Simondon, le cours complet
L'individuation, le préindividuel, la métastabilité, la transduction, et une philosophie de l'objet technique qui lui rend sa dignité.
Simondon renverse une habitude si profonde qu’on ne la voit même plus. Nous partons toujours de l’individu déjà là, la chose, le moi, la cellule, comme d’une évidence, et nous nous demandons ce qui le constitue. Lui prend le problème par l’autre bout. Avant l’individu, il y a l’individuation, l’opération par laquelle quelque chose vient à exister, se sépare, prend forme. Et cette opération ne s’arrête jamais tout à fait, il reste toujours, dans l’individu, une réserve de ce qui n’a pas été individué. Penser cela, c’est cesser de regarder des résultats figés pour suivre des genèses.
Ce cours suit l’oeuvre de bout en bout, du moment où l’on ne suppose rien jusqu’aux débats les plus actuels. Vous n’avez besoin d’aucune connaissance préalable. Chaque chapitre indique son niveau, de débutant à expert, et l’on monte doucement. Le vocabulaire de Simondon, qu’il forge à mesure, métastabilité, transduction, transindividuel, concrétisation, milieu associé, sera toujours donné, traduit en intuition, illustré par un exemple.
Deux grands livres se répondent. La thèse principale, sur l’individuation, suit la genèse de l’être à travers le cristal, le vivant, le psychique et le collectif. La thèse complémentaire, sur les objets techniques, applique le même regard aux machines, et demande à notre culture de les comprendre au lieu de les craindre ou de les adorer. Longtemps difficile d’accès, cette oeuvre est devenue, de Deleuze à Stiegler, de l’écologie au numérique, l’une des plus vivantes de la philosophie contemporaine.
On a voulu rendre ce parcours clair. Vous trouverez des schémas qui mettent à plat des processus que les mots peinent à tenir ensemble, des tableaux, des exemples concrets, et des encarts qui signalent un piège ou ramassent le fil. À la fin, un glossaire, une chronologie et un petit lexique des concepts de Simondon vous serviront de boussole. Quand un point est obscur ou inachevé, on le dit, et l’on distingue ce que Simondon affirme de ce que ses héritiers en font.
Le chemin se fait en deux grands moments, noués par le milieu. D’abord l’individuation en général et ses degrés, le physique, le vital, le psychique, le collectif, des chapitres deux à onze, avec ses concepts et sa méthode. Puis la philosophie des objets techniques, des chapitres douze à quinze. Le premier chapitre présente l’homme, le dernier sa postérité. Suivez l’ordre, qui est celui d’une montée, ou entrez par où vous voulez.
Chapitre 1. Un philosophe en avance sur son siècle
Niveau : débutant
Il existe des philosophes qu’on lit tout de suite, dès qu’ils paraissent, et d’autres qui attendent des décennies dans un demi-silence avant que leur heure arrive. Gilbert Simondon appartient résolument à la seconde famille. Pendant longtemps, son nom ne disait presque rien hors d’un cercle étroit, et ses livres étaient difficiles à trouver, parfois épuisés, dispersés. Puis, à mesure que le monde se remplissait de machines, de réseaux et de questions sur le vivant, on s’est aperçu qu’un homme avait écrit, dès les années 1950, des pages qui semblaient répondre à nos problèmes d’aujourd’hui. C’est par là qu’il faut commencer ce cours, non par les concepts, qui viendront aux chapitres suivants, mais par l’homme et son destin singulier. Car comprendre pourquoi Simondon est resté longtemps invisible, c’est déjà comprendre quelque chose de sa manière de penser.
Ce premier chapitre est volontairement simple. Il pose le décor. Avant d’entrer, au chapitre 2, dans le geste central de sa pensée, le renversement par lequel il décide de partir non de l’individu mais de l’individuation, il faut savoir qui était cet homme, ce qu’il a écrit, et comment une oeuvre peut mettre quarante ans à être reconnue.
