Noèse

Günther Anders

La menace nucléaire

Avec la bombe atomique, l'humanité a conquis le pouvoir de se détruire elle-même tout entière, et ce pouvoir ne disparaitra plus jamais. Günther Anders en tire une pensée du sursis : nous vivons désormais dans un temps de répit permanent, et notre seule tâche est d'avoir le courage d'avoir peur.

nucleaireapocalypseespeceresponsabilitetemps · 21 juin 2026 · 11 min de lecture

Le 6 août 1945, quelque chose a changé qui ne se défera plus. Ce n’est pas seulement qu’une ville a été détruite, ni qu’une arme nouvelle est apparue. C’est que l’humanité, pour la première fois de son histoire, est devenue capable de se supprimer elle-même en tant qu’espèce. Günther Anders a passé sa vie à penser ce basculement, et à refuser qu’on le tienne pour un simple progrès des armements. Pour lui, la bombe n’est pas un événement parmi d’autres dans l’histoire humaine. Elle ouvre une ère entièrement neuve, et définitive. Comprendre cette nouveauté, c’est comprendre pourquoi le calme dans lequel nous continuons de vivre est, à ses yeux, le plus grand des dangers.

Une ère nouvelle et sans retour

La thèse d’Anders est radicale. Avant la bombe, toutes les manifestations de la toute-puissance, naturelles ou humaines, restaient « relativement bénignes », parce que la menace était toujours partielle : on détruisait des hommes, des villes, des empires, des cultures, mais l’humanité, elle, était toujours épargnée. Désormais, ce n’est plus le cas. Nous pouvons nous infliger mutuellement une destruction absolue. L’infini a changé de place : ce qui est illimité, ce n’est plus Dieu, ni la nature, c’est notre propre pouvoir d’anéantissement.

Nous avons des pouvoirs apocalyptiques. C’est nous qui sommes l’infini. (Reflections on the H Bomb, § 1)

Ce renversement n’est pas une figure de style. Il signifie que nous ne sommes plus tout à fait ce qu’on appelait jusqu’ici des « hommes ». Anatomiquement identiques, mais d’un rapport entièrement transformé au monde et à nous-mêmes, nous sommes, dit Anders, une espèce nouvelle, qui diffère de l’ancienne autant que le surhomme de Nietzsche diffère de l’homme. Nous sommes devenus des Titans, tant que nous restons tout-puissants sans faire de cette puissance un usage définitif.

Et surtout, ce pouvoir ne disparaitra plus jamais. C’est le point décisif, celui qui interdit tout optimisme facile. Même un désarmement complet ne nous rendrait pas notre innocence d’avant. Car ce qui compte, ce ne sont pas les bombes elles-mêmes, ce sont les plans, le savoir-faire, le type. Détruire tous les objets physiques ne détruirait pas le savoir qui permet de les refaire.

Les plans sont indestructibles comme les idées de Platon : ils en sont, à vrai dire, la réalisation diabolique. (Commandments in the Atomic Age, section 7)

Le savoir, lui, est acquis pour toujours. Voilà pourquoi Anders parle d’une situation, et non d’un événement futur. La menace n’est pas quelque chose qui pourrait arriver un jour ; c’est l’état permanent dans lequel nous vivons depuis 1945. Nous n’attendons pas l’apocalypse : nous l’habitons déjà comme possibilité de chaque instant.

La mortalité de l’espèce

Ce qui bascule, c’est la nature même de la mort. Tous les hommes ont toujours su qu’ils étaient mortels. Mais chacun se savait mortel au sein d’un tout plus vaste, le monde humain, dont on ne se demandait même pas s’il était immortel : sa fin éventuelle ne dévisageait personne. C’est sur ce fond d’un monde survivant que pouvaient se construire toutes nos consolations, jusqu’à l’espoir de survivre par la gloire dans la mémoire des autres. Anders note avec ironie que ce placement n’avait d’ailleurs jamais été très sûr.

L’immortalité parmi les mortels n’a jamais été un placement métaphysique sûr. (Reflections on the H Bomb, § 3)

Désormais, c’est ce fond lui-même qui peut disparaitre. Ce n’est plus l’individu seul qui est mortel : c’est l’espèce entière qui est devenue exterminable. Anders propose de découper toute l’histoire selon trois propositions, dont la dernière marque notre temps.

