Bernard Stiegler, le cours complet
La technique comme mémoire extériorisée, le pharmakon, l'économie de l'attention, la prolétarisation des savoirs et le soin à en prendre.
Stiegler part d’une idée toute simple, et qui change tout. Il n’y a pas d’humanité sans technique. Non que la technique soit un outil que l’homme aurait inventé après coup, une fois déjà devenu lui-même, mais parce que c’est elle qui le fait homme. Nous héritons d’un passé que nous n’avons pas vécu, déposé dans des objets, des livres, des images, des machines, et c’est cet héritage extérieur qui nous constitue. Le silex taillé garde le geste de celui qui l’a taillé, le smartphone garde nos vies. La technique est notre mémoire hors de nous.
Ce cours suit l’oeuvre de bout en bout, du moment où l’on ne suppose rien jusqu’aux débats les plus actuels. Vous n’avez besoin d’aucune connaissance préalable. Chaque chapitre indique son niveau, de débutant à expert, et l’on monte doucement. Le vocabulaire de Stiegler, qu’il forge ou détourne, épiphylogenèse, rétention tertiaire, pharmakon, prolétarisation, néguanthropocène, sera toujours donné, traduit en intuition, illustré par un exemple, souvent tiré de notre vie numérique.
Le pharmakon est à la fois remède et poison. (d’après le Phèdre de Platon, repris par Stiegler)
Cette formule, héritée de Platon et de Derrida, est la clé de tout. Aucune technique n’est bonne ou mauvaise en soi. L’écriture affaiblit la mémoire vive et permet le savoir, le smartphone relie et capture, l’algorithme libère du temps et le confisque. Tout dépend de l’usage et du soin qu’on y met. C’est pourquoi Stiegler refuse également de diaboliser et d’idolâtrer la technique. Il propose autre chose, une pharmacologie, l’art d’en cultiver le côté remède contre le côté poison.
On a voulu rendre ce parcours clair. Vous trouverez des schémas qui mettent à plat des processus difficiles, des tableaux, des exemples concrets, et des encarts qui signalent un piège ou ramassent le fil. À la fin, un glossaire, une chronologie et un petit lexique des concepts de Stiegler vous serviront de boussole. Quand un point est discuté, on le dit, et l’on distingue ce que Stiegler affirme de ce que ses critiques lui reprochent.
Le chemin se fait en trois temps. D’abord les fondements, l’homme et la technique, la mémoire et le pharmakon, des chapitres deux à sept. Puis l’analyse de notre époque, la prolétarisation, l’attention, la consommation, l’automatisation, l’Anthropocène, des chapitres huit à treize. Enfin la réponse, prendre soin, et le bilan critique et actuel, des chapitres quatorze à seize. Le premier chapitre présente l’homme. Suivez l’ordre, qui est celui d’une montée, ou entrez par où vous voulez.
Chapitre 1. Une vie hors du commun
Niveau : débutant
On entre rarement dans une philosophie par la biographie de son auteur. D’habitude, la vie d’un penseur est une anecdote, un décor, quelque chose qu’on évoque en passant avant de parler des idées sérieuses. Avec Bernard Stiegler, c’est différent. Sa pensée est née dans un lieu très précis, une cellule de prison, et elle porte la trace de cette origine d’un bout à l’autre. Tout ce qu’il dira plus tard sur la mémoire, sur l’étude, sur la manière dont un être humain se reconstruit par les livres et les outils, il l’a d’abord vécu dans sa propre chair. C’est pour cela que ce cours commence par lui, par son histoire, avant d’aborder ses concepts.
Avant de plonger dans le détail de cette vie, posons la question qui traverse toute son oeuvre, et que les quinze chapitres suivants vont creuser. Que fait la technique à l’homme. Pas seulement les machines, les usines ou les ordinateurs, mais tout ce que nous fabriquons pour nous prolonger, depuis le silex taillé jusqu’au smartphone. Stiegler a passé sa vie à soutenir une idée simple et vertigineuse : l’homme n’existe pas d’abord, puis ne se dote d’outils ensuite. Il devient humain par et avec ces outils. Gardez cette question en tête. La vie que nous allons raconter en est, à sa façon, la première démonstration.
