Le sublime
On croit que le sublime est un beau plus grand, un superlatif de la beauté. Kant montre l'inverse : il commence par une défaite. L'imagination échoue, la sensibilité est humiliée, et c'est de cet échec même que naît un plaisir étrange, qui n'est pas dans le spectacle mais dans l'esprit qui le regarde.
Quand nous disons d’une cathédrale, d’un coucher de soleil ou d’un sommet enneigé qu’ils sont sublimes, nous croyons en général prononcer le plus haut des compliments esthétiques, comme si le sublime était une beauté portée à son comble. Kant pense exactement le contraire. Dans la Critique de la faculté de juger de 1790, le sublime n’est pas un beau agrandi : c’est une expérience d’une tout autre nature, qui ne flatte pas mais qui blesse d’abord, qui ne repose pas l’âme mais l’ébranle, et qui, surtout, n’habite pas l’objet que nous admirons. Le sublime ne décore rien. Il nous met en échec, et c’est de cet échec qu’il tire sa grandeur.
Le beau apaise, le sublime ébranle
Pour comprendre le sublime, il faut d’abord savoir ce qu’il n’est pas. Le beau, chez Kant, plaît par la forme. Une rose, une mélodie qui se referme, une proportion juste : ce qui plaît, c’est un contour, une limite, une convenance des parties entre elles. Le beau a l’air d’avoir été conçu pour notre regard sans avoir pourtant aucun but, et ce plaisir naît d’un accord paisible entre deux de nos facultés, l’imagination qui présente la forme et l’entendement qui cherche des règles. La beauté est cette finalité sans fin, posée dès le troisième moment de l’analytique du goût.
La beauté est la forme de la finalité d’un objet, en tant qu’elle est perçue en lui sans représentation d’une fin. (Critique de la faculté de juger, § 17)
Tout dans cette définition respire le calme. La forme borne, le contour rassure, l’accord des facultés est un libre jeu que rien ne contrarie. Le beau nous accorde au monde : c’est comme si la nature avait taillé ses formes à notre intention. Le sublime ne fait rien de tel. Là où le beau se loge dans la forme, le sublime se rencontre plutôt dans ce qui n’a pas de forme assignable, l’informe, l’illimité, le sans-mesure. Une chaîne de montagnes, le ciel étoilé, une mer démontée, une voûte écrasante. Là où le beau invite à s’attarder, le sublime saisit et bouscule. Et le plaisir qu’il procure n’a plus rien d’un charme tranquille : il passe par un déplaisir. Kant nomme cela un plaisir négatif, qui mérite moins le nom de plaisir que celui d’admiration ou de respect (§ 23). Le beau caresse, le sublime émeut. Ce n’est pas une différence de degré, c’est une différence de nature.
Une grandeur sans mesure dans la nature
Kant divise le sublime en deux versants, parce que deux choses peuvent nous dépasser : la grandeur et la puissance. Le premier versant, le sublime mathématique, concerne ce qui est démesurément grand. Sa définition paraît tautologique et ne l’est pas.
Nous nommons sublime ce qui est absolument grand. (Critique de la faculté de juger, § 25)
L’adjectif fait tout le travail. Une montagne est grande, mais grande par comparaison : je la mesure à une maison, à un homme, et ce rapport reste dans les limites de l’expérience. Une grandeur ordinaire est toujours relative, on l’estime en comparant. Le sublime commence là où je cherche une mesure absolue et où je n’en trouve aucune au-dehors, parce que la chose en question est, dit Kant, grande au-delà de toute comparaison. Devant elle, l’imagination tente de saisir le tout d’un seul regard, et elle échoue. Elle peut bien parcourir, ajouter, étendre à l’infini ; ce qu’elle ne parvient pas à faire, c’est à tenir ensemble, d’un coup, l’immensité parcourue. Les premières unités s’effacent à mesure que de nouvelles s’ajoutent. La sensibilité est mise en demeure de présenter une totalité, et elle se découvre impuissante.
Voilà le premier temps du sublime, et il est négatif : l’imagination violentée, l’âme qui se sent petite. Mais Kant relève aussitôt qui avait exigé cette totalité impossible. C’est la raison, avec son Idée d’infini.