Tous les hommes sont mortels ; tous les hommes sont exterminables ; l’humanité tout entière est exterminable. (Reflections on the H Bomb, § 2)

Le passage du premier énoncé au dernier change tout. Tant que l’humanité semblait immortelle, la mort de chacun gardait un sens : elle s’inscrivait dans une histoire qui continuait. Mais si l’humanité peut périr tout entière, alors c’est l’arrière-plan qui vacille, et avec lui le sens de chaque vie singulière. La nouveauté de notre condition n’est donc pas seulement quantitative, comme si l’on pouvait tuer plus de gens qu’avant. Elle est qualitative : c’est le sujet même de l’immortalité, l’espèce, qui est devenu mortel.

Une apocalypse sans royaume

C’est ici qu’Anders se sépare radicalement de toute la tradition apocalyptique. Le mot « apocalypse » vient de la religion, et dans la religion il a toujours un envers lumineux. La fin des temps y est suivie d’un jugement, d’une rédemption, d’un monde nouveau. La catastrophe religieuse est une fin qui accomplit, qui révèle, qui sauve une partie de ce qui était. L’apocalypse dont parle Anders n’a rien de tel. Elle ne promet aucun salut, aucun monde régénéré, aucun reste. Elle est une fin sans accomplissement, une catastrophe « nue ».

Pire encore : cette fin ne détruirait pas seulement l’avenir et le présent, elle rétroagirait sur le passé lui-même. Si l’humanité périssait sans laisser de mémoire en aucun être, alors aucun empire, aucune idée, aucune lutte, aucun amour, aucune douleur n’aurait vraiment eu lieu, car il ne resterait personne pour s’en souvenir. Le passé mourrait une seconde fois. Anders pousse ce raisonnement jusqu’à sa formule la plus désolée, en retournant l’Ecclésiaste.

Le désolé « Rien de nouveau sous le soleil » de l’Ecclésiaste serait remplacé par un plus désolé encore : « Rien ne fut jamais. » (Reflections on the H Bomb, § 3)

« Rien ne fut jamais » : c’est le néant pur, sans même quelqu’un pour l’enregistrer ou le contester. Là où l’apocalypse religieuse était un passage vers autre chose, l’apocalypse atomique est une fin qui engloutit jusqu’au sens de ce qui l’a précédée. Aucun royaume ne lui succède. C’est la fin de tout, y compris de l’idée qu’il y ait eu un tout.

Le sursis

Si la catastrophe est désormais possible à chaque instant, et si elle ne le sera plus jamais, alors notre temps tout entier a changé de nature. Nous ne vivons plus dans le temps ordinaire de l’histoire, qui allait d’un passé vers un avenir ouvert. Nous vivons dans un temps de répit, un délai, ce qu’Anders appelle le sursis. Chaque jour qui passe sans catastrophe n’est pas un jour gagné sur le danger : c’est un « pas encore » qui pourrait à tout moment cesser.

Anders fait de cette temporalité nouvelle l’objet du tout premier exercice qu’il propose. Sa pensée pratique, déployée dans les Commandments in the Atomic Age (1957), commence par une discipline du réveil.

Que ta première pensée au réveil soit : « Atome ». (Commandments in the Atomic Age, section 1)

Ce n’est pas une consigne d’angoisse pour l’angoisse, mais un arrachement à l’illusion d’un monde stable. Se rappeler chaque matin que le monde n’est plus garanti, que sa durée n’est accordée que « jusqu’à nouvel ordre ». Car ce que la bombe a aboli, c’est la promesse implicite d’un lendemain. Anders décrit cette temporalité par une image de seuil.

La porte devant nous porte l’inscription : « Rien n’aura été » ; et de l’intérieur : « Le temps fut un épisode ». (Commandments in the Atomic Age, section 1)

Le temps n’est plus un épisode entre deux éternités, comme l’espéraient les anciens, mais un épisode entre deux néants. Vivre dans le sursis, c’est vivre dans cet entre-deux, en sachant que le délai n’est pas un acquis mais un don précaire, suspendu à notre vigilance.

Le courage d’avoir peur

Que faire d’une telle situation ? On pourrait croire qu’Anders prêche le désespoir. C’est le contraire. Son diagnostic, si noir soit-il, débouche sur une tâche, et même sur une discipline. Le danger, pour lui, n’est pas que nous ayons trop peur, mais que nous n’ayons pas assez peur. Nous restons curieusement tranquilles devant ce qui devrait nous tenir en alerte permanente, parce que notre capacité d’imaginer et de sentir n’est pas à la mesure de ce que nous pouvons faire. C’est le décalage prométhéen, dont la logique propre est analysée ailleurs dans ces pages (voir l’article sur le décalage prométhéen) : il suffit ici de retenir qu’une ville pleine de morts reste pour nous « un simple mot ». La menace est trop grande pour entrer dans le cœur.