Un jeune homme qui rate ses débuts
Bernard Stiegler naît le 1er avril 1952, dans la banlieue parisienne, dans une famille modeste. Rien, au départ, ne le destine à la philosophie. Il grandit dans les années soixante, milite à gauche, traverse l’effervescence de l’après mai 68, adhère un temps au Parti communiste. C’est un jeune homme qui cherche, qui s’engage, qui ne tient pas en place. Il descend dans le sud, à Toulouse, et ouvre un bar de jazz qu’il baptise L’Écume des jours, d’après le roman de Boris Vian. On y joue de la musique, on y reçoit des orchestres. Pour quelques années, c’est sa vie.
Puis tout se défait. Le bar est fermé administrativement, la banque lui retire son découvert, les dettes s’accumulent. Acculé, Stiegler fait alors quelque chose que peu de futurs professeurs au Collège international de philosophie ont fait avant lui. Il braque des banques. Plusieurs, à la suite. Il commence par attaquer la sienne, celle qui l’a lâché, puis d’autres. Il sera arrêté lors de son quatrième braquage et condamné à cinq ans de prison. Voilà l’homme à vingt-six ans : un militant désargenté, un patron de bar ruiné, un braqueur pris la main dans le sac. On est très loin du philosophe.
La prison comme renaissance
C’est ici que l’histoire bascule, et qu’elle devient autre chose qu’un fait divers. De 1978 à 1983, Stiegler purge sa peine, d’abord à la maison d’arrêt Saint-Michel de Toulouse, puis à la prison de Muret. Cinq ans enfermé. Beaucoup s’y seraient effondrés. Lui décide d’étudier. Il s’inscrit par correspondance à l’université de Toulouse et se met à la philosophie en autodidacte, dans sa cellule, avec très peu de moyens et beaucoup de temps. Il est accompagné dans ce travail par le philosophe et traducteur Gérard Granel, qui le guide à distance et le pousse à aller au bout.
Stiegler lit Platon, il lit Husserl, il lit Derrida. Il découvre la phénoménologie, c’est-à-dire l’étude de la manière dont les choses apparaissent à notre conscience. Et il fait, dans cette situation extrême, une expérience qu’il n’oubliera jamais. Privé du monde extérieur, réduit à ses livres et à son cahier, il se reconstruit littéralement par l’étude. Il observe comment l’acte de lire, de noter, de relire, transforme son rapport au temps et à lui-même. Plus tard, il racontera cette expérience dans un court livre, Passer à l’acte. Il y montre que la philosophie n’a pas été pour lui un savoir de plus, mais le moyen même de redevenir quelqu’un.
Il y a là une scène fondatrice qu’il faut bien mesurer. Un homme enfermé, sans rien, se met à lire des philosophes qui parlent de la mémoire, de la conscience du temps, de la trace écrite. Et en les lisant, il s’aperçoit qu’il est lui-même en train de vivre ce dont ils parlent. Quand Husserl analyse comment nous retenons les notes d’une mélodie pour en saisir le sens, Stiegler, dans sa cellule, retient les phrases d’une page pour en saisir l’argument. Quand Platon, dans le Phèdre, s’interroge sur l’écriture qui à la fois affaiblit et soutient la mémoire, Stiegler, lui, ne tiendrait pas sans son cahier de notes. La philosophie ne lui parle pas d’un monde lointain. Elle décrit, mot pour mot, ce qu’il est en train de faire pour survivre. Cette coïncidence entre ce qu’il lit et ce qu’il vit ne le quittera plus. Toute son oeuvre en sortira.
