La réminiscence
Connaître, ce ne serait pas recevoir du nouveau, mais retrouver de l'ancien. Platon répond à un piège logique redoutable par une thèse vertigineuse : l'âme a déjà tout su, et apprendre n'est que se ressouvenir.
Il y a chez Platon une idée qui paraît d’abord une fantaisie poétique, presque une croyance de mystère, et qui se révèle, quand on la suit pas à pas, une réponse précise à un problème logique très dur. Cette idée tient en une phrase : apprendre, ce n’est jamais qu’un ressouvenir. La réminiscence, anamnèsis en grec, n’est pas un thème parmi d’autres. Elle naît d’une difficulté que Platon prend très au sérieux, et elle commande toute une conception de la connaissance, où savoir n’est pas remplir une tête vide mais réveiller ce qui dort en elle. Avant de juger cette thèse étrange, il faut voir d’abord à quelle impasse elle prétend nous tirer.
Le piège : on ne peut chercher ni ce qu’on sait, ni ce qu’on ignore
Dans le Ménon, la conversation s’enlise. On cherchait à dire ce qu’est la vertu, toutes les réponses ont échoué, et Ménon, qui se croyait savant, ne peut plus rien avancer. C’est alors qu’il lance, pour se sortir de l’embarras, un argument qui ressemble à une porte de sortie mais qui est en réalité un mur. Comment, dit-il, chercher une chose qu’on ne connaît pas du tout ? Et si par hasard on tombait dessus, comment la reconnaître, puisqu’on ne la connaissait pas ?
Socrate reformule ce dilemme avec une netteté tranchante.
Il n’est pas possible à l’homme de chercher ni ce qu’il sait ni ce qu’il ne sait pas ; car il ne cherchera point ce qu’il sait, ni ce qu’il ne sait point par la raison qu’il ne sait pas ce qu’il doit chercher. (Ménon, 80e)
Pesons la force du piège. Ce qu’on sait déjà, on n’a pas à le chercher : la recherche serait sans objet. Et ce qu’on ignore totalement, on ne peut pas le chercher non plus, car on ne saurait ni par où commencer, ni surtout reconnaître la réponse une fois trouvée. Pour reconnaître que voilà bien ce que je cherchais, il faudrait déjà en avoir une idée. Toute enquête semble donc, ou inutile, ou impossible. Et avec elle, c’est l’idée même d’apprendre quelque chose de neuf qui devient incompréhensible. Le sophisme est commode : il dispense de chercher. Socrate note d’ailleurs qu’il est « propre à engendrer en nous la paresse ». C’est précisément pour ne pas s’y rendre qu’il faut une réponse.
La solution : l’âme a déjà tout vu
La réponse de Socrate ne ressemble à aucune réfutation. Il ne démonte pas le dilemme pièce par pièce. Il change le terrain. Il dit avoir entendu des prêtres, des prêtresses, des poètes inspirés comme Pindare, soutenir que l’âme est immortelle, qu’elle renaît plusieurs fois, et qu’ayant « vu ce qui se passe dans ce monde et dans l’autre », il n’est rien qu’elle n’ait appris. Si l’âme sait déjà tout, alors le mot « apprendre » est trompeur. Nous n’allons pas vers un savoir étranger, nous remontons vers un savoir oublié.
Ce qu’on nomme chercher et apprendre n’est absolument que se ressouvenir. (Ménon, 81d)
On voit comment cette thèse dissout le paradoxe. Le dilemme supposait deux états purs et exclusifs, savoir ou ignorer. La réminiscence introduit un état intermédiaire qu’il avait ignoré : ne pas savoir actuellement, mais posséder le savoir latent, enfoui, prêt à se réveiller. Je ne pars donc ni d’un plein, ni d’un vide, mais d’un oubli. Chercher, c’est tendre vers ce que je connais sans le savoir ; et si je reconnais la réponse quand elle vient, c’est qu’au fond je la portais déjà. Le « comment la reconnaître ? » de Ménon trouve ici sa seule réponse possible : on reconnaît ce qu’on retrouve.
La preuve en acte : l’esclave et le carré double
Platon ne se contente pas d’affirmer. Il met la thèse à l’épreuve devant nos yeux, dans une scène qui est l’un des sommets de toute son œuvre. Socrate fait venir un jeune esclave de la maison de Ménon, qui n’a jamais appris la géométrie. Il trace un carré de deux pieds de côté, donc de quatre pieds carrés, et pose une seule question : quel côté donnera un carré deux fois plus grand, de huit pieds ? Et il prévient : il n’enseignera rien, il se bornera à interroger.
