La paix perpétuelle
En 1795, à soixante et onze ans, Kant rédige un projet de paix sous la forme d'un traité diplomatique, articles préliminaires et articles définitifs à l'appui. Le ton est ironique, mais la thèse est grave : la paix n'est pas un état de nature, c'est une tâche du droit, un devoir de la raison, un horizon dont on doit se rapprocher.
Il y a une ironie dans le titre même, et Kant prend soin de l’avouer dès l’ouverture. La formule « vers la paix perpétuelle », il l’a empruntée, dit-il, à l’enseigne satirique d’un aubergiste hollandais, où le nom de l’auberge était peint au-dessus d’un cimetière. La seule paix vraiment perpétuelle, suggérait l’enseigne, c’est celle des morts. Kant joue de cette raillerie et la retourne. Il va prendre au sérieux ce que le sens commun tient pour un rêve de philosophe, mais sans naïveté, en homme qui connaît la guerre et le cynisme des cabinets. Tout l’opuscule de 1795 tient dans ce double registre : la forme légère d’un pamphlet, la rigueur d’une démonstration de droit. Car la paix, pour Kant, n’est pas un sentiment, ni même un voeu : c’est un problème juridique, et il faut le traiter comme tel.
La forme d’un traité de paix
Le geste le plus frappant du livre est sa forme. Kant calque son projet sur l’architecture d’un véritable traité de paix entre États. Il y a des articles « préliminaires », des articles « définitifs », un article secret, une clause de garantie, des appendices. Cette fiction juridique n’est pas un ornement. Elle dit que la paix ne relève pas de la bonne volonté privée mais du droit public, et qu’elle doit être instituée par des actes de même nature que ceux qui font la guerre.
L’ouverture même installe le ton. Kant feint la modestie du « sage d’école » dont les idées seraient trop vides de contenu pour menacer l’État, et il glisse une clause de sauvegarde pour se prémunir contre l’interprétation malveillante. Cette ironie n’est pas de la coquetterie : elle pose d’emblée le geste central du livre, opposer le droit pensé a priori à la pratique empirique de la raison d’État.
Les articles préliminaires : ce qu’il faut abolir
La première section énumère six articles « préliminaires ». Ce sont des conditions négatives, des interdictions : non pas l’édifice de la paix, mais le déblaiement préalable. Ils disent ce qui doit cesser pour qu’une paix mérite son nom et ne soit pas un simple armistice, c’est-à-dire une guerre suspendue.
Nul traité de paix ne doit être tenu pour tel, s’il a été fait avec la réserve secrète de matières pour une guerre future. (Vers la paix perpétuelle, première section, article préliminaire 1)
Un traité signé en gardant par-devers soi un motif de revanche n’est qu’une trêve déguisée ; lui accoler l’épithète « perpétuel » serait déjà un pléonasme suspect. Suivent les autres interdits. Aucun État qui subsiste par lui-même ne doit pouvoir être acquis par un autre par héritage, échange, achat ou donation : un État n’est pas un bien, une propriété qu’on se lègue, c’est une société d’hommes, une personne morale qu’on ne peut incorporer comme une chose sans détruire son existence même. Les armées permanentes doivent un jour disparaître entièrement.
Les armées permanentes doivent disparaître entièrement avec le temps. (Vers la paix perpétuelle, première section, article préliminaire 3)
Elles provoquent la course aux armements et font de l’homme payé pour tuer ou être tué un simple instrument dans la main d’autrui, ce qui contredit le droit de l’humanité en notre propre personne. On reconnaît là, transposé au droit, l’interdit moral d’user d’autrui comme d’un pur moyen. Viennent encore l’interdiction de contracter des dettes pour les démêlés extérieurs de l’État, et l’interdiction de s’immiscer par la force dans la constitution d’un autre État. Le dernier article touche la conduite de la guerre elle-même : un État en guerre ne doit pas se permettre d’hostilités qui rendraient impossible la confiance réciproque dans la paix future, recours aux assassins, aux empoisonneurs, à la trahison. Ces stratagèmes déshonorants conduisent à une guerre d’extermination qui ne laisserait trouver la paix perpétuelle que sur le grand cimetière de l’espèce humaine. L’enseigne de l’aubergiste resurgit, et ce n’est plus une plaisanterie.
Les trois articles définitifs : l’édifice du droit
Ces interdictions ne suffisent pas. S’abstenir d’hostilités n’est pas encore la paix, car entre les hommes qui vivent côte à côte sans loi commune, l’état de nature est déjà un état de guerre, au moins de menace permanente. La paix doit donc être positivement instituée. C’est l’objet des trois articles définitifs, qui dessinent trois niveaux de droit : à l’intérieur de chaque État, entre les États, et au niveau du monde entier.
Le premier porte sur la constitution interne.