Une précision s’impose ici, pour ne pas tomber dans la légende romantique. Stiegler ne dit pas que la prison est une bonne chose, ni qu’il faut souffrir pour penser. Il dit autre chose, de plus subtil. La rupture brutale, l’arrachement à sa vie d’avant, l’a placé dans des conditions où l’étude devenait vitale, et où il pouvait observer de l’intérieur ce que l’étude fait à un esprit. Ce n’est pas la souffrance qui l’a sauvé, c’est le travail patient sur des textes, dans un cadre qui le rendait possible. La nuance compte, car elle annonce tout son refus de la déploration.
La rencontre avec Jacques Derrida
À sa sortie de prison, en 1983, Stiegler n’est plus le même. Il a un projet de pensée et une faim de savoir. Il rencontre alors l’homme qui va compter le plus dans son parcours intellectuel : Jacques Derrida, l’un des philosophes français les plus importants du vingtième siècle, l’inventeur de la déconstruction. Derrida est frappé par ce lecteur singulier, venu d’un chemin si peu académique. Il accepte de diriger sa thèse.
Cette thèse, soutenue à l’École des hautes études en sciences sociales en 1993, s’intitule La faute d’Épiméthée. Elle deviendra, l’année suivante, le premier tome de son grand oeuvre, La technique et le temps. C’est là que tout commence vraiment, et nous en ferons le coeur du chapitre deux. Ce que Stiegler doit à Derrida est immense. De Derrida, il retient l’attention portée à l’écriture, à la trace, au support matériel de la pensée. Derrida avait montré que la parole vive n’est pas première, qu’elle s’appuie toujours déjà sur des traces, des marques, des inscriptions. Stiegler va déplacer cette intuition vers la technique concrète : les outils, les machines, les mémoires fabriquées. C’est son geste propre, son écart par rapport au maître, et nous y reviendrons au chapitre quinze.
Mais Derrida n’est pas sa seule dette. Stiegler lit aussi Gilbert Simondon, le philosophe de l’individuation et des objets techniques. Il lit Martin Heidegger, dont il reprend et corrige l’analyse du temps. Il lit Edmund Husserl, à qui il emprunte sa théorie de la mémoire et des rétentions. Et il lit l’anthropologue André Leroi-Gourhan, qui a étudié comment l’outil et le geste humain ont évolué ensemble. Toute la première partie de ce cours consistera à dérouler patiemment ces filiations.
Un mot, ici, sur sa manière de travailler. Stiegler ne se contente jamais de commenter un auteur. Il le prend, l’utilise, le tord pour son propre usage, et lui fait dire quelque chose que l’auteur n’avait pas tout à fait dit. À Husserl, qui parlait de deux types de mémoire dans la perception, il ajoute un troisième terme que Husserl refusait. À Simondon, qui pensait l’individuation, il reproche d’avoir négligé le rôle de la technique. À Heidegger, qui avait fait de notre rapport au temps le coeur de la philosophie, il reproche d’avoir oublié que ce rapport au temps passe par des objets fabriqués. Cette façon de lire, à la fois fidèle et infidèle, dérange parfois les spécialistes, et certains lui reprochent de plier les textes à sa thèse. Mais c’est aussi ce qui fait la fécondité de son travail. Il ne classe pas les idées, il les met au travail.
Le revers de ce foisonnement, il faut le dire d’emblée, c’est une oeuvre parfois difficile et répétitive. Stiegler reprend les mêmes concepts d’un livre à l’autre, les reformule sans cesse, multiplie les néologismes. Le lecteur peut s’y perdre. Ce cours est précisément là pour cela : prendre un concept à la fois, le traduire en intuition simple, l’illustrer par un exemple tiré de notre vie quotidienne, le plus souvent numérique. Vous n’avez pas besoin d’avoir lu Stiegler pour le suivre. Vous avez seulement besoin de garder le fil.
Un philosophe organisateur
Voici un trait qui distingue Stiegler de presque tous les autres philosophes : il n’a jamais été seulement un homme de livres. Il a été, autant que penseur, un bâtisseur d’institutions, un organisateur, un homme de combat collectif. Sa pensée appelait l’action, et il a passé sa vie à fonder des lieux pour la mettre en pratique.