Tu vois, Menon, que je ne lui apprends rien de tout cela, je ne fais que l’interroger. (Ménon, 82e)
La scène se déroule en trois temps, et c’est leur enchaînement qui est instructif. D’abord la fausse certitude : l’esclave répond aussitôt, sûr de lui, qu’il faut doubler le côté. Socrate le lui fait dessiner, et l’on voit qu’un côté double engendre un carré non pas de huit pieds mais de seize, le quadruple. L’esclave se reprend, propose trois pieds, mais trois fois trois font neuf, encore faux. Vient alors le deuxième temps, le plus précieux : l’aporie. L’esclave avoue franchement qu’il n’en sait rien. Il est paralysé, engourdi comme par la torpille marine à laquelle Ménon comparait Socrate. Mais cet engourdissement n’est pas une perte.
En le faisant douter, et en l’engourdissant comme la torpille, lui avons-nous fait quelque tort ? […] nous l’avons mis […] plus à portée de découvrir la vérité. (Ménon, 84b-84c)
Il fallait d’abord ôter à l’esclave sa fausse science pour qu’une recherche vraie devienne possible. La paralysie est féconde : elle est le seuil. Vient enfin le troisième temps. Socrate trace de nouvelles lignes, fait apparaître les diagonales des petits carrés, et l’esclave reconnaît de lui-même que c’est la diagonale du carré de départ qui forme le côté du carré double. Il a trouvé. Et il l’a trouvé, insiste Socrate, sans qu’on le lui dise, en tirant la réponse « de son propre fonds ».
C’est là qu’il faut être honnête, comme l’est Platon lui-même. La démonstration ne prouve pas, à strictement parler, tout ce qu’on voudrait lui faire dire. Socrate ne reste pas passif : il trace les figures, oriente, pose les bonnes questions au bon moment. Ce qu’il établit, c’est que l’esclave avait en lui des opinions vraies réveillables, présentes « comme un songe », et non qu’il possédait déjà la science constituée. La nuance est décisive pour la suite.
Opinion vraie et science : les statues de Dédale
Car l’esclave, au sortir de l’épreuve, ne sait pas encore la géométrie. Il a retrouvé une opinion juste, il ne maîtrise pas un savoir. Et Platon, loin de gommer cet écart, en fait le cœur de sa théorie de la connaissance. Une opinion vraie guide aussi bien l’action qu’une science : celui qui sait le chemin de Larisse y mène droit, mais celui qui en a seulement une idée correcte, sans y être jamais allé, y mène tout aussi bien. Pourquoi alors préférer la science ? À cause d’un seul défaut de l’opinion : elle ne tient pas.
les opinions vraies […] ne veulent guère demeurer longtemps, et elles s’échappent de l’âme de l’homme […], à moins qu’on ne les arrête en établissant entre elles le lien de la cause à l’effet. C’est […] ce que nous avons appelé […] réminiscence. Ces opinions ainsi liées deviennent d’abord sciences. (Ménon, 98a)
L’image qui porte tout ce passage est celle des statues de Dédale, ces statues du sculpteur légendaire si vivantes, dit-on, qu’elles s’enfuyaient si on ne les attachait pas. L’opinion vraie est une telle statue : belle, juste, mais fugitive ; elle s’évade de l’âme. Pour la fixer, il faut la lier, et ce lien est le « raisonnement de la cause », la compréhension du pourquoi. Savoir, ce n’est pas seulement avoir la bonne réponse, c’est tenir le fil qui la rattache à ses raisons. Et Platon nomme ce travail de liaison du nom même qu’il a donné à la trouvaille : réminiscence. Se ressouvenir pleinement, ce n’est pas seulement raviver une opinion, c’est reconstruire la chaîne qui la noue aux Idées.
