Le décalage prométhéen
Nous pouvons fabriquer et détruire infiniment plus que nous ne pouvons imaginer ou ressentir. Günther Anders donne un nom à ce gouffre, le décalage prométhéen, et en fait le fait fondamental de notre époque. Comprendre ce décalage, c'est découvrir que notre tâche n'est plus d'abord d'agir bien, mais d'agrandir notre imagination jusqu'à la mesure de notre pouvoir.
Il y a une expérience que chacun connaît sans toujours la nommer. On lit qu’une ville a été rayée de la carte, qu’une arme peut anéantir des centaines de milliers de personnes, et il ne se passe rien en nous, ou presque rien. Le chiffre est trop grand, l’événement trop énorme, et notre coeur reste curieusement tranquille. Günther Anders a fait de cette tranquillité scandaleuse le point de départ de toute sa pensée. Elle ne révèle pas, selon lui, une dureté morale particulière. Elle révèle une disproportion : entre ce que nous sommes désormais capables de faire et ce que nous restons capables de nous représenter, un gouffre s’est ouvert. C’est ce gouffre qu’il appelle le décalage prométhéen.
Un gouffre entre nos facultés
Le mot allemand est prometheisches Gefälle. Un Gefälle, c’est une pente, une dénivellation, l’écart de niveau entre deux points. L’image est précise. Anders ne dit pas que l’homme est mauvais ou que la technique est mauvaise. Il dit que nos différentes facultés ont cessé de grandir au même rythme. Notre pouvoir de produire et de détruire a fait un bond prodigieux ; notre pouvoir d’imaginer, de sentir, de répondre de ce que nous faisons est resté à peu près au même niveau qu’autrefois. Entre les deux, il y a maintenant une pente, et c’est cette pente qui définit notre situation.
C’est le fait fondamental de l’âge atomique, et Anders le formule sans détour.
Sa capacité d’action a débordé ses capacités émotionnelles, imaginatives et morales. (Reflections on the H Bomb, § 5)
Tout est dans le verbe « déborder ». Nos facultés ne sont pas devenues nulles ; elles sont simplement restées petites, tandis que notre puissance, elle, est devenue démesurée. Nous voilà capables de gestes dont nous ne pouvons plus mesurer les effets, ni avant, ni pendant, ni après. La main qui agit s’est détachée de la tête qui imagine et du coeur qui ressent. Anders résume ce déséquilibre par une formule volontairement déconcertante.
Nous, humains, sommes plus petits que nous-mêmes. (Commandments in the Atomic Age, section 2)
Être plus petit que soi-même : la phrase paraît absurde, et c’est volontaire. Elle veut dire que nous avons produit une puissance qui nous dépasse nous-mêmes, qui excède notre propre capacité de la concevoir. Le producteur en nous a pris une longueur d’avance que l’être sentant ne rattrape plus.
L’arrière-plan : un être qui ne coïncide pas avec lui-même
Cette idée n’est pas tombée du ciel atomique. Vingt ans avant la bombe, dans un essai de jeunesse signé Günther Stern, Pathologie de la liberté (1936), Anders avait déjà posé que l’homme est l’être qui ne coïncide pas avec lui-même. À la différence de l’animal, taillé d’avance pour un milieu déterminé et confondu avec lui, l’homme n’a aucun monde assigné : il doit l’apprendre après coup, le transformer, bâtir par-dessus un monde artificiel.
L’artificialité est la nature de l’homme et son essence est l’instabilité. (Pathologie de la liberté, introduction)
L’homme est donc, dès l’origine, un être en décalage avec lui-même, en retard ou en avance sur ce qu’il est. Le décalage prométhéen ne fait que déplacer cette non-coïncidence vers un nouveau front. En 1936, l’écart se creusait entre l’homme et ce qu’il est. En 1956, il se creuse entre ce que l’homme produit et ce qu’il peut imaginer ou sentir. La même inadéquation native, mais portée à un point critique par la puissance technique. Ce point doit rester clair : Anders n’est pas un technophobe qui maudirait les machines. Il décrit une anthropologie de l’inadéquation, un défaut de structure de l’être humain, que la technique moderne révèle et rend mortel.
Le seuil de l’imagination
Pourquoi l’imagination cale-t-elle ? Parce qu’elle a, comme la raison, des bornes. Anders parle ici en kantien retourné : Kant avait cartographié les limites de notre raison ; Anders veut cartographier les limites de notre sensibilité. Nos émotions ont une élasticité bornée. Nous avons des scrupules à tuer un homme, moins à en faire fusiller cent, aucun à effacer une ville par bombardement. La gradation n’est pas morale, elle est psychique : à partir d’un certain ordre de grandeur, les images cessent de mordre sur nous.