Une vie discrète, une formation brillante
Gilbert Simondon naît le 2 octobre 1924 à Saint-Étienne, ville de mines, de manufactures et de cycles, une cité ouvrière où l’on fabrique des choses. On a parfois voulu y voir une explication facile de son intérêt pour la technique. Méfions-nous de ce genre de raccourci. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’il fait des études éclatantes. Après le lycée à Saint-Étienne puis les classes préparatoires au lycée du Parc à Lyon, il entre en 1944 à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, la voie royale de la philosophie française. Il y croise les maîtres qui comptent à cette époque.
Deux noms méritent d’être retenus, car ils éclairent toute son oeuvre. Le premier est Georges Canguilhem, philosophe et médecin, grand penseur du vivant, de la santé et de la maladie, de ce qui fait qu’un organisme est plus qu’une mécanique. De lui, Simondon hérite l’attention au biologique, l’idée que la vie a sa logique propre et qu’elle ne se réduit pas à de la physique. Le second est Maurice Merleau-Ponty, le philosophe du corps et de la perception, qui pensait l’homme comme un être incarné, plongé dans un monde sensible avant toute réflexion. De lui, Simondon retient le souci de partir de l’expérience concrète, du corps en prise sur les choses, et non d’idées pures. Ajoutons Martial Guéroult, historien rigoureux des systèmes philosophiques, et Jean Hyppolite, le grand lecteur de Hegel. Une telle formation est un terreau exceptionnel.
Simondon obtient l’agrégation de philosophie en 1948. Mais il ne s’arrête pas là, et c’est déjà significatif. Il poursuit des études de psychologie, s’intéresse à la physiologie, suit des cours de médecine. Là où beaucoup de philosophes restent enfermés dans les textes, lui veut savoir comment les choses fonctionnent réellement, comment un nerf transmet un signal, comment un cristal se forme, comment une machine travaille. Cette curiosité pour les sciences et les techniques n’est pas un passe-temps à côté de la philosophie. Elle en est le coeur. Simondon est un philosophe qui veut comprendre le réel de l’intérieur, dans son détail technique et scientifique.
Les deux thèses de 1958
Le 19 avril 1958, Simondon soutient ses travaux de doctorat à la Sorbonne, devant un jury impressionnant qui réunit notamment Jean Hyppolite, Georges Canguilhem, Raymond Aron, Paul Ricoeur et le psychologue Paul Fraisse. À cette époque, en France, le doctorat se composait de deux thèses : une thèse principale, longue et ambitieuse, et une thèse complémentaire, plus courte, sur un sujet connexe. Simondon en présente donc deux, et c’est de cette double soutenance que sort toute son oeuvre majeure.
La thèse principale s’intitule L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information. C’est le grand livre de Simondon, le plus profond, le plus difficile aussi. Il y développe une idée que nous verrons en détail dans les chapitres suivants : il faut cesser de tenir l’individu (une pierre, un être vivant, un moi) pour une évidence de départ, et se demander plutôt comment il vient à exister, par quel processus, à partir de quoi. Ce processus, c’est l’individuation. Le livre suit l’individuation à travers la matière, le vivant, le psychisme et le collectif. C’est une véritable philosophie de la nature et de la genèse de l’être.
La thèse complémentaire s’intitule Du mode d’existence des objets techniques, dirigée par Canguilhem. C’est le livre le plus célèbre, le plus accessible, celui par lequel beaucoup entrent dans son oeuvre. Simondon y prend la défense des machines, non pour les diviniser, mais pour réclamer qu’on les comprenne, qu’on les intègre à la culture au lieu de les craindre ou de les adorer. Il y montre comment un objet technique a une genèse, une évolution, presque une logique interne qui le pousse à devenir plus cohérent. Nous y reviendrons longuement à partir du chapitre 12.