La version du Phédon : juger l’égal d’après un égal en soi
Le Ménon laissait la réminiscence à l’état d’hypothèse vraisemblable, reçue de la tradition religieuse. Le Phédon la reprend et la durcit en un argument serré, pour prouver cette fois que l’âme existait avant le corps. L’argument part d’une observation simple. Nous disons couramment de deux pierres, de deux morceaux de bois, qu’ils sont égaux. Mais où avons-nous pris l’idée même d’égalité ? Les choses sensibles, remarque Socrate, ne sont jamais purement égales : elles paraissent tour à tour égales et inégales selon ce à quoi on les compare, tandis que l’Égalité elle-même ne paraît jamais inégalité. Les choses égales tendent vers une égalité parfaite sans jamais l’atteindre tout à fait.
toutes les choses égales qui tombent sous nos sens tendent à cette égalité intelligible, et qu’elles demeurent pourtant au-dessous. (Phédon, 75b)
Le raisonnement se referme alors comme un piège. Pour juger que ces choses sensibles sont des égalités déficientes, des approximations en deçà de l’égal parfait, il faut déjà disposer de cet « égal en soi » comme d’une mesure. Or les sens, eux, ne nous l’ont jamais donné : ils ne livrent que des égalités imparfaites. Cette mesure, nous ne pouvons donc pas l’avoir tirée de l’expérience sensible. Nous devons l’avoir connue avant, et l’avoir oubliée en venant au monde dans un corps. Voir deux choses égales, c’est se ressouvenir de l’Égal qu’on a contemplé jadis. La même démonstration vaut, ajoute Socrate, pour le beau, le bon, le juste, pour toutes les Idées. Toute notre vie sensible serait ainsi le rappel constant d’une vision oubliée.
On mesure le déplacement par rapport au Ménon. Là, la réminiscence servait à rendre l’enquête possible. Ici, elle devient une pièce dans la preuve de l’immortalité de l’âme : si nous connaissions les Idées avant de naître, c’est que notre âme préexistait. Platon est d’ailleurs scrupuleux sur ce que l’argument établit. Il ne prouve que la préexistence, non encore la survie après la mort ; et il reste suspendu à une condition lourde, l’existence des Idées. Si les Idées existent, l’âme préexiste ; les deux thèses tiennent ou tombent ensemble.
Ce que la réminiscence n’est pas, et ce qu’elle veut dire
Il faut écarter un contresens qui guette à chaque pas. La réminiscence n’est pas une théorie psychologique de la mémoire. Platon ne décrit pas comment nous nous rappelons un visage ou un numéro. Le « souvenir » dont il parle ne porte pas sur des événements de notre vie, mais sur des vérités intemporelles, l’égal, le beau, le juste, que nulle expérience datée ne nous a jamais apportées. C’est un ressouvenir sans passé biographique. Le mot mémoire est ici une image, et une image risquée : elle suggère un savoir antérieur réel, mais ce savoir n’est pas le souvenir de quelque chose qui nous est arrivé.
Quant au mythe de la préexistence de l’âme, il faut le tenir pour ce qu’il est. Socrate ne le démontre pas, il le reçoit des « prêtres » et des poètes, et il avoue ne pas garantir le détail de la doctrine. Ce qu’il tient fermement, ce n’est pas la lettre de la métempsycose, c’est sa portée : la conviction qu’il faut chercher, contre la paresse du sophisme. Le mythe est une image philosophique, un véhicule pour une thèse sur la connaissance. On peut rejeter la préexistence et garder l’essentiel : que nous ne sommes pas des tables rases, que comprendre suppose en nous des ressources qui ne viennent pas du dehors.
Car c’est bien là que la réminiscence engage tout. Elle fait de la connaissance une affaire d’intériorité. La vérité n’est pas reçue d’un maître qui la verserait dans nos esprits, elle est retrouvée par chacun en lui-même. De là le sens profond de la maïeutique, cet art d’accoucher les esprits : Socrate ne dépose rien dans l’esclave, il l’aide à mettre au jour ce qu’il portait. De là, aussi, l’immense postérité de l’innéisme, ces philosophies qui placeront en l’âme des vérités antérieures à toute expérience, d’Augustin et son maître intérieur jusqu’à Descartes et Leibniz. La réminiscence platonicienne en est la source lointaine.
Reste une dernière chose, qui fait la beauté de cette doctrine. Elle renverse l’image du savoir comme acquisition. On croit ordinairement qu’apprendre, c’est gagner ce qu’on n’avait pas. Platon suggère le contraire : apprendre, c’est se réapproprier ce qu’on possédait sans le savoir, lever un oubli. Le moment décisif, dans la scène de l’esclave, n’est pas la trouvaille finale, c’est l’aveu d’ignorance qui la précède. Il faut d’abord savoir qu’on ne sait pas, perdre une fausse certitude, accepter l’engourdissement, pour qu’un vrai savoir devienne enfin possible. La réminiscence n’est pas une consolation paresseuse. Elle est l’autre nom d’une exigence : chercher, parce que la réponse, déjà, nous attend en nous.
Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Platon.
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