Une ville pleine de morts reste pour nous un simple mot. (Reflections on the H Bomb, § 6)
Un simple mot : voilà le coeur du problème. Au-delà d’un certain seuil, l’effroyable redevient une abstraction, une syllabe sans poids. La bombe atomique est le cas limite de ce phénomène, parce que ses effets dépassent absolument notre capacité de représentation. Anders rapproche cela d’une comparaison physique : de même qu’il existe des sons trop aigus pour l’oreille humaine, des vibrations qui restent au-dessus du seuil de l’audible, il existe désormais des actes dont les effets restent au-dessus du seuil de notre perception morale. Ils sont là, réels, énormes, et pourtant nous ne les percevons pas. C’est ce que la lecture d’Anders nomme le supraliminaire : ce qui excède le seuil de ce que nous pouvons éprouver.
De là vient une thèse qui prend à contre-pied tout le bon sens moral. On croit volontiers que plus un crime est monstrueux, plus il est difficile à commettre. Anders soutient l’inverse.
Assassiner un individu est bien plus difficile que de lâcher une bombe qui tue d’innombrables individus. (Reflections on the H Bomb, § 5)
La raison en est exactement le décalage. Les inhibitions morales, le recul du coeur, la peur de faire le mal, tout cela ne s’active que devant des conséquences imaginables. Tuer un homme, je peux me le représenter, et cette représentation me retient. Anéantir une ville, je ne peux pas me le représenter, et donc rien ne me retient. La démesure de l’acte, loin de freiner le passage à l’acte, le facilite. C’est le renversement le plus grave de la pensée d’Anders : la monstruosité ne protège pas contre elle-même, elle ouvre la voie. Là où l’imagination défaille, l’inhibition tombe.
Nos sentiments sont trop petits pour nos actes
La conséquence est d’abord morale. Si nos affects sont congrus à un certain ordre de grandeur seulement, alors ils deviennent dérisoires devant nos actes les plus vastes. Anders décrit ce déséquilibre par une image cruelle, empruntée à l’histoire industrielle.
Nous sommes à peine capables de nous repentir d’un meurtre individuel, alors que dans notre capacité de tuer nous sommes déjà entrés dans le stade glorieux de la production de masse industrielle. (Reflections on the H Bomb, § 7)
D’un côté, des artisans du sentiment, restés au stade rudimentaire, capables tout au plus de pleurer un mort, de se repentir d’un crime. De l’autre, des producteurs entrés dans l’ère de la fabrication en série, capables de produire des cadavres par centaines de milliers. Entre les deux, plus aucune commune mesure. Le coeur et l’acte évoluent en raison inverse : plus l’acte grandit, plus le coeur, comparativement, rapetisse.
Ce constat débouche sur un retournement décisif de la tâche morale. La question n’est plus d’abord : que dois-je faire ? Elle devient : que dois-je pouvoir imaginer pour que mon agir reste humain ? Anders en tire l’impératif qui commande toute sa pensée pratique.
Si tout ne doit pas être perdu, nous devons avant tout développer notre imagination morale : telle est la tâche cruciale qui nous attend. (Reflections on the H Bomb, § 7)
L’imagination cesse ici d’être un agrément ou un luxe. Elle devient un devoir, peut-être le premier de tous. Dans les Commandments in the Atomic Age (1957), où Anders tire les conséquences pratiques de son diagnostic, l’impératif se condense en une formule : « élargis ton imagination morale » (widen your moral fantasy). Il faut un effort, une discipline, ce qu’il appelle des exercices spirituels : s’entraîner à sentir l’abstrait, à se représenter ce qui dépasse l’image, à fabriquer en soi une peur qui soit à la mesure du danger. Car la peur elle-même, chez Anders, n’est pas une faiblesse à fuir mais une tâche à accomplir.
Aie le courage d’avoir peur. (Commandments in the Atomic Age, section 4)
Nous ne vivons pas, dit-il, dans un âge de la peur, mais dans un âge de l’incapacité de peur. La tranquillité qui nous semble normale est précisément ce qu’il y a de plus dangereux. Élargir l’imagination, c’est donc se rendre enfin capable d’une peur juste, proportionnée à ce que nous pouvons faire.
Ne pas être un simple rouage
Le décalage prométhéen ne reste pas une affaire intime. Il se prolonge dans l’organisation du travail, et c’est là qu’il devient politique. Car une grande catastrophe technique n’est jamais l’oeuvre d’un seul homme. Elle est répartie entre tant de mains, fragmentée en tant d’étapes, que personne, à la fin, ne se sent l’auteur de quoi que ce soit.