Une remarque s’impose ici, qui dit beaucoup du personnage. Ces deux thèses ne sont pas deux travaux séparés, l’un sérieux et l’autre mineur. Elles sont les deux faces d’une même pensée. La même intuition, la genèse, le devenir, la prise de forme, traverse aussi bien le cristal qui se forme dans une solution que le moteur qui se perfectionne d’année en année. Simondon pense le vivant et la machine avec les mêmes outils. C’est ce qui fait sa singularité, et ce qui le rend si actuel.
Le destin inégal des deux livres
Voici maintenant le fait le plus étonnant, celui qui explique la longue éclipse de Simondon. Ses deux thèses n’ont pas eu du tout le même sort. La thèse complémentaire, sur les objets techniques, est publiée dès 1958 chez Aubier. Elle existe donc, on peut la lire, même si elle reste longtemps un livre rare, cité de loin en loin. La thèse principale, en revanche, connaît une histoire éditoriale presque invraisemblable, et c’est ce qui a le plus nui à sa réception.
Elle ne paraît pas d’un bloc. En 1964, Simondon publie seulement sa première moitié, sous le titre L’individu et sa genèse physico-biologique, chez les Presses universitaires de France. Cette partie traite de l’individuation physique et vitale, le cristal, le vivant. La seconde moitié, qui porte sur le psychisme et le collectif et qui contient des concepts décisifs comme le transindividuel, reste dans les tiroirs. Elle ne sera publiée qu’en 1989, sous le titre L’individuation psychique et collective, chez Aubier, l’année même de la mort de l’auteur. Vingt-cinq ans séparent donc les deux moitiés d’un même livre.
Imaginez l’effet. Pendant un quart de siècle, les lecteurs n’avaient accès qu’à une moitié de la grande thèse, amputée de son sommet, sans son introduction d’ensemble ni sa conclusion d’origine. C’est un peu comme si l’on avait publié la première moitié d’une symphonie en gardant le reste pour plus tard. Ce n’est qu’en 2005, soit près de cinquante ans après la soutenance et seize ans après sa mort, que l’oeuvre est enfin réunie en un seul volume, chez les éditions Jérôme Millon, avec son architecture complète. Le grand livre de Simondon n’a donc existé comme livre entier que dans les années 2000.
Une reconnaissance lente, puis un feu de paille mondial
Faut-il en conclure que Simondon est resté ignoré ? Pas tout à fait, et c’est là qu’intervient un personnage décisif : Gilles Deleuze. Dès 1966, Deleuze rédige un compte rendu très élogieux de L’individu et sa genèse physico-biologique. Il y reconnaît une pensée d’une force rare, et il en reprend les notions les plus neuves, le préindividuel, l’individuation, la disparité, qu’il fait travailler dans ses propres grands livres, Différence et répétition en 1968 et Logique du sens en 1969. Par Deleuze, des idées de Simondon ont donc circulé très tôt, mais souvent sans son nom, comme une eau souterraine. Beaucoup de lecteurs ont rencontré Simondon sans le savoir, à travers Deleuze.
Il faut être honnête sur ce point, car le brief de ce cours nous y oblige : distinguer ce que Simondon affirme de ce que ses interprètes en font sera une règle constante. Deleuze ne recopie pas Simondon, il s’en empare, le déplace, le mêle à d’autres sources. Ce que Deleuze appelle individuation n’est pas toujours, exactement, ce que Simondon avait en tête. Nous aurons l’occasion d’y revenir au chapitre 16. Pour l’instant, retenons le fait : l’influence de Simondon a d’abord été indirecte, filtrée par de plus célèbres que lui.