La constitution civile de chaque État doit être républicaine. (Vers la paix perpétuelle, deuxième section, premier article définitif)
Il faut ici se garder du contresens le plus fréquent. République, chez Kant, ne veut pas dire démocratie. Il distingue la forme de la souveraineté, selon qui détient le pouvoir, et la forme du gouvernement, selon la manière dont on gouverne. Le républicanisme est précisément le principe de la séparation du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif ; le despotisme, leur confusion. En ce sens, une monarchie peut gouverner de façon républicaine, tandis que la démocratie directe, où tous décident sur et contre un seul, penche du côté du despotisme. L’argument de paix est limpide : là où le consentement des citoyens est requis pour décider la guerre, rien de plus naturel que leur hésitation, puisque ce sont eux qui se battront, paieront, répareront et s’endetteront. Là où le sujet n’est pas citoyen, le chef décide la guerre comme une sorte de partie de plaisir, sans rien y perdre lui-même.
Le deuxième article élève le regard au droit entre les États.
Le droit des gens doit être fondé sur un fédéralisme d’États libres. (Vers la paix perpétuelle, deuxième section, deuxième article définitif)
Ici, Kant écarte d’avance une solution séduisante et fausse : l’État mondial unique. Fondre tous les peuples en un seul État contredirait l’hypothèse même, puisqu’il s’agit de penser le droit entre des États distincts ; et un tel État universel dégénérerait en un despotisme sans contrepoids. Ce que Kant propose est autre chose, une fédération, une alliance de paix qu’il nomme foedus pacificum et qu’il distingue du simple traité de paix. Le traité met fin à une guerre ; l’alliance vise à finir toutes les guerres pour toujours. Elle ne cherche aucune acquisition de puissance, seulement la conservation de la liberté de chaque État. Faute de pouvoir réaliser la république mondiale qui serait l’idéal, on s’en tient à ce que Kant appelle un succédané négatif : une union qui renonce à la guerre comme moyen de droit et qui s’étend de proche en proche, à partir d’un peuple puissant et éclairé formé en république, auquel d’autres viennent s’agréger.
Le troisième article ouvre enfin l’espace du monde.
Le droit cosmopolitique doit être limité aux conditions de l’hospitalité universelle. (Vers la paix perpétuelle, deuxième section, troisième article définitif)
L’hospitalité, ici, est un droit et non une charité. C’est le droit de l’étranger à n’être pas traité en ennemi du seul fait qu’il arrive sur le sol d’autrui. Kant le précise avec soin : ce n’est pas un droit de séjour, qui supposerait un contrat particulier, mais un droit de visite, qui appartient à tous les hommes en vertu de la possession commune de la surface de la Terre. La planète est une sphère finie où nul ne peut se disperser à l’infini et où personne n’a originairement plus de droit qu’un autre à se trouver quelque part. De cette idée minimale, Kant tire une critique cinglante du colonialisme de son temps. La conduite inhospitalière des États commerçants d’Europe, dit-il, va jusqu’à l’épouvante : pour eux, visiter un pays équivaut à le conquérir. L’Amérique, les îles à épices, le Cap furent comptés pour des terres n’appartenant à personne ; l’hospitalité s’y renversa en pillage, et les îles à sucre devinrent le siège de l’esclavage le plus cruel. Le droit de visite n’est donc en rien une caution de l’expansion : il en est la dénonciation. Et Kant ajoute une intuition d’une grande portée, que le monde est désormais assez resserré pour qu’une violation du droit en un lieu de la Terre soit ressentie partout.
Une violation du droit en un lieu de la Terre est ressentie partout. (Vers la paix perpétuelle, deuxième section, troisième article définitif)
La garantie par la nature
Reste une objection redoutable : tout cela est-il seulement possible ? Kant répond par sa thèse la plus surprenante. Ce qui garantit la paix, c’est la nature elle-même, qu’il appelle la grande artiste, et dont le cours mécanique fait surgir la concorde de la discorde des hommes, parfois contre leur gré. On reconnaît ici le moteur déjà décrit dans l’Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique de 1784, ce que Kant y nommait l’insociable sociabilité, ce penchant des hommes à s’associer doublé d’une résistance qui menace sans cesse de les séparer. La même nature qui les pousse à se déchirer les pousse aussi à s’organiser.
L’homme veut la concorde ; mais la nature sait mieux ce qui est bon pour son espèce : elle veut la discorde. (Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, quatrième proposition)
La guerre elle-même, dans cette perspective, est une ruse de la nature : elle a dispersé les hommes jusque dans les régions glaciales, puis les a contraints, par la détresse, à entrer dans des rapports légaux. Kant pousse l’argument jusqu’à une formule provocante : le problème de l’institution d’un État juste est soluble même pour un peuple de démons, pourvu qu’ils aient de l’entendement.