Tout le monde a bonne conscience, parce qu’aucune conscience n’a été requise à aucun moment. (Reflections on the H Bomb, § 4)
Chacun fait consciencieusement sa petite tâche, sans vue sur l’ensemble ; et l’addition de tous ces gestes consciencieux peut produire le plus monstrueux des résultats sans que personne, nulle part, ne l’ait voulu comme tel. L’agent s’est dissous dans la chaîne. On n’agit plus vraiment, on déclenche un effet préparé d’avance par d’autres. La responsabilité, faute d’un sujet où se loger, s’évapore.
À cette dilution, Anders donne un nom précis dans les Commandments : la manie de la compétence (competence-craze). C’est la conviction, nourrie par la division du travail, que chaque problème relève d’un domaine d’experts où il ne nous est pas permis de nous mêler. Le problème atomique serait l’affaire des militaires et des politiques ; ce n’est pas le mien. Et le glissement se fait tout seul : de « je n’ai pas le droit de m’en mêler » à « je n’ai pas à m’en soucier », puis à « je n’ai pas besoin d’en avoir peur ». La compétence supposée des autres me dispense de ma propre conscience.
Contre ce mécanisme, Anders pose une thèse égalitaire. Devant la fin possible du monde, il n’y a pas d’experts, parce que personne n’est à la hauteur de l’enjeu.
Nous tous, en tant qu’êtres humains, sommes également incompétents. (Commandments in the Atomic Age, section 5)
Tous également incompétents : donc tous également responsables. Nul groupe ne peut s’arroger le monopole de décider de ce qui pourrait devenir la fin de tous. Et l’adresse se fait personnelle, presque physique.
Chacun de nous a le même droit et le même devoir d’élever la voix pour avertir. Toi aussi. (Commandments in the Atomic Age, section 5)
Ce « toi aussi » est l’exact contraire du rouage. Il interdit de se défausser sur la fonction, sur l’ordre reçu, sur la place qu’on occupe dans la machine. Le pilote qui largue la bombe n’est pas excusé par le fait qu’il n’a fait qu’obéir, qu’appuyer sur un bouton dans une longue chaîne. Précisément parce que personne n’est à la hauteur, chacun garde la charge entière de la conscience que la division du travail voudrait lui ôter.
L’oeuvre et la honte des machines
Le décalage prométhéen est le coeur de l’oeuvre majeure d’Anders, L’Obsolescence de l’homme (Die Antiquiertheit des Menschen, tome I, 1956), dont les textes cités ici sont les avant-postes et les échos en langue anglaise. C’est dans ce livre que le concept reçoit son plein déploiement, et qu’il s’accompagne d’une thèse jumelle restée célèbre : la honte prométhéenne (prometheische Scham).
La honte prométhéenne, c’est, selon Anders, la honte que l’homme moderne éprouve devant la perfection de ses propres machines. Face à des appareils plus précis, plus fiables, plus performants que lui, l’homme a honte d’être né au lieu d’avoir été fabriqué, honte de sa contingence, de ses ratés, de son corps maladroit et mortel. Il se découvre inférieur à ses produits et il en rougit. On reconnaît là, transposée, la vieille honte de l’origine que le jeune Anders analysait déjà en 1936 : la honte de provenir d’une origine qu’on n’a pas choisie. Mais elle prend ici un objet nouveau, la machine, ce double sans défaut qui renvoie à l’homme l’image de sa propre obsolescence.
Honte prométhéenne et décalage prométhéen sont les deux versants d’un même diagnostic. D’un côté, l’homme est devenu trop petit pour ses actes : il ne peut imaginer ni sentir ce qu’il produit. De l’autre, il se sent trop imparfait pour ses produits : il a honte devant ce qu’il fabrique. Inférieur à sa puissance, inférieur à ses machines, l’homme andersien est partout en retard sur lui-même. C’est pourquoi Anders nomme son livre l’obsolescence, ou l’archaïsme, de l’homme : nous sommes devenus, dans notre propre monde, des êtres dépassés.
Reste alors la tâche, et elle est immense, peut-être impossible. Élargir l’imagination, c’est tenter de combler une pente que rien ne garantit de pouvoir combler. Anders ne promet rien. Il doute même, en théorie, que notre sensibilité soit extensible à la mesure de notre pouvoir. Mais il maintient que le moraliste doit exiger en pratique ce qu’il juge peut-être impossible en théorie. Car la conclusion, elle, ne souffre aucun doute. Nous ne pouvons pas continuer ainsi, plus petits que nous-mêmes, à fabriquer des effets que nous ne savons plus sentir. Comprendre le décalage prométhéen, ce n’est pas seulement constater un gouffre. C’est recevoir une tâche : grandir, enfin, jusqu’à la taille de ce que nous pouvons faire.
Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Günther Anders.
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