Après l’université de technologie de Compiègne, où il enseigne et commence à former des chercheurs, il prend des responsabilités de premier plan. Il devient directeur général adjoint de l’Institut national de l’audiovisuel, l’INA, de 1996 à 1999, là où se conserve et se traite la mémoire audiovisuelle du pays. Puis il dirige l’Institut de recherche et coordination acoustique musique, l’IRCAM, de 2002 à 2006, le grand centre de création musicale fondé par Pierre Boulez. En 2006, il crée et dirige l’Institut de recherche et d’innovation, l’IRI, au Centre Pompidou, un laboratoire consacré à l’analyse des mutations culturelles produites par le numérique. Ce ne sont pas des hasards de carrière. Stiegler a toujours voulu travailler au plus près des techniques qui transforment la mémoire et l’attention, là où on les fabrique.
En juin 2005, il fonde avec quelques proches le groupe Ars Industrialis, une association politique et culturelle dont le manifeste appelle à une politique industrielle de l’esprit. L’idée est de ne pas laisser les technologies de l’esprit, la télévision, l’informatique, les réseaux, aux seules lois du marché. En 2010, il crée une école de philosophie à Épineuil-le-Fleuriel, dans le Cher, accessible à tous et baptisée du nom d’un concept qui lui est cher, pharmakon. Plus tard, en 2018, il lance le Collectif Internation, un rassemblement international de chercheurs engagés contre la catastrophe écologique. Partout, le même geste : transformer la pensée en organisation, et l’organisation en expérimentation concrète.
Une oeuvre foisonnante
En parallèle de cette vie d’organisateur, Stiegler écrit énormément. Son oeuvre est vaste, parfois répétitive, traversée de concepts qu’il forge ou détourne. Pour vous donner dès maintenant une carte du territoire que ce cours va explorer, voici les grands ouvrages et les thèmes qu’ils ouvrent. Ne cherchez pas à tout retenir : ce tableau est un repère où revenir.
| Oeuvre | Date | Ce qu’on y trouve |
|---|---|---|
| La technique et le temps (trois tomes : La faute d’Épiméthée, La désorientation, Le temps du cinéma) | 1994 à 2001 | Le grand oeuvre. L’homme se constitue par la technique. La mémoire extériorisée, la rétention tertiaire. |
| De la misère symbolique (deux tomes) | 2004 et 2005 | La perte de participation des individus à leurs propres symboles, captée par les industries culturelles. |
| Mécréance et discrédit (trois tomes) | 2004 à 2006 | La destruction du désir par le capitalisme de la consommation, la perte de croyance et de crédit. |
| Prendre soin | 2008 | L’attention, le soin des jeunes générations, le rôle de l’école face aux écrans. |
| Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. De la pharmacologie | 2010 | Le concept de pharmakon, la technique comme remède et poison à la fois. |
| États de choc. Bêtise et savoir au XXIe siècle | 2012 | La régression de la pensée, la bêtise systémique, l’appel à refonder l’université. |
| La société automatique | 2015 | L’automatisation des décisions et de la pensée, le travail contre l’emploi, le revenu contributif. |
| Dans la disruption | 2016 | L’accélération qui va plus vite que notre capacité à nous adapter, comment ne pas devenir fou. |
| Qu’appelle-t-on panser ? (deux tomes) | 2018 et 2020 | Le jeu entre penser et panser, soigner. L’Anthropocène, la néguentropie, le soin du monde. |
Vous remarquez une trajectoire. Stiegler part d’une question quasi anthropologique, l’origine technique de l’homme, et il aboutit, dans ses derniers livres, à l’urgence écologique et au combat contre ce qu’il appelle l’entropie généralisée. Entre les deux, il aura traversé la mémoire, l’attention, la consommation, l’automatisation. Chaque chapitre de ce cours s’arrête sur une étape de ce chemin.
