Les antinomies
Sur une même question, la raison démontre une thèse et son contraire avec une rigueur égale. Kant ne donne raison à personne : il montre que le conflit naît d'une illusion, celle de prendre le monde des phénomènes pour une chose en soi.
Il existe dans la Critique de la raison pure un moment où la raison se retourne contre elle-même, et ce moment a quelque chose de vertigineux. Sur quatre grandes questions touchant le monde, la raison parvient à prouver une thèse, puis à prouver son contraire, avec une force égale et une apparence de rigueur identique. Elle gagne et perd le même procès, et c’est elle qui tient les deux plaidoiries. Kant appelle ce désastre une antinomie, un conflit de la raison avec elle-même. Loin d’y voir une simple bévue de logicien, il en fait le révélateur d’une maladie de structure, et la résolution de ce conflit deviendra l’un des sommets de tout le criticisme. Car en désamorçant l’antinomie, Kant croit confirmer sa thèse la plus chère, l’idéalité de l’espace et du temps, et ménager, presque par surcroît, la place où viendra se loger la liberté morale.
D’où vient le conflit
Il faut d’abord comprendre pourquoi la raison se met dans cet état. Tant qu’elle reste dans l’expérience, elle ne se contredit pas : elle relie un phénomène à sa cause, une cause à une cause antérieure, et ainsi de suite, prudemment, sans jamais quitter le terrain du sensible. Le trouble commence quand elle exige davantage. La raison, pour Kant, est la faculté de l’inconditionné. Pour tout conditionné qu’on lui donne, elle réclame aussitôt la série complète de ses conditions, jusqu’à un dernier terme qui ne dépendrait de rien. Appliquée non plus à tel ou tel objet, mais au monde entier pris comme totalité achevée, cette exigence engendre des idées auxquelles aucune expérience ne peut correspondre.
C’est ici que la Critique place sa Dialectique transcendantale, qu’elle nomme la logique de l’illusion. L’illusion en question n’est pas une faute qu’on pourrait corriger une fois pour toutes. Elle est naturelle, inévitable, et survit même à son démasquage, comme la lune semble plus grosse à l’horizon alors qu’on sait qu’elle ne l’est pas. La raison prend une nécessité subjective, son propre besoin de totalité, pour une nécessité objective, une propriété des choses. Quand cette illusion porte sur le monde, sur la totalité des phénomènes, elle produit les antinomies.
Pourquoi quatre exactement ? Parce que la raison applique au monde les quatre grandes rubriques sous lesquelles l’entendement pense tout objet, ce que Kant nomme les catégories : la quantité, la qualité, la relation, la modalité. À chacune correspond une question poussée jusqu’à l’inconditionné, et donc un conflit.
Les quatre antinomies
Le premier conflit porte sur la grandeur du monde. Le monde a-t-il un commencement dans le temps et des limites dans l’espace, ou est-il infini ? La thèse soutient qu’il a bien un commencement et des bords ; l’antithèse, qu’il n’en a aucun et s’étend sans fin dans le temps comme dans l’espace.
Le deuxième porte sur la composition de la matière. Toute chose composée est-elle faite de parties simples, des atomes insécables, ou divisible à l’infini ? La thèse défend les briques ultimes ; l’antithèse nie qu’il existe nulle part du simple, et tient toute portion de matière pour encore divisible.
Le troisième porte sur la causalité, et c’est le plus lourd de conséquences. Tout arrive-t-il selon le déterminisme de la nature, ou faut-il admettre une causalité par liberté ? La thèse réclame une spontanéité capable de commencer d’elle-même une série d’effets ; l’antithèse n’admet que l’enchaînement sans faille des causes naturelles.
Le quatrième porte sur l’existence. Y a-t-il un être absolument nécessaire, comme cause du monde, ou tout y est-il contingent ? La thèse pose un être nécessaire ; l’antithèse n’en admet aucun, ni dans le monde ni hors de lui.
On remarquera la physionomie des deux camps. Chaque thèse défend le parti d’un point d’arrêt : un commencement, un atome, une cause libre, un être nécessaire. C’est la voix de la métaphysique qui veut un fondement dernier. Chaque antithèse défend le parti de l’expérience continue : pas de bord du monde, pas de brique ultime, pas de brèche dans la chaîne des causes, rien que du contingent enchaîné. C’est la voix de la physique et de l’empirisme. Et le scandale tient à ceci, que les deux camps démontrent. Kant prévient le contresens le plus tentant : il ne s’agit pas de chercher dans le détail des preuves un sophisme caché, une triche que débusquerait un lecteur attentif. Le conflit naît loyalement de la nature de la chose. Tant qu’on s’acharne à chercher la faute dans les syllogismes, on reste prisonnier du jeu. La sortie est ailleurs.