Est sublime ce qui, par le seul fait qu’on peut le penser, prouve une faculté de l’esprit qui dépasse toute mesure des sens. (Critique de la faculté de juger, § 25)
Suivons le renversement, car tout est là. Que l’imagination soit incapable de présenter l’infini, cela révèle, par contraste, que nous avons en nous une faculté capable de le penser. Le sentiment de notre petitesse sensible bascule en conscience d’une grandeur d’un autre ordre. Ce qui paraissait d’abord humiliant pour la sensibilité devient, au second temps, exaltant pour la raison. Et l’on tient ici le point décisif : ce qui est sublime, ce n’est jamais l’objet. La mer n’est pas sublime, la montagne n’est pas sublime. C’est notre disposition d’esprit qui l’est, et nous lui prêtons par méprise ce qui n’appartient qu’à nous. La nature est l’occasion du sublime, jamais son siège. Appeler une montagne sublime est aussi déplacé qu’appeler un orage joli.
La puissance contemplée à l’abri
Le second versant, le sublime dynamique, suit le même mécanisme, mais sur le registre de la force, avec une condition que Kant souligne avec soin.
La nature, considérée dans un jugement esthétique comme une puissance qui n’a sur nous aucune domination, est dynamiquement sublime. (Critique de la faculté de juger, § 28)
Lisez bien la formule : une puissance qui n’a sur nous aucune domination. La nature doit m’apparaître comme effrayante, des rochers qui surplombent, un volcan, l’océan soulevé, des nuages qui montent dans l’orage. Mais il faut aussi que je sois en sûreté. Tant que je crains réellement pour ma vie, je n’éprouve pas le sublime, j’éprouve la peur, et la peur est l’exact contraire du plaisir esthétique. La condition n’est pas un confort accessoire, elle est constitutive : seul l’observateur à l’abri, sur la rive, sous le surplomb, peut goûter ce sentiment. Pourquoi cette mise à distance change-t-elle tout ? Parce que la puissance physique de la nature, en me menaçant sans m’atteindre, me fait découvrir que je ne suis pas seulement un corps menaçable. Devant la tempête, je mesure ma fragilité de vivant, et du même coup je sens que ma vraie valeur, comme être moral et libre, n’est pas à la merci de cette force. La nature terrifiante me renvoie à une destination qui la dépasse. Là encore, le sublime n’est pas dans l’ouragan : il est dans l’élévation que l’ouragan déclenche en moi.
On voit alors pourquoi le sublime est un sentiment mêlé, et Kant y insiste contre toute une tradition qui en faisait un plaisir simple. Il ne s’agit pas d’un plaisir un peu assombri ni d’une peine un peu adoucie, mais d’une émotion à deux temps où le négatif est la condition du positif. D’abord un moment négatif, l’imagination débordée, un arrêt momentané des forces vitales ; puis un moment positif, l’épanchement d’autant plus fort de ces forces. Le plaisir du sublime n’arrive pas en face, comme celui du beau ; il arrive par ricochet, après coup, par le détour du déplaisir. C’est pourquoi il ne s’accompagne d’aucune séduction tranquille. Il n’invite pas à rester, il soulève.
Un sentiment qui humilie puis élève
Tout l’enjeu est dans ce double mouvement, et c’est là que le sublime kantien rompt avec l’image du grandiose décoratif. Le sublime ne nous grandit pas tout de suite : il commence par nous rapetisser. Il humilie la sensibilité, l’imagination, le corps menaçable, tout ce qui en nous appartient à la nature. C’est seulement après cette humiliation, et par elle, qu’il révèle en nous une autre grandeur, celle de la raison qui pense l’infini et celle de l’être moral qu’aucune puissance physique ne peut soumettre. Le beau nous accorde au monde ; le sublime nous en arrache pour nous rendre à nous-mêmes. C’est pourquoi il tient à la moralité de plus près que le beau : pour goûter le déchaînement de la nature comme une élévation plutôt que comme une terreur, il faut déjà porter en soi le sentiment d’une vocation qui excède la nature, c’est-à-dire une disposition morale.