Penser depuis la rupture
Si l’on prend du recul sur cette vie, un fil se dessine. Stiegler a pensé depuis sa propre expérience de la rupture et de la reconstruction. Il savait, pour l’avoir vécu, qu’un être humain peut se défaire, perdre pied, et qu’il peut aussi se refaire par l’étude, par la patience, par les supports que sont les livres et les institutions. Ce qui lui est arrivé à lui seul, il l’a généralisé à l’humanité tout entière. L’homme est un être qui se perd et se retrouve par ce qu’il fabrique. La technique le menace et le sauve. Tout dépend de l’usage et du soin.
C’est ce qui donne à son oeuvre sa tonalité particulière, ni naïve ni désespérée. Stiegler n’idolâtre pas la technique, il a vu de trop près comment elle peut détruire une attention, formater un désir, ruiner une vie. Mais il ne la diabolise pas non plus, parce qu’il lui doit, à elle, son propre salut. Cette double conscience, ce refus de choisir entre l’éloge et la condamnation, sera le coeur de sa philosophie du pharmakon, au chapitre six.
Du parcours à la thèse
Nous avons rencontré l’homme. Reste à entrer dans sa pensée. Car derrière l’histoire singulière du braqueur devenu philosophe, il y a une thèse philosophique précise, qu’il a passé toute sa vie à défendre et à approfondir. Cette thèse, c’est qu’il n’y a pas d’humanité sans technique, que l’homme n’est pas un être qui se serait d’abord constitué tout seul avant d’inventer des outils, mais un être qui naît, dès l’origine, avec et par ses outils. Pour le démontrer, Stiegler va relire un très vieux mythe, celui de Prométhée et de son frère distrait, Épiméthée, tel que Platon le raconte. C’est le coeur du chapitre suivant, et le véritable point de départ de toute son oeuvre.
Chapitre 2. Il n’y a pas d’humanité sans technique
Niveau : intermédiaire
Nous avons rencontré, au chapitre précédent, un homme qui s’est fait philosophe en prison, par l’étude des livres, c’est-à-dire par un détour technique. Ce détail n’est pas anecdotique. Toute la pensée de Bernard Stiegler tient dans cette intuition, qu’il a vécue avant de la penser : on ne devient soi qu’en passant par des supports extérieurs, des objets, des outils, des traces. Le grand cours peut commencer par là, par la thèse qui porte tout le reste. Elle tient en une phrase : il n’y a pas d’humanité sans technique.
La formule paraît modeste, presque évidente. Bien sûr que les hommes fabriquent des outils, dira-t-on, c’est même ce qui les distingue des animaux. Mais Stiegler dit quelque chose de beaucoup plus fort, et de beaucoup plus dérangeant. Il ne dit pas que l’homme, une fois qu’il est homme, se met à fabriquer des techniques. Il dit que l’homme n’existe pas d’abord, puis la technique ensuite. Il dit que l’homme et la technique apparaissent ensemble, qu’ils se constituent l’un par l’autre, et qu’il n’y a tout simplement pas d’humanité qui précéderait son outillage. Pour comprendre ce renversement, Stiegler nous emmène vers un très vieux récit grec.
Le point de départ : un mythe relu par Stiegler
L’oeuvre qui fonde tout est le premier tome de La technique et le temps, paru en 1994 et issu de la thèse que Stiegler avait soutenue sous la direction de Jacques Derrida. Ce premier tome porte un sous-titre qui annonce la couleur : La faute d’Épiméthée. C’est autour d’un personnage mythologique presque oublié que Stiegler va nouer sa thèse.
Le mythe se trouve dans un dialogue de Platon, le Protagoras. Le sophiste Protagoras y raconte une histoire pour expliquer d’où viennent les qualités des vivants. Au commencement, les dieux confient à deux frères, Prométhée et Épiméthée, la tâche de distribuer aux êtres vivants les qualités nécessaires à leur survie. Épiméthée, dont le nom signifie en gros celui qui réfléchit après coup, le distrait, demande à s’en charger seul. Il répartit alors les dons : à l’un la force, à l’autre la rapidité, aux uns des griffes, aux autres une fourrure épaisse, des ailes, une carapace, la ruse. Il équilibre tout avec soin pour qu’aucune espèce ne s’éteigne. Mais il était, comme son nom l’indique, peu prévoyant. Quand il arrive à l’homme, il s’aperçoit qu’il a tout dépensé. L’homme reste là, nu, sans défense, sans qualité propre, oublié dans le partage.