Deux familles de conflits
Avant de résoudre, Kant introduit une distinction décisive, qui commande tout. Les deux premières antinomies ne sont pas de même nature que les deux dernières. Les premières, il les dit mathématiques, parce qu’elles portent sur une grandeur, sur une série de termes tous homogènes. Pour le monde considéré dans son étendue ou dans sa division, chaque condition est encore un phénomène de même nature que le conditionné : un instant plus ancien est encore un instant, une partie plus petite est encore de la matière. La série ne peut donc pas être couronnée par un terme d’un autre ordre.
Les deux dernières, il les dit dynamiques, parce qu’elles portent non sur une grandeur mais sur un rapport entre des choses hétérogènes. Une cause n’est pas de même nature que son effet ; le nécessaire n’est pas de même nature que le contingent. Et cette hétérogénéité ouvre une possibilité que les antinomies mathématiques interdisaient : on peut concevoir, au principe de la chaîne, une condition qui ne soit pas elle-même un maillon de la série, qui se tienne hors d’elle.
Tandis que dans les deux premières antinomies les deux parties étaient renvoyées dos à dos pour avoir avancé des affirmations reposant sur une hypothèse fausse, dans le cas présent surgit l’espoir de découvrir une hypothèse qui puisse s’accorder avec les exigences de la raison. (Critique de la raison pure, A 528 / B 556)
Cette différence n’est pas une subtilité technique. C’est elle qui décide du sort de la liberté. Car les deux familles vont être traitées par la même clé, et pourtant cette clé produira sur elles deux effets opposés.
La clé : le monde n’est pas une chose en soi
La clé, c’est l’idéalisme transcendantal, le résultat le plus propre de Kant.
Tout ce qui est intuitionné dans l’espace ou le temps n’est rien que des phénomènes, c’est-à-dire de simples représentations. Cette doctrine, je la nomme l’idéalisme transcendantal. (Critique de la raison pure, A 491 / B 519)
L’espace et le temps ne sont pas des propriétés des choses telles qu’elles sont en soi. Ce sont les formes de notre sensibilité, les conditions sous lesquelles seulement des objets peuvent nous être donnés. Il suit de là une conséquence que la Dialectique va exploiter sans pitié : le monde des phénomènes n’existe que dans l’expérience qui le parcourt, et la totalité de cette expérience n’est jamais donnée d’un coup. Le monde comme tout achevé n’est nulle part. Il n’est pas un objet que je rencontrerais au bout de mon investigation ; il est la règle d’une synthèse que je poursuis sans la clore, repoussant toujours d’un cran la limite du temps ou de l’espace, sans jamais buter sur le bord qui rendrait une réponse vraie.
Tirons-en le fil pour les deux premières antinomies. Si le monde n’est pas une chose donnée, alors la thèse et l’antithèse parlent toutes deux d’un objet qui n’existe pas comme tel. Or deux propositions contraires sur un sujet vide peuvent être fausses ensemble. De même qu’il serait faux de dire d’un cercle carré qu’il est grand et faux d’en dire qu’il est petit, puisqu’il n’y a pas de cercle carré, il est faux que le monde phénoménal soit fini et faux qu’il soit infini, puisqu’il n’existe pas de monde-totalité dont on pourrait l’affirmer. L’erreur n’est pas dans la réponse, elle est dans la question, qui présuppose un objet que rien ne donne. Le monde n’est ni borné ni infini : il est indéfini, toujours en cours de détermination par le regard qui l’explore. C’est l’exact diagnostic que Kant porte sur les deux premières antinomies : les deux camps avaient avancé des affirmations reposant sur une hypothèse fausse.
Notons le geste, car il est tout sauf un arbitrage. Kant ne tranche pas, il déplace. Il ne donne pas la victoire au fini contre l’infini, ni à l’atome contre la division sans fin. Il dissout le litige en changeant de plan : il retire au monde le statut de chose en soi qui seul rendait la question recevable. Vouloir lui faire choisir un camp, c’est n’avoir pas compris ce qu’il fait.
Quand les deux camps ont raison
Pour les deux dernières antinomies, la même clé produit l’effet inverse, et c’est ici que se joue l’essentiel. Parce que la série y est hétérogène, parce qu’on peut y loger une condition d’un autre ordre, la distinction du phénomène et de la chose en soi ne renvoie plus les deux camps dos à dos : elle leur donne raison à tous les deux, mais sur deux plans différents.