Le vrai tournant vient plus tard, dans les années 1990 et 2000. Le philosophe Bernard Stiegler place l’individuation et le transindividuel au centre de sa propre pensée de la technique et du temps, tout en reprochant à Simondon d’avoir sous-estimé le rôle de la mémoire technique. Des spécialistes comme Muriel Combes, dès 1999, Pascal Chabot, Jean-Hugues Barthélémy ou Anne Sauvagnargues écrivent les premiers grands livres qui rendent Simondon lisible et en montrent la cohérence. Et puis le monde change. L’ordinateur, Internet, les réseaux, les questions écologiques et le débat sur les machines intelligentes rendent soudain brûlantes des analyses écrites un demi-siècle plus tôt. Un penseur comme Yuk Hui prolonge Simondon vers une philosophie des objets numériques et de ce qu’il nomme la cosmotechnique. La traduction intégrale en anglais arrive tard, Du mode d’existence des objets techniques en 2017, la thèse principale en 2020, et accompagne ce regain mondial.
Le malentendu à éviter
Il faut écarter dès maintenant un contresens très répandu. Beaucoup de gens, ayant entendu dire que Simondon a écrit un livre sur les objets techniques, le rangent dans la case du penseur de la technologie, comme s’il était une sorte de prophète des machines ou un théoricien des ingénieurs. C’est une erreur, et elle déforme tout.
Simondon n’est pas d’abord un philosophe de la technique. Il est un philosophe de l’individuation, c’est-à-dire de la genèse de l’être en général, et la technique n’est qu’un des terrains où il met cette pensée à l’épreuve. La machine et le cristal, le vivant et le groupe humain sont pour lui des cas d’un même problème : comment quelque chose vient à prendre forme et à exister. Réduire Simondon au seul livre sur les objets techniques, c’est prendre la partie pour le tout, et c’est d’ailleurs un effet pervers de l’histoire éditoriale que nous venons de raconter, puisque c’est justement ce livre-là, la thèse complémentaire, qui était disponible quand la grande thèse manquait.
Les deux thèses et leur destin, en un coup d’oeil
Pour fixer ce que nous venons de voir, voici un tableau qui résume la double oeuvre et son sort si différent. C’est sans doute le point factuel le plus important de ce chapitre.
| Thèse principale | Thèse complémentaire | |
|---|---|---|
| Titre | L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information | Du mode d’existence des objets techniques |
| Sujet | La genèse de l’individu, du cristal au collectif | La nature et l’évolution des objets techniques |
| Directeur | Jean Hyppolite | Georges Canguilhem |
| Soutenance | 19 avril 1958 | 19 avril 1958 |
| Publication | En deux temps : 1964 (partie physico-biologique) et 1989 (partie psychique et collective) ; réunie en 2005 | Dès 1958 |
| Destin | Longtemps incomplète, donc mal reçue ; sommet de l’oeuvre | Livre le plus connu et le plus lu, porte d’entrée |
| Concepts clés | Individuation, préindividuel, métastabilité, transduction, transindividuel | Concrétisation, milieu associé, objet abstrait et concret |
Ce tableau dit l’essentiel d’un paradoxe. Le livre le plus important de Simondon est resté le moins lu pendant un demi-siècle, et le livre le plus lu n’est, à ses yeux, qu’une application particulière de la pensée déployée dans l’autre. Tout l’effort de ce cours sera de remettre les choses dans le bon ordre : partir de l’individuation, et redescendre ensuite vers la technique.
Pourquoi on le lit aujourd’hui
Reste la question de fond. Pourquoi se donner la peine de lire un auteur réputé difficile, à la langue dense, qui invente une foule de mots nouveaux (individuation, métastabilité, transduction, transindividuel, concrétisation) que nous apprendrons un à un ? Parce qu’il offre quelque chose de rare : une manière de penser ensemble le vivant et la machine, la nature et la technique, sans les opposer et sans les confondre.
Notre époque a un besoin urgent de cette pensée. Nous vivons entourés de systèmes techniques que nous comprenons mal, traversés de questions sur ce qu’est la vie, sur ce que peut une machine, sur la place de l’humain au milieu de ses propres inventions. Les vieilles oppositions, l’homme contre la machine, le naturel contre l’artificiel, le sujet contre l’objet, ne suffisent plus. Simondon propose autre chose : une pensée du devenir, de la relation, de la genèse, où les êtres ne sont jamais des blocs achevés mais des processus en cours. C’est exigeant, parfois obscur, et nous dirons franchement, le moment venu, là où il reste inachevé ou difficile à suivre. Mais c’est une pensée qui en vaut la peine, parce qu’elle nous arme pour notre présent.