C’est là que Prométhée, le frère prévoyant, intervient pour réparer la faute. Voyant l’homme démuni, il vole le feu et le savoir technique des arts, qu’il dérobe dans l’atelier d’Héphaïstos et d’Athéna, et il en fait don à l’homme. Désormais l’homme aura la technique pour compenser ce qu’il n’a pas reçu en partage. Stiegler insiste sur ce point : la technique arrive à l’homme comme une compensation, pour combler un manque, un trou laissé par l’oubli d’Épiméthée.
Le défaut d’origine : un vivant qui n’a pas de nature
Voici le concept que Stiegler tire du mythe, et qui donne son titre au sous-titre du livre. L’homme est l’être du défaut d’origine. Il faut prendre l’expression au sérieux. Tous les autres vivants ont reçu, à l’origine, une nature qui les définit et qui les équipe. Le lion a ses crocs, l’oiseau ses ailes, le hérisson ses piquants. Chacun naît avec ce qu’il faut pour vivre dans son milieu, et cette dotation lui vient de naissance, elle est inscrite en lui. L’homme, lui, est le seul à n’avoir rien reçu. Il naît nu, sans griffes, sans fourrure, sans organe spécialisé qui lui dirait ce qu’il doit être et faire.
Ce manque n’est pas une infirmité que l’on regretterait. Stiegler y voit, paradoxalement, la condition même de l’humanité. Parce que l’homme n’a pas de nature donnée, il n’est pas enfermé dans un programme. Il lui faut inventer ses moyens de vivre, et c’est précisément ce qu’il fait avec la technique. Le défaut d’origine est donc un manque positif : il ouvre, il rend possible, là où la nature donnée fermerait.
Là où l'animal est ce qu'il est, l'homme a à devenir ce qu'il sera, et il le devient par les prothèses qu'il se donne.
Le mot prothèse est important. Une prothèse, au sens courant, c’est ce qui remplace un organe manquant : une jambe artificielle, une dent. Stiegler élargit le mot à toute technique. L’outil, le vêtement, l’arme, l’écriture, la roue, l’ordinateur, tout cela est prothétique : ce sont des organes que l’homme ne porte pas dans son corps, mais qu’il se donne au-dehors pour pouvoir vivre. L’homme est le vivant qui doit se prothéser pour exister, qui ne tient debout qu’en s’appuyant sur ce qu’il n’est pas, sur des objets extérieurs à lui. Sans le silex, la main est désarmée ; sans le vêtement, le corps grelotte ; sans l’écriture, la mémoire reste courte. L’homme ne se complète que par le dehors.
La technique n’est pas un simple outil ajouté
On arrive ici au coeur du chapitre, et au point le plus difficile à entendre. La manière habituelle de penser la technique consiste à se la représenter comme un outil. D’un côté il y aurait l’homme, avec son intelligence, son langage, sa conscience, son humanité déjà constituée. De l’autre, des objets neutres, des moyens, que cet homme prendrait en main pour atteindre ses fins. L’outil serait au service de l’homme, extérieur à son essence, comme un marteau posé sur l’établi attend qu’une main vienne le saisir. Dans cette image, l’homme est le sujet, la technique est l’instrument.
Stiegler refuse cette image, et c’est tout l’enjeu de sa thèse. Si l’homme n’a pas de nature donnée, s’il est l’être du défaut d’origine, alors il ne peut pas y avoir un homme tout constitué qui prendrait ensuite des outils. C’est l’inverse. C’est en se donnant des outils que l’homme se constitue comme homme. La technique n’est pas ajoutée après coup à une humanité qui existerait déjà sans elle. Elle est ce par quoi l’humanité advient. Stiegler dira que l’homme et l’outil s’inventent l’un l’autre, dans un même mouvement. On naît humain par et avec la technique, jamais avant elle.
