas indifférente. Elle va du plus extérieur au plus intérieur : d’abord les types d’États, choses presque géographiques ; puis les armes, fondement matériel ; puis les qualités morales du prince, là où se joue le fameux renversement ; puis le détail de la conduite ; et pour finir, élevant le ton, la grande question du destin et le cri patriotique. Notre cours ne suit pas cet ordre chapitre par chapitre, mais le recompose par thèmes, pour mieux faire ressortir les concepts. Gardez toutefois en mémoire que Le Prince est un livre construit, où chaque partie prépare la suivante, et non un simple recueil de maximes cyniques.

Notre chapitre quinze, sur le mot virtù, le confirmera ; mais on peut déjà remarquer que le renversement des vertus et des vices, posé au chapitre XV, n’a de sens que parce qu’il s’appuie sur le bloc militaire qui le précède. La thèse du livre est que « là où il n’y a point de bonnes armes, il ne peut y avoir de bonnes lois » (Le Prince, chapitre XII) : la morale du prince ne se discute qu’une fois assurée la force qui le tient debout. Le « cœur immoraliste » n’est pas un manifeste isolé, c’est la suite logique d’un constat sur la force. Voilà pourquoi il faut se méfier des citations détachées : le précepte de n’être pas toujours bon, arraché à son lieu dans l’architecture, devient la maxime de cynisme qu’on prête à Machiavel ; remis à sa place, il redevient une analyse de la conservation des États.

La suite est réservée

Encore 12 chapitres avec l'abonnement Premium.

Vous avez lu l'ouverture et les 2 premiers chapitres. La suite du cours de Machiavel, et l'intégralité des autres cours, s'ouvre avec l'abonnement.

  • Chapitre 3. Les principautés et comment on les acquiert
  • Chapitre 4. Les armes propres : le nerf de l’État
  • Chapitre 5. Virtù : l’énergie qui fait l’homme d’État
  • Chapitre 6. Fortuna : le fleuve et la digue
  • Chapitre 7. La cruauté bien usée et la cruauté mal usée
  • Chapitre 8. Le lion et le renard : savoir n’être pas bon
  • Chapitre 9. Être aimé ou être craint
  • Chapitre 10. L’autre Machiavel : les Discours et l’amour de la République
  • Chapitre 11. Le conflit fait la liberté : l’éloge des tumultes
  • Chapitre 12. Religion, corruption et le rôle du fondateur
  • Chapitre 13. Le procès de Machiavel : anti-machiavélisme et contresens
  • Chapitre 14. Postérité : Spinoza, Rousseau, Gramsci, le réalisme politique

Les sources se retrouvent dans la bibliographie de Machiavel.

← Tous les cours