Nous avons maintenant l’homme, l’oeuvre et son histoire. Mais nous n’avons pas encore touché à l’idée qui commande tout le reste. Pourquoi Simondon refuse-t-il de partir de l’individu ? Que veut dire renverser la question et penser l’individuation plutôt que l’individu ? C’est le geste fondateur, celui sans lequel rien de ce qui suit n’a de sens. Nous y entrons au chapitre 2.
Chapitre 2. Renverser la question : l’individuation, pas l’individu
Niveau : intermédiaire
Nous avons rencontré au premier chapitre un homme et deux thèses, et nous avons promis de comprendre pourquoi tant de lecteurs, longtemps après sa mort, sont revenus à Simondon comme à une source. Le moment est venu de mettre la main sur le geste qui commande tout le reste. Car il y a chez Simondon un seul mouvement initial, un coup de barre donné à la philosophie, dont tous les concepts difficiles que nous verrons plus loin (métastabilité, transduction, transindividuel) ne sont que les conséquences. Si vous tenez ce geste, vous tenez le fil. Si vous le manquez, le vocabulaire restera une forêt d’étrangetés.
Le geste tient en une phrase. Au lieu de se demander ce qui fait qu’un individu est un individu, Simondon se demande comment un individu vient à exister. Cela paraît une nuance. C’est un renversement complet. Tout le travail de ce chapitre est de montrer pourquoi ce simple déplacement de la question change la philosophie de fond en comble, et ce qu’il nous oblige à penser ensuite.
La vieille question, et le piège qu’elle tend
Posons d’abord la question telle que la tradition l’a léguée. Devant moi il y a cette table, ce chat, cet homme. Chacun est un, distinct des autres, séparable. La philosophie classique part de ce fait comme d’une évidence et demande : quel est le principe qui fait qu’une chose est cet individu unique plutôt qu’un autre, ou plutôt que rien ? On appelle cela la recherche d’un principe d’individuation. Que cherche-t-elle ? Quelque chose qui serait dans l’individu ou avant lui, et qui expliquerait pourquoi il est ce singulier découpé qu’il est.
Les réponses ont été nombreuses au cours de l’histoire. Pour une certaine tradition, c’est la matière qui individue : deux billes de métal ont la même forme, mais une matière différente, voilà qui en fait deux. Pour une autre, c’est la forme : ce qui compte, c’est le plan, l’essence, l’idée réalisée dans cette chose. Pour d’autres encore, c’est une marque ultime, une dernière touche de singularité ajoutée à l’espèce pour faire ce singulier-ci. On reconnaît, derrière ces réponses, le grand schéma forme-matière hérité d’Aristote, dont nous ferons au chapitre suivant la critique en règle.
Simondon ne discute pas d’abord telle ou telle réponse. Il attaque la question elle-même. Toutes ces réponses, dit-il en substance, ont un défaut commun et invisible. Elles supposent déjà l’individu constitué pour en chercher après coup le principe. Elles partent du résultat et remontent vers la cause, mais elles cherchent cette cause à la mesure du résultat, donc elles ne trouveront jamais que ce qu’elles ont mis d’avance. C’est ce qu’il appelle, dans l’introduction de sa thèse, le fait d’accorder à l’individu un privilège ontologique, de poser l’être individué comme une donnée première, là où il faudrait au contraire le tenir pour un terme d’arrivée.