Pourquoi opposer l’homme et la technique est une erreur
De ce renversement découle une conséquence que Stiegler ne cesse de tirer. Il faut renoncer à opposer l’homme et la technique comme deux camps. Cette opposition structure pourtant une grande partie de nos discours. D’un côté les nostalgiques, qui voient dans la technique une menace pour l’humain authentique, et qui rêvent d’un homme plus pur, débarrassé de ses machines, rendu à une nature originelle. De l’autre les enthousiastes, qui voient dans la technique le simple instrument du progrès humain, un moyen toujours plus puissant au service de fins inchangées. Les deux camps s’affrontent, mais ils partagent le même présupposé : ils croient qu’il y a, d’un côté, l’homme, et de l’autre, la technique, comme deux réalités séparables.
Stiegler coupe sous les deux. Si l’humanité se constitue par la technique, alors il n’y a pas d’humain pur d’avant la technique, pas de nature originelle à laquelle revenir. Il n’y a pas non plus de fins purement humaines qui resteraient les mêmes pendant que seuls les moyens changeraient, car les techniques transforment aussi nos désirs, nos perceptions, nos manières de penser. Diaboliser la technique ou la diviniser, c’est dans les deux cas se tromper d’objet, parce que c’est croire à une séparation qui n’existe pas. Cela ne veut pas dire que toute technique est bonne, on le verra avec le pharmakon. Cela veut dire que la question n’est pas pour ou contre la technique, puisque sans elle il n’y aurait personne pour poser la question.
C’est ici que Stiegler aime convoquer une formule que l’on associe à son maître André Leroi-Gourhan, le grand préhistorien et anthropologue dont il hérite : il n’y a pas d’anthropologie sans technologie. Autrement dit, on ne peut rien dire de l’homme sans parler en même temps de ses techniques, parce que c’est dans le silex taillé, dans la sépulture, dans la peinture, que se lit ce qu’est devenu l’homme.
L'humain et l'outil émergent ensemble dans le registre fossile. Stiegler reprend cette leçon et la radicalise philosophiquement : la technique n'est pas un objet d'étude parmi d'autres pour penser l'homme, elle est la condition même de toute humanité.Le mythe et sa leçon
Récapitulons en mettant le récit et sa portée côte à côte. Le tableau qui suit reconstitue le mythe d’Épiméthée et de Prométhée tel que Stiegler le lit dans le Protagoras, et en tire à chaque fois la leçon philosophique.
| Le mythe (Protagoras de Platon) | La leçon que Stiegler en tire |
|---|---|
| Les dieux chargent Épiméthée et Prométhée de doter les vivants de qualités. | La question de l’origine de l’homme est d’emblée une question de répartition et de manque. |
| Épiméthée, le distrait, distribue tous les dons aux animaux. | Chaque vivant reçoit une nature donnée, un équipement inscrit dès la naissance. |
| Arrivé à l’homme, Épiméthée n’a plus rien : c’est sa faute, son oubli. | L’homme est l’être du défaut d’origine, le seul sans qualité propre, nu et sans défense. |
| Prométhée vole le feu et les arts pour les donner à l’homme. | La technique vient compenser le manque ; elle n’est pas un luxe mais une condition de survie. |
| L’homme vit désormais par les arts dérobés, et non par une nature. | L’humanité ne précède pas la technique : elle se constitue par et avec elle. |
| Le feu est volé, marqué d’une faute, jamais pleinement maîtrisé. | La technique reste ambivalente, elle porte une dette et un risque, ce qui annoncera le pharmakon. |
Une remarque sur cette dernière ligne. Stiegler n’oublie jamais que le feu prométhéen est un feu volé, arraché aux dieux, et que ce vol vaudra à Prométhée son châtiment, enchaîné à un rocher, le foie dévoré chaque jour. La technique, dès le mythe, n’est pas un cadeau tranquille. Elle vient avec une faute, une démesure, une menace. L’homme s’en sort par la technique, mais il ne la possède jamais tout à fait, elle lui échappe en partie. Cette ambivalence travaillera toute l’oeuvre, jusqu’aux analyses les plus sombres de la société automatique. Mais elle s’enracine déjà ici, dans la double signature du don : compensation salvatrice d’un côté, faute et risque de l’autre.
