Le schématisme
Comment un concept purement intellectuel peut-il s'appliquer à une intuition sensible, alors que les deux n'ont rien de commun ? Kant répond par une pièce discrète et décisive : un troisième terme, ni concept ni image, niché dans le temps. C'est l'art caché qui rend l'expérience possible.
Il y a, au cœur de la Critique de la raison pure, un chapitre court et réputé impénétrable, que Kant lui-même présente comme une affaire obscure. C’est le schématisme. On l’aborde souvent avec appréhension, comme une difficulté technique de plus dans un livre qui n’en manque pas. Pourtant l’idée qu’il défend est simple, presque évidente une fois qu’on l’a vue, et elle résout un problème sans lequel toute l’architecture précédente resterait suspendue dans le vide. Après avoir prouvé que les catégories valent pour les objets, Kant doit encore montrer comment elles s’y appliquent. C’est tout l’enjeu de ce passage. Il n’ajoute pas une thèse de plus, il pose le chaînon qui manquait.
Un fossé que la déduction n’a pas comblé
La déduction des catégories a établi un résultat capital : aucun objet ne peut être pensé sans les concepts purs de l’entendement. Mais elle laisse intacte une difficulté que Kant tient pour distincte. Pour qu’un concept s’applique à un objet, il faut d’ordinaire que l’objet soit homogène au concept, qu’il y ait entre eux quelque chose de commun. Le concept d’assiette s’applique sans peine à une assiette ronde, parce que la rondeur géométrique se laisse intuitionner dans l’assiette. Or les catégories ne sont pas de ce genre. Elles sont entièrement intellectuelles, et ce qu’elles doivent saisir, les phénomènes, est entièrement sensible.
Le problème tient donc dans une hétérogénéité radicale. La causalité, par exemple, n’a rien de sensible : on ne voit jamais la liaison nécessaire, on ne perçoit que des états qui se suivent. Comment ce concept pur, qui ne ressemble à rien de ce qui se donne dans l’intuition, peut-il malgré tout se rapporter à des perceptions sensibles ? Entre le concept et l’intuition, il y a un fossé. Kant le formule comme une exigence : il faut un troisième terme, homogène à la fois à la catégorie et au phénomène, qui rende possible l’application de l’une à l’autre. Ce médiateur doit être intellectuel d’un côté, sensible de l’autre. Tout le chapitre consiste à le trouver et à le nommer.
Le temps comme pont
La solution est d’une élégance frappante, et elle s’enracine dans l’Esthétique transcendantale, le tout début de l’ouvrage (voir notre article sur l’espace et le temps). Le terme médiateur cherché, c’est le temps. Le temps a en effet une double nature qui le rend unique. D’un côté, il est la forme de toute intuition sensible, et même de toute intuition sans exception, puisque toutes nos représentations, y compris celles des choses extérieures, sont des états de l’esprit, donc soumises au sens interne dont le temps est la forme. À ce titre, le temps est du côté du sensible. De l’autre côté, le temps est universel et nécessaire : il vaut a priori, il enveloppe tout ce qui peut nous être donné, et cette universalité le rapproche d’un concept. Il est donc à la fois sensible par sa fonction et intellectuel par sa portée.
Voilà le pont. Le médiateur que Kant cherchait existe : c’est une détermination du temps. Le schème transcendantal n’est rien d’autre qu’une détermination transcendantale du temps, produite par l’imagination, homogène à la catégorie parce qu’elle est universelle et repose sur une règle a priori, homogène au phénomène parce que le temps est contenu dans toute représentation sensible. La catégorie se rapporte au phénomène par l’intermédiaire de sa détermination temporelle. Ce n’est pas une astuce : c’est la seule manière dont un concept de l’entendement peut atteindre quelque chose de donné.
Le schème n’est pas une image
Reste un contresens à écarter, et c’est sans doute le plus important du chapitre. On serait tenté de croire que le schème est une sorte d’image générale, une figure mentale qui ferait le lien entre le mot et la chose. Kant le nie fermement. Le schème n’est pas une image, et la différence est décisive.
Prenons le nombre. Si je place cinq points l’un après l’autre, j’obtiens une image du nombre cinq. Mais cette image est particulière : elle ne vaut que pour cinq, et encore, pour cette disposition-là. Le schème du nombre, lui, n’est pas une figure : c’est la représentation d’une méthode pour figurer une quantité quelconque selon un concept, une procédure générale qui ne se fige dans aucun exemplaire. De même pour les figures géométriques. Aucune image de triangle ne convient au concept de triangle en général, car toute image est forcément rectangle, ou obtuse, ou isocèle, jamais les trois à la fois. Le schème du triangle est une règle de construction, pas un dessin.
Le schème du chien désigne une règle selon laquelle mon imagination peut tracer la figure générale d’un quadrupède, sans se restreindre à aucune forme particulière que l’expérience m’offre, ni à aucune image possible que je puisse représenter in concreto. (Critique de la raison pure, Schématisme, B 180)
Le schème est donc du côté du faire, non du voir. C’est une procédure de l’imagination, une règle de production. L’image est un produit fini et particulier ; le schème est la méthode qui permet d’en produire indéfiniment. Cette distinction n’est pas un raffinement scolaire : elle seule explique comment un concept universel peut rejoindre le sensible sans se réduire à un cas. L’imagination ne fournit pas une image moyenne, elle fournit une règle.