Le renversement : partir de l’individuation
D’où la décision. Il faut, écrit Simondon, prendre l’individuation comme primordiale, et non l’individu. L’individuation, c’est l’opération, le processus, le devenir par lequel quelque chose vient à exister comme individu. L’individu, lui, n’est que ce qui résulte de cette opération, un produit, une étape stabilisée. On avait l’habitude d’expliquer l’individuation par l’individu (le principe d’individuation logeait dans l’individu, ou juste avant lui). Simondon inverse l’ordre d’explication : c’est l’individu qu’il faut expliquer par l’individuation, et non l’inverse.
Cette formule, il faut la peser. Pourquoi se condamner ? Parce que l’individu est le résultat, et que le résultat ne contient pas la trace de toute l’opération qui l’a produit. Quand le cristal est formé, on ne voit plus la solution sursaturée d’où il est sorti. Quand l’homme est là, debout, on ne voit plus la longue genèse qui l’a porté. Si je pars de ce qui est arrivé, je n’ai aucune chance de remonter à ce qui arrivait. Je dois faire le chemin inverse : me placer en amont, dans le devenir lui-même, et regarder l’individu se faire.
Notez bien la portée de ce déplacement. Ce n’est pas seulement une recommandation de méthode, du genre « étudions les choses dans leur histoire ». C’est une thèse sur l’être. Simondon ne dit pas seulement que l’individu a une histoire qu’il serait bon de connaître. Il dit que l’être, dans son fond, est individuation, devenir, opération, et que l’individu stable n’en est qu’un visage partiel et momentané. La philosophie de Simondon est une ontogenèse, une pensée de la genèse de l’être, et non une ontologie de l’être tout fait. Le mot ontogenèse mérite qu’on s’y arrête : il signifie littéralement la genèse (genesis) de l’étant (on, ontos). Pour Simondon, l’être n’est pas d’abord, puis devient ensuite. Il est devenir, et l’individu est ce qui se découpe dans ce devenir.
L’individu comme résultat provisoire
Voici l’idée qui suit nécessairement du renversement, et qui en est sans doute la conséquence la plus déroutante. Si l’individu est un résultat de l’individuation, alors il n’est jamais qu’un résultat provisoire. Il n’épuise pas l’opération qui l’a produit, il ne la clôt pas. Il est une phase, un moment relativement stable dans un devenir qui pourrait continuer. L’individu n’est pas une substance achevée, c’est un nœud tenu dans un processus.
Cela ne veut pas dire que l’individu n’existe pas, ni qu’il serait une illusion. Simondon n’est pas un philosophe qui dissout les choses dans un flux indistinct. L’individu existe bel et bien, il a sa consistance, sa réalité. Mais il n’est pas le tout de l’être, il n’en est pas le fond. Il est une certaine résolution, une certaine mise en ordre obtenue à un moment donné, et qui reste relative à cette opération. Un peu comme une trêve dans une tension : réelle, mais provisoire, et qui garde en elle la mémoire des forces qu’elle a momentanément accordées.
C’est ici qu’il faut introduire le mot qui ouvre tout le reste du cours, et que les chapitres 4 à 8 développeront. Si l’individu n’épuise pas l’être, c’est qu’il reste, après l’individuation, quelque chose qui n’a pas été individué. Simondon appelle cela le préindividuel. L’individuation ne consomme jamais tout son fonds. Elle laisse en réserve une charge de réalité non encore individuée, une part qui n’a pas pris forme, qui demeure disponible, chargée de potentiels. L’individu n’est donc pas seul : il est toujours accompagné d’une part préindividuelle qui le double et qui peut, le moment venu, relancer une nouvelle individuation.
Cette idée a des conséquences immenses, et nous ne ferons ici que les annoncer. Si chaque individu porte en lui une charge préindividuelle, alors aucun individu n’est jamais entièrement clos sur soi, achevé, identique à lui-même une fois pour toutes. Il y a en lui une réserve de devenir. C’est cette réserve qui expliquera, dans la suite du cours, que le vivant continue de s’individuer sans cesse (chapitre 6), que le sujet psychique soit traversé d’affectivité et d’angoisse (chapitre 7), et que les sujets puissent s’individuer ensemble dans le transindividuel à partir de leur part préindividuelle commune (chapitre 8). Tout cela tient déjà, en germe, dans le renversement de la question.