Prenons la troisième antinomie, la plus importante. L’antithèse affirme que tout phénomène est déterminé par une cause antérieure, sans exception. Kant ne la conteste pas une seconde : le principe de causalité, qu’il a établi ailleurs comme loi de toute expérience possible, vaut universellement pour le monde sensible. Aucun événement n’échappe à la loi qui le relie à son antécédent. Sur le terrain de l’expérience, le déterminisme est entier. La thèse, elle, réclame une causalité par liberté, une spontanéité qui commence d’elle-même une série. Kant ne la conteste pas davantage, à une seule condition : que cette liberté n’opère pas au sein de la série des phénomènes, où elle ferait une brèche et romprait le déterminisme, mais qu’elle se tienne hors du temps, comme cause intelligible, sous la chaîne entière plutôt qu’entre deux de ses maillons.
Le même être peut alors être considéré sous deux aspects. Comme phénomène, il a un caractère empirique : ses actes s’enchaînent à ses motifs, à son histoire, à ses circonstances, et sont en droit aussi prévisibles que n’importe quel effet physique. Comme chose en soi, il a un caractère intelligible, une causalité qui ne tombe pas sous la loi temporelle de la nature. Le déterminisme reste vrai du phénomène ; la liberté reste possible de la chose en soi. Les deux thèses sont vraies, à deux étages, et c’est de loger sur des étages différents qu’elles ne se heurtent jamais.
Liberté et nature, chacune dans sa pleine signification, se rencontreraient en même temps et sans aucun conflit dans les mêmes actions, selon qu’on les rapporte à leur cause intelligible ou sensible. (Critique de la raison pure, A 541 / B 569)
Il faut mesurer la prudence exacte de ce résultat, car tout le reste de la philosophie kantienne en dépend. Kant ne prouve pas que nous sommes libres. La raison spéculative en est incapable, et l’avouer fait partie de sa probité. Il prouve seulement, et c’est déjà immense, que la liberté n’est pas impossible, qu’elle ne contredit pas le déterminisme dès lors qu’on les sépare en deux ordres. La métaphysique théorique ne pouvait pas établir la liberté ; il fallait du moins qu’elle ne la rendît pas absurde, pour que la morale pût ensuite l’affirmer. C’est ce verrou que la troisième antinomie fait sauter, et c’est par cette ouverture que passera l’impératif catégorique.
Ce que la critique borne et ce qu’elle libère
On pourrait croire cette opération purement négative, une humiliation infligée à la raison qui voulait connaître le tout du monde. Elle l’est en partie : la connaissance théorique se trouve strictement bornée à l’expérience possible, et toute la métaphysique qui prétendait atteindre l’inconditionné, l’âme, le monde, Dieu, se voit congédiée comme illusion. Mais cette limitation a un revers, et Kant y tient plus qu’à tout. En montrant que la raison spéculative ne peut ni prouver ni réfuter la liberté, l’immortalité, l’existence de Dieu, la Critique leur retire toute prise du côté du savoir, mais leur ouvre du même coup un espace du côté de la foi morale et de la pratique. C’est le sens de la formule fameuse selon laquelle il fallait abolir le savoir pour faire place à la croyance.
L’antinomie n’est donc pas seulement un piège à éviter, elle est aussi une preuve. Kant la présente comme la contre-épreuve de son idéalisme transcendantal. Si l’on traitait les phénomènes comme des choses en soi, la raison se contredirait nécessairement, des deux côtés à la fois. Comme cette contradiction disparaît dès qu’on distingue le phénomène et la chose en soi, c’est que cette distinction est vraie. Les Prolégomènes le disent dans leur langue plus directe : la nature et la liberté peuvent, sans contradiction, être attribuées à une même chose, mais sous des rapports différents, d’un côté comme phénomène, de l’autre comme chose en soi (Prolégomènes, § 53). L’antinomie, qui semblait la défaite de la raison, devient l’instrument de sa lucidité.
Reste ce que cette lucidité coûte. La raison renonce à savoir si le monde a un commencement, si la matière a un dernier grain, si Dieu existe au bout de la chaîne. Elle apprend que ces questions, posées comme elle les posait, n’ont pas de réponse parce qu’elles n’ont pas d’objet. Mais elle gagne en échange de ne plus se déchirer, et surtout de garder ouverte la seule porte qui comptait pour Kant. Le déterminisme règne sans partage sur les phénomènes, et pourtant un acte peut être imputé. C’est dans cet étroit passage, ménagé par la troisième antinomie, que toute la morale tiendra debout.
Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Kant.
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