De là vient le contresens qu’Anders dénonce avec force. On dit volontiers que nous vivrions dans un âge de la peur. C’est faux, et ce cliché est dangereux, car il nous dispense de la seule peur qui vaudrait.

Nous vivons dans « l’âge de l’incapacité de peur ». (Commandments in the Atomic Age, section 4)

La tâche n’est donc pas de calmer une peur excessive, mais d’en produire une qui soit enfin proportionnée au danger. La peur devient un devoir, une chose à fabriquer en soi par un effort délibéré. C’est l’exact contraire de toute sagesse stoïcienne de l’imperturbabilité.

Aie le courage d’avoir peur. (Commandments in the Atomic Age, section 4)

Cette peur n’est pas paralysante : elle est lucide. Elle est la condition d’une responsabilité enfin élargie à la mesure de notre pouvoir. Et cette responsabilité, Anders refuse qu’on la délègue. Le mécanisme par lequel chacun s’en décharge, il l’appelle la manie de la compétence : la conviction, nourrie par la division du travail, que le problème atomique serait l’affaire des spécialistes, militaires ou politiques, et non la nôtre. À quoi il oppose une thèse égalitaire et tranchante.

Nous tous, en tant qu’êtres humains, sommes également incompétents. (Commandments in the Atomic Age, section 5)

Personne n’est à la hauteur de l’enjeu, donc nul ne peut s’arroger le monopole de décider de ce qui pourrait devenir la fin de tous. Anders récuse ces « clercs de l’apocalypse » qui voudraient confisquer la conscience commune. Et il adresse à chacun, personnellement, le devoir de ne pas se taire.

Chacun de nous a le même droit et le même devoir d’élever la voix pour avertir. Toi aussi. (Commandments in the Atomic Age, section 5)

Ce « toi aussi » est l’exact contraire du rouage. Il interdit de se réfugier derrière la fonction, l’ordre reçu, la place qu’on occupe dans la machine. Anders en a tiré, dans sa vie, les conséquences : militant antinucléaire, il a noué avec Claude Eatherly, le pilote de la mission d’Hiroshima rongé par la culpabilité, une correspondance qui fit de cet homme la figure même de celui qui refuse d’être dispensé de conscience par sa fonction.

Ni résignation ni catastrophisme

Il faut se garder de deux contresens sur cette pensée. Le premier serait d’y voir un catastrophisme paralysant, une complaisance dans le pire. Le noircissement systématique d’Anders est une méthode, non une démission : il exagère pour réveiller, il force le trait parce que notre incapacité de peur est telle que seul un choc peut la percer. Son pessimisme est un instrument de lucidité, au service d’une action qu’il a lui-même menée sans relâche.

Le second contresens serait de croire que la menace appartient au passé, à la guerre froide et à ses peurs anciennes. Or elle n’a pas disparu. Elle a fait pire que disparaitre : elle s’est banalisée. L’accoutumance a fait son œuvre, et nous avons cessé d’être effrayés par ce qui n’a rien perdu de sa puissance. C’est précisément ce qu’Anders avait prévu et redouté. Le danger, répétait-il, n’est pas aboli par un acte unique, une fois pour toutes. Le savoir demeure, et avec lui la possibilité.

Désormais l’humanité vivra toujours et pour l’éternité sous l’ombre obscure du monstre. (Commandments in the Atomic Age, section 7)

La conclusion d’Anders n’est donc pas un cri de désespoir, mais une exigence sans fin. Le but à atteindre, dit-il, ne peut être de ne pas avoir la chose, puisqu’on ne peut plus s’empêcher de l’avoir ; il est de ne jamais l’utiliser, par une résolution quotidiennement renouvelée. Le sursis n’est pas une grâce passive que l’on subirait : c’est une tâche que chaque génération doit reprendre. Vivre dans l’ère atomique, pour Anders, c’est accepter de veiller pour toujours, sans repos et sans garantie, sur une humanité qui tient désormais sa propre survie entre ses mains.

Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Günther Anders.

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