De là vient que le sentiment juste devant le sublime n’est pas l’admiration béate mais le respect. Respect de quoi ? Non de la montagne ni de la mer, qui n’en peuvent rien, mais de notre propre destination. Le spectacle écrasant n’est que l’occasion par laquelle nous éprouvons indirectement notre supériorité d’êtres libres sur tout ce qui, en nous et hors de nous, n’est que nature. Le sublime est, en ce sens précis, une expérience esthétique de la liberté. Il ne prouve pas la loi morale, mais il la fait pressentir : il nous donne à sentir que nous valons plus que ce qui pourrait nous détruire. Voilà pourquoi Kant ne déduit pas le sublime comme il déduisait le beau. Le beau exigeait une justification de sa prétention universelle ; le sublime, lui, ne suppose qu’un renvoi à notre vocation rationnelle, qu’il suffit de réveiller. Là où le beau était le symbole de la moralité, le sublime en est presque la voix directe dans la sensibilité.
Ne pas confondre 1790 avec 1764
Une mise en garde s’impose, car elle commande tout le sens de ce qui précède. Kant avait déjà écrit, vingt-six ans plus tôt, un petit livre intitulé Observations sur le sentiment du beau et du sublime. Mais ce texte de 1764 n’a presque rien à voir avec la doctrine critique, et les confondre fausse tout. Le Kant de 1764 est un moraliste élégant, mondain, qui regarde ses objets, dit-il, plus avec l’œil d’un observateur qu’avec celui du philosophe. Il décrit le sublime comme un effet ressenti, qu’il classe empiriquement.
Das Erhabene rührt, das Schöne reizt. (Observations sur le sentiment du beau et du sublime, section I)
Le sublime émeut, le beau charme : la formule est jolie, mais elle reste à la surface du sentiment. Le Kant des Observations trie, range, distribue. Il distingue trois espèces de sublime, le terrifiant, le noble et le magnifique ; il assigne le beau aux uns et le sublime aux autres, aux tempéraments, aux sexes, aux nations, dans des pages dont certaines, sur les femmes et surtout sur les peuples non européens, sont datées et par endroits ouvertement racistes, à ne mobiliser qu’avec la plus grande distance critique. Rien de tout cela n’est une théorie. C’est une typologie, une grammaire des goûts, une description d’effets.
La différence avec 1790 n’est pas une nuance, c’est un abîme. Dans les Observations, le sublime est dans l’objet et dans la manière dont il nous touche ; dans la Critique, il n’est plus dans l’objet du tout, il est dans le rapport de nos facultés et dans notre destination suprasensible. En 1764, Kant classe ce que les hommes ressentent ; en 1790, il analyse pourquoi un certain échec de l’imagination révèle en nous une faculté qui dépasse la nature. Le premier décrit un sentiment, le second en démonte le mécanisme transcendantal. Citer le sublime des Observations comme s’il s’agissait de la doctrine kantienne, c’est prendre le germe pour la plante, et manquer précisément ce qui fait l’originalité du concept critique : le déplacement du sublime hors de l’objet, vers le sujet.
Pourquoi cela compte
Ce que Kant a inventé là, et que personne avant lui n’avait formulé ainsi, c’est l’idée qu’une certaine défaite peut être une révélation. Le sublime ne nous grandit qu’en nous ayant d’abord rabaissés ; il ne nous montre notre liberté qu’en nous ayant fait sentir notre fragilité. C’est pour cela qu’il est plus rare et plus exigeant que le beau, et qu’il ne se confond jamais avec le simple spectaculaire. Le grandiose décoratif flatte ; le sublime, lui, déstabilise. Il faut un esprit déjà disposé à entendre en lui la voix de la raison et de la loi morale pour que l’effroi devienne élévation et non panique.
C’est aussi pourquoi le sublime occupe une place stratégique dans le système. La Critique de la faculté de juger cherchait un pont entre la nature et la liberté, entre le monde des phénomènes soumis aux lois et le monde moral de l’autonomie. Le beau jetait ce pont en douceur, en symbolisant la moralité. Le sublime le jette plus brutalement, en faisant éprouver, à même la sensibilité bousculée, que nous appartenons à un autre ordre que celui des forces physiques. Devant l’illimité et le terrible, contemplés à bonne distance, nous ne découvrons pas seulement que la nature nous dépasse. Nous découvrons, plus étonnant encore, que quelque chose en nous la dépasse, et que cette grandeur intérieure n’a pas de mesure sensible. Le sublime, pris au sérieux, n’est donc pas une émotion d’esthète. C’est le lieu où l’esthétique touche, à fleur de peau, la vocation morale de l’homme.
Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Kant.
← Retour à Kant