Le malentendu à éviter
Il faut maintenant désamorcer le contresens qui guette tout lecteur débutant, parce qu’il est le plus naturel du monde. On croit comprendre Simondon en se disant : « D’accord, l’individu a une genèse, il vient de quelque part, il faut donc raconter son histoire, sa fabrication, ses causes. » C’est vrai, mais c’est insuffisant, et même cela peut masquer le geste réel.
Le malentendu consiste à garder en tête l’individu comme but, comme point d’arrivée connu d’avance, et à ne faire de la genèse qu’un récit qui mène jusqu’à lui. On part alors de l’individu fini, on se retourne, et on reconstruit le chemin qui y conduit. Mais c’est encore privilégier l’individu : on l’a mis au bout comme un terme déjà su, et la genèse n’est plus que sa biographie. Or Simondon demande exactement l’inverse. Il faut se placer dans l’individuation sans présupposer l’individu qui va en sortir, accompagner l’opération pour elle-même, suivre la prise de forme là où elle se fait, et voir l’individu apparaître comme une de ses solutions possibles, pas comme sa destination obligée.
Dit autrement : ne demandez pas « comment cet individu-là s’est-il fait ? », ce qui suppose l’individu déjà donné. Demandez « qu’est-ce qui se passe quand ça s’individue ? », ce qui ne suppose rien d’autre que l’opération. La différence est subtile mais décisive. Dans le premier cas, l’individu reste le maître mot et la genèse n’est que son ombre portée. Dans le second, c’est l’individuation qui est première, et l’individu n’est qu’un de ses effets. Tout l’effort de lecture de Simondon consiste à tenir fermement cette seconde posture, contre la pente naturelle de l’esprit qui voudrait toujours repartir de la chose finie.
La question classique et la question de Simondon
Le plus simple, pour fixer ce renversement, est de mettre les deux manières de penser face à face. Le tableau suivant n’est pas un résumé décoratif : il condense le geste de tout le chapitre, et il vaut la peine de le relire après coup.
| La question classique | La question de Simondon | |
|---|---|---|
| Point de départ | l’individu déjà constitué, tenu pour une évidence | l’individuation, l’opération qui fait surgir l’individu |
| Ce qu’on cherche | un principe d’individuation logé dans l’individu | la genèse, l’ontogenèse, le devenir de l’être |
| Statut de l’individu | une donnée première, une substance, un fait | un résultat provisoire, une phase, un nœud dans un devenir |
| Rapport au reste de l’être | l’individu épuise son être, il est complet | l’individu n’épuise pas l’être, il reste du préindividuel |
| Modèle de l’être | l’être stable, identique à soi, achevé | l’être comme tension, devenir, plus qu’un |
| Sens du temps | l’individu est, puis éventuellement change | l’individu se fait, le devenir est premier |
| Risque | manquer l’individuation en partant du résultat | devoir penser sans le repère commode de la chose finie |
Lisez la colonne de droite de haut en bas : vous y avez le programme de tout le cours. Chaque ligne ouvre un chantier. « L’opération qui fait surgir l’individu », ce sera la transduction et l’allagmatique. « Il reste du préindividuel », ce sera la métastabilité, le cristal, le vivant. « L’être comme plus qu’un », ce sera tout le travail contre l’idée d’une substance close. Le renversement n’est pas une thèse parmi d’autres, c’est la matrice qui engendre les autres.