Le problème de l’institution de l’État, si dur que cela sonne, est soluble même pour un peuple de démons, pourvu qu’ils aient de l’entendement. (Vers la paix perpétuelle, premier supplément)
Il ne s’agit donc pas d’attendre que les hommes deviennent bons. C’est le mécanisme, et non la vertu, qui produit la bonne constitution : une institution bien faite oppose les penchants égoïstes de telle sorte qu’ils se contraignent mutuellement à des lois. Au niveau des peuples, la nature les sépare par la diversité des langues et des religions, ce qui empêche l’uniformisation despotique d’une monarchie universelle ; et elle les rapproche par l’esprit du commerce.
C’est l’esprit du commerce, qui ne peut coexister avec la guerre et qui, tôt ou tard, s’empare de chaque peuple. (Vers la paix perpétuelle, premier supplément)
L’intérêt bien compris, la puissance de l’argent, pousse les États à favoriser la paix : voilà une paix intéressée, qui ne suppose aucune sainteté, et qui n’en est pas moins efficace. Il faut toutefois bien entendre le statut de cette garantie. Elle est pratique, non prophétique. Elle suffit à fonder le devoir de travailler à la paix, elle ne permet pas de prédire avec certitude qu’elle viendra. La nature rend la chose possible ; elle ne nous dispense pas d’agir.
La politique doit s’incliner devant le droit
La dernière partie du livre affronte l’objection du politique réaliste, pour qui les belles maximes du droit ne tiennent pas devant les nécessités du pouvoir. Kant y oppose une distinction qu’il faut retenir. Il y a le politique moral, qui prend les principes de la prudence d’État de manière qu’ils s’accordent avec la morale, et qui corrige peu à peu les vices de la constitution. Et il y a son contraire, le moraliste politique, qui se forge une morale taillée sur mesure pour l’avantage de l’homme d’État. Le premier est légitime, le second est une contrefaçon. Car la morale, ici entendue comme doctrine du droit, n’a pas à se plier à l’intérêt : c’est l’intérêt qui doit se plier au droit.
La vraie politique ne peut donc faire un pas sans avoir d’abord rendu hommage à la morale. (Vers la paix perpétuelle, appendice I)
Comment départager, en pratique, le juste de l’injuste ? Kant propose un critère formel d’une élégance remarquable, le principe de la publicité. Si l’on fait abstraction de toute matière empirique du droit public, il reste la forme de la publicité, et de cette forme se tire un test.
Toutes les actions relatives au droit d’autrui dont la maxime ne s’accorde pas avec la publicité sont injustes. (Vers la paix perpétuelle, appendice II)
Le raisonnement est limpide : une maxime que je ne puis avouer publiquement sans ruiner mon propre dessein est nécessairement injuste, car elle provoquerait contre elle l’opposition universelle. Le comploteur, l’agresseur préventif, l’annexionniste, tous trahissent leur but à l’instant où ils le rendraient public. On reconnaît là un cousinage étroit avec l’impératif catégorique : c’est la même exigence d’universalisation, transposée du for intérieur moral à l’espace du droit. Ce qui ne supporte pas d’être dit à tous ne supporte pas non plus d’être juste.
La paix comme tâche
On comprend alors ce que Kant entend, au fond, par paix perpétuelle. Ce n’est ni un état naturel auquel il suffirait de revenir, ni un gouvernement mondial qu’il faudrait fonder une fois pour toutes. C’est une idée de la raison, un horizon régulateur, et surtout un devoir. Comme la société civile parfaitement juste de l’Idée d’une histoire universelle, elle se heurte à cette limite que Kant nommait le bois courbe de l’humanité, dont on ne peut rien tailler de tout à fait droit. La paix ne sera donc jamais pleinement atteinte. Mais cela ne diminue en rien l’obligation de s’en rapprocher, exactement comme, dans l’opuscule Théorie et pratique, le progrès de l’espèce demeurait un devoir et une espérance même sans certitude qu’il aboutisse.
Si c’est un devoir, et s’il y a un espoir fondé de réaliser un état de droit public, alors la paix perpétuelle n’est pas une idée vide, mais une tâche qui, résolue peu à peu, se rapproche constamment de son but. (Vers la paix perpétuelle, appendice II)
Voilà le dernier mot, et il défait à la fois les deux symétriques que sont l’utopie et le désespoir. Kant n’est pas un pacifiste naïf qui croirait la paix donnée : elle doit être instituée par le droit, contre l’état de nature. Mais il n’est pas non plus un sceptique qui la renverrait au cimetière de l’aubergiste : elle est possible, la nature en garantit la possibilité, et la raison en fait un devoir. Entre les deux, il reste une tâche, infinie et obligatoire, dont chaque pas vers la constitution républicaine, vers la fédération des États libres, vers l’hospitalité du monde, est déjà un fragment réalisé. La paix perpétuelle ne nous attend pas au bout de l’histoire comme un repos. Elle nous précède comme une exigence, et c’est en s’en rapprochant, sans jamais l’atteindre, que l’humanité fait droit à ce qu’elle a de plus haut.
Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Kant.
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