Les schèmes des catégories, lus dans le temps
Une fois posé que le schème est une détermination temporelle réglée, Kant peut parcourir les quatre grands titres des catégories et donner pour chacun son schème, c’est-à-dire la figure du temps qui lui correspond. C’est le passage le plus dense, mais il se laisse récapituler clairement.
Le schème de la quantité, c’est le nombre, entendu comme la synthèse successive du temps lui-même : compter, c’est engendrer une unité après l’autre dans le temps. Le schème de la qualité, c’est le degré, l’intensité : le réel qui correspond à la sensation remplit le temps avec une certaine grandeur, et l’on peut toujours penser ce remplissement comme plus ou moins fort, jusqu’à son extinction. La quantité scande le temps, la qualité le remplit.
Viennent les schèmes de la relation, les plus importants, car ce sont eux qui fondent l’expérience de la nature, et ils correspondent exactement aux trois modes du temps. La permanence du réel dans le temps est le schème de la substance : ce qui demeure tandis que tout change. La succession réglée est le schème de la causalité : un réel tel que, lorsqu’il est posé, quelque chose d’autre suit toujours, selon une règle. La simultanéité des déterminations est le schème de la communauté, l’action réciproque. Permanence, succession, simultanéité : les trois modes du temps deviennent les trois formes de la relation. Enfin le schème de la modalité se rapporte au temps comme tel : le possible est ce qui existe en un temps quelconque, le réel ce qui existe en un temps déterminé, le nécessaire ce qui existe en tout temps.
Le tableau est limpide une fois reconstitué. Chaque catégorie reçoit sa traduction temporelle, et c’est cette traduction qui la rend opératoire. Sans elle, la catégorie reste une coquille logique.
L’art caché de l’âme
C’est à propos de cette opération que Kant lâche une de ses formules les plus célèbres. L’activité par laquelle l’imagination produit les schèmes est si profonde, si peu accessible à la conscience claire, qu’il la dit dissimulée au fond de nous.
Ce schématisme de notre entendement est un art caché dans les profondeurs de l’âme humaine, dont nous n’arracherons jamais sans peine à la nature les vrais mécanismes pour les exposer à découvert sous nos yeux. (Critique de la raison pure, Schématisme, B 180-181)
Il faut entendre cette phrase avec justesse. Elle ne dit pas que le schématisme serait mystérieux au point d’être incompréhensible. Elle dit que l’acte est antérieur à toute réflexion : nous schématisons sans cesse, dès que nous percevons quoi que ce soit, mais nous ne surprenons jamais l’imagination en train d’opérer. Le schème travaille en deçà du regard. C’est pourquoi le chapitre paraît obscur : il décrit une activité que nous exerçons à chaque instant sans jamais la voir, et qui pourtant conditionne le moindre objet d’expérience.
Du schème au principe
Le schématisme n’est pas une fin en soi. Il prépare immédiatement le chapitre qui le suit, et qui en récolte les fruits : le système des principes de l’entendement pur. Une fois chaque catégorie schématisée, c’est-à-dire traduite en détermination du temps, on peut énoncer pour elle une loi universelle de l’expérience, un jugement synthétique a priori qui vaut pour tout objet possible.
Ces principes sont la chair concrète du criticisme. Au schème de la quantité répond l’axiome selon lequel toutes les intuitions sont des grandeurs extensives, ce qui fonde l’application des mathématiques aux phénomènes. Au schème de la qualité répond l’anticipation selon laquelle, dans tout phénomène, le réel a une grandeur intensive, un degré. Aux schèmes de la relation répondent les analogies de l’expérience, les plus décisives de toutes : dans tout changement la substance persiste et son quantum ne varie pas ; tous les changements arrivent selon la loi de la cause et de l’effet ; toutes les substances simultanées sont en action réciproque. C’est ici, soit dit en passant, que se trouve la réponse de fond à Hume : la succession objective n’est pensable que par la règle causale, et cette règle est le schème temporel de la causalité devenu principe.
On voit alors à quoi sert le schématisme. Il est le moment où les catégories cessent d’être des formes vides et deviennent des lois de la nature. Le schème réalise la catégorie, lui donne un sens objectif ; mais du même geste il la restreint aux conditions de la sensibilité. C’est un double effet capital. En réalisant la catégorie, il la rend utilisable ; en la restreignant au temps, il lui interdit tout usage au-delà de l’expérience.
Pourquoi cette pièce est décisive
On comprend mieux, alors, pourquoi ce chapitre discret porte une charge si lourde. Sans le schématisme, les catégories resteraient ce que la seule logique en fait : la substance ne serait qu’un quelque chose qui peut être pensé comme sujet sans jamais être prédicat, définition exacte mais creuse, sans le moindre objet. Le schème est ce qui empêche les concepts purs de tourner à vide. Il est le point où l’entendement, qui pense, et la sensibilité, qui reçoit, se rejoignent enfin dans une expérience effective.
Et c’est par là que le schématisme éclaire aussi l’envers de la Critique. Si l’on retire la condition sensible, si l’on ôte la détermination temporelle, la catégorie perd toute portée objective et redevient une simple forme logique. C’est précisément ce que fait la métaphysique transcendante quand elle veut appliquer la causalité ou la substance au-delà de toute expérience possible, à l’âme, au monde, à Dieu. Elle manie des catégories désormais privées de schème, donc vides. Le chapitre obscur sur le schématisme est ainsi, en creux, l’explication la plus nette de l’échec de la métaphysique traditionnelle : on ne pense rien d’objectif avec un concept dont on a retiré le temps. L’art caché de l’âme, qui rend l’expérience possible, est aussi ce qui en marque la borne.
Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Kant.
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