Pourquoi ce renversement, et pourquoi maintenant
On peut se demander d’où vient à Simondon cette audace, et pourquoi elle prend, au milieu du vingtième siècle, une force nouvelle. Une part de la réponse tient à la science de son temps. Simondon est un philosophe qui regarde la physique, la chimie, la biologie, la technique de très près. Or ces sciences ne lui montrent nulle part des individus tombés tout faits. Elles lui montrent des cristaux qui croissent, des organismes qui se développent, des systèmes qui passent d’un état à un autre. Partout des genèses, des seuils, des transformations. La notion d’information, qui monte alors avec la cybernétique, lui suggère une autre manière de penser la prise de forme, non plus comme une forme imposée du dehors, mais comme une tension qui se résout. Sa thèse s’appelle d’ailleurs L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information : c’est en repensant la forme et l’information qu’il refait le concept d’individu.
Il faut être ici honnête, comme nous nous y sommes engagés. Simondon est parfois difficile, et son écriture peut sembler obscure quand il forge ses concepts. Le renversement que nous venons d’exposer est limpide dans son intention, mais il s’accompagne, dans le détail des œuvres, d’un vocabulaire dense qui demande de la patience. De plus, Simondon laisse parfois ses analyses ouvertes, inachevées. Une part de la clarté que nous donnons à son geste vient aussi de ses lecteurs, qui ont dégagé après coup la cohérence de l’ensemble. Quand nous disons « le renversement commande tout le reste », nous formulons une lecture, certes solidement appuyée sur l’introduction de sa thèse, mais qui doit beaucoup au travail d’interprètes comme Jean-Hugues Barthélémy, qui a reconstruit la philosophie de Simondon comme une ontogenèse systématique, ou comme Muriel Combes et Pascal Chabot, qui en ont rendu les enjeux accessibles. Il est juste de distinguer ce que Simondon affirme de ce que ses commentateurs ont ordonné.
C’est aussi pour cela qu’il a fallu attendre. Gilles Deleuze, dès 1966, fut l’un des premiers à saisir l’importance du geste, et reprit le préindividuel et l’individuation dans sa propre philosophie de la différence. Mais la pleine portée du renversement n’est apparue que plus tard, quand les questions du vivant, de l’information et de la machine sont devenues centrales, et qu’on a cherché des outils pour penser des réalités qui ne sont jamais des individus stables : un écosystème, un réseau, un processus d’apprentissage. À chaque fois, partir de l’individuation plutôt que de l’individu s’est révélé fécond. Le vieux geste de 1958 est devenu, contre toute attente, profondément actuel.
Vers le chapitre suivant
Nous avons le geste, et nous avons aperçu sa première conséquence : l’individu n’épuise pas l’être, il reste du préindividuel. Mais une objection se lève aussitôt. Si l’individu ne se fait pas en recevant une forme imposée à une matière, comment se fait-il ? Il faut donc s’en prendre directement au vieux schéma que toute la tradition a tenu pour évident, celui de la forme et de la matière, du moule et de l’argile. C’est en démontant ce schéma, à l’endroit le plus concret qui soit, l’atelier où l’on fabrique une brique, que Simondon va montrer ce que veut dire, vraiment, prendre forme. C’est l’objet du prochain chapitre.
La suite est réservée
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- Chapitre 3. Le moule et l’argile : la critique de l’hylémorphisme
- Chapitre 4. Le préindividuel et la métastabilité
- Chapitre 5. Le cristal, ou l’individuation physique
- Chapitre 6. Le vivant, une individuation qui continue
- Chapitre 7. L’individuation psychique : l’affectivité et le sujet
- Chapitre 8. Le transindividuel : s’individuer avec les autres
- Chapitre 9. L’information n’est pas un message
- Chapitre 10. L’allagmatique : penser par opérations
- Chapitre 11. La transduction, propager une structure
- Chapitre 12. La machine n’est pas un esclave
- Chapitre 13. La concrétisation : comment naît un objet technique
- Chapitre 14. Le milieu associé : l’objet technique et son monde
- Chapitre 15. L’aliénation, la culture, et le rôle de l’homme
- Chapitre 16. Postérité et actualité
Les sources se retrouvent dans la bibliographie de Simondon.
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