Ce que Stiegler doit, et ce qu’il déplace
Pour situer honnêtement cette thèse, il faut nommer ses dettes. Stiegler ne sort pas de nulle part. Il prolonge André Leroi-Gourhan, dont Le geste et la parole avait montré que l’évolution humaine se fait en grande partie hors du corps, dans l’outil, sujet que nous approfondirons au chapitre suivant avec l’extériorisation. Il prolonge aussi, de façon plus discrète ici, Gilbert Simondon et sa pensée des objets techniques, et il reste hanté par Martin Heidegger, dont il discutera la notion de déjà-là quand il s’agira de penser le temps. Mais sa dette première va à Jacques Derrida, son directeur de thèse, dont la pensée du supplément a directement nourri l’idée que l’homme se complète par un dehors qui n’est pas vraiment extérieur à lui. Stiegler reprend de Derrida l’idée que ce qui s’ajoute n’est pas un simple supplément accessoire mais comble un manque originaire, et il la fait porter sur la technique concrète, le silex, la machine, le code.
Faut-il, pour autant, suivre Stiegler sans réserve ? Ses critiques lui adressent un soupçon qu’il faut mentionner dès maintenant, même si nous y reviendrons : à force de dire que la technique constitue l’homme, ne risque-t-on pas un déterminisme technique, l’idée que la technique commanderait tout et que les hommes ne seraient plus que ce que leurs machines font d’eux ? Stiegler s’en défend, et nous verrons que sa notion de pharmakon est précisément faite pour garder l’usage ouvert et la responsabilité intacte. Mais le reproche revient régulièrement dans sa réception, et il serait malhonnête de le passer sous silence. Notons-le simplement : dire que l’homme se constitue par la technique n’est pas encore dire que la technique le détermine entièrement. Tout l’art de Stiegler consistera à tenir l’écart entre ces deux affirmations.
Vers le prochain chapitre
Nous savons maintenant que l’homme se constitue par la technique, parce qu’il est né sans nature propre et doit se prothéser pour vivre. Mais cette thèse appelle aussitôt une question. Si l’homme dépose une part de lui-même dans des objets, qu’arrive-t-il à ces objets une fois qu’ils existent ? Le silex que j’ai taillé garde, dans sa forme, le geste de la main qui l’a fait. Il survit à cette main, il se transmet, il passe à d’autres qui ne m’ont jamais connu. La technique n’est donc pas seulement une prothèse qui m’équipe, elle est aussi une mémoire qui se dépose hors de moi et se transmet de génération en génération. C’est ce passage de la prothèse à la mémoire extérieure que Stiegler nomme l’extériorisation, et c’est lui qui conduit à son concept le plus original, l’épiphylogenèse, cette troisième mémoire qui n’est ni celle des gènes ni celle du cerveau. C’est l’objet du chapitre suivant.
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- Chapitre 3. La mémoire hors du corps : l’épiphylogenèse
- Chapitre 4. Les trois rétentions
- Chapitre 5. La rétention tertiaire, clé de tout
- Chapitre 6. Le pharmakon : remède et poison
- Chapitre 7. La technique et le temps : relire Heidegger
- Chapitre 8. L’individuation : le je, le nous, et la technique
- Chapitre 9. La prolétarisation des savoirs
- Chapitre 10. L’économie de l’attention
- Chapitre 11. Le capitalisme pulsionnel
- Chapitre 12. La société automatique
- Chapitre 13. L’Anthropocène et le Néguanthropocène
- Chapitre 14. Prendre soin, panser
- Chapitre 15. Dans l’atelier des critiques
- Chapitre 16. Postérité et brûlante actualité
Les sources se retrouvent dans la bibliographie de Bernard Stiegler.
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