Noèse

Spinoza

Dieu ou la Nature

Spinoza écrit Deus sive Natura, Dieu ou la Nature, et tout dépend de ce petit mot, ou. Il ne propose pas un choix entre deux noms : il pose une seule substance, infinie et nécessaire, dont rien ne sort et hors de laquelle rien n'est. Comprendre cette équation, c'est tenir la clé de tout le reste.

substancedieunatureimmanenceattributs · 21 juin 2026 · 13 min de lecture

Au seuil de l’Éthique, avant même de parler de l’homme, de ses passions ou de son salut, Spinoza commence par Dieu. C’est un commencement déroutant pour un livre qui s’appelle Éthique, et qui veut nous apprendre à vivre. Mais c’est qu’il n’y a chez lui aucune morale qui ne descende d’abord d’une métaphysique. Avant de savoir comment vivre, il faut savoir ce qui est. Et ce qui est, répond Spinoza dans la première partie de son livre, c’est une seule chose : une substance unique, infinie, nécessaire, qu’on peut nommer indifféremment Dieu ou la Nature. Tout le reste, vous, moi, les corps, les idées, les astres, n’est qu’une manière d’être de cette substance. Il n’y a qu’elle, et tout est en elle.

Ce qui est par soi

Tout part d’une définition, posée d’entrée comme on pose un axiome.

Par substance, j’entends ce qui est en soi et est conçu par soi, c’est-à-dire ce dont le concept n’a pas besoin du concept d’une autre chose pour être formé. (Éthique, I, définition 3)

Il faut prendre cette définition au pied de la lettre, car tout en découle. Une substance, c’est ce qui ne dépend de rien d’autre pour exister ni pour être pensé. Elle est en soi : elle ne tient pas son être d’un appui extérieur. Et elle se conçoit par soi : pour la comprendre, on n’a besoin d’aucune autre idée que la sienne. C’est une indépendance absolue, ontologique et logique à la fois. À l’opposé, le mode, qui est l’autre terme du couple, se définit comme ce qui est en autre chose et se conçoit par autre chose. Une vague est dans la mer et se comprend par elle ; elle n’est pas une substance, mais une manière d’être de l’eau. Tout ce que nous rencontrons d’ordinaire, les choses singulières, les êtres finis, est de l’ordre du mode.

De cette indépendance, Spinoza tire aussitôt une conséquence vertigineuse. Si une substance ne dépend de rien, alors rien ne peut la produire, car être produit, c’est dépendre d’une cause. Une substance ne peut donc être causée par autre chose : elle est cause de soi.

Par cause de soi, j’entends ce dont l’essence enveloppe l’existence, autrement dit ce dont la nature ne peut être conçue sinon comme existante. (Éthique, I, définition 1)

Voilà un être dont il appartient à la nature même d’exister. On ne peut pas le concevoir comme n’existant pas, de la même façon qu’on ne peut pas concevoir un triangle dont les angles ne vaudraient pas deux droits. Son essence enveloppe son existence. La substance n’a donc pas besoin qu’on lui prête l’existence du dehors : elle existe par cela seul qu’elle est ce qu’elle est.

Pourquoi une seule

Reste le pas le plus surprenant, celui que tout le monde retient et que peu démontrent vraiment : il ne peut y avoir qu’une seule substance. On croit spontanément le monde peuplé d’une foule de substances, autant que de choses : cette table, cet arbre, cette âme seraient chacun une petite substance close. Spinoza coupe court. Deux substances qui auraient le même attribut, c’est-à-dire la même nature fondamentale, seraient parfaitement indiscernables : rien ne permettrait de dire qu’il y en a deux plutôt qu’une.

Il ne peut y avoir dans la nature deux ou plusieurs substances de même nature, autrement dit de même attribut. (Éthique, I, proposition 5)

Suivons le raisonnement, car il est court et il est le verrou. Deux substances distinctes devraient se distinguer par quelque chose ; or, n’ayant rien de commun, elles ne peuvent se distinguer ni se produire l’une l’autre. Une substance est donc nécessairement cause de soi, donc son essence enveloppe l’existence, donc elle existe nécessairement, et elle est infinie : car rien d’extérieur ne pourrait la limiter, et une chose n’est limitée que par une autre de même nature. Or il ne peut y en avoir deux de même nature. Une substance, prise au sérieux, est donc nécessairement infinie, unique, et embrasse tout. C’est ce que Spinoza appelle Dieu.

J’entends par Dieu un être absolument infini, c’est-à-dire une substance constituée par une infinité d’attributs dont chacun exprime une essence éternelle et infinie. (Éthique, I, définition 6)

Et la conclusion tombe, implacable : aucune autre substance ne peut être, ni même être conçue, en dehors de Dieu. Il n’y a pas, d’un côté, Dieu, et de l’autre, un monde fait d’autres substances qu’il aurait créées. Il y a Dieu seul, substance unique, et tout ce que nous appelons le monde se tient en lui.

Tout ce qui est, est en Dieu, et rien ne peut sans Dieu ni être ni être conçu. (Éthique, I, proposition 15)

Attributs et modes : comment lire l’unique

Si tout est en Dieu, comment rendre compte de l’immense diversité des choses ? Spinoza répond par deux notions, l’attribut et le mode, qui disent deux façons de saisir l’unique substance.

L’attribut, c’est ce que l’entendement perçoit de la substance comme constituant son essence. Une même substance infinie possède une infinité d’attributs, mais nous, êtres finis, n’en connaissons que deux : la pensée et l’étendue. L’étendue, c’est tout ce qui relève de l’espace, des corps, du mouvement et du repos. La pensée, c’est tout ce qui relève des idées. Chacun de ces attributs exprime, à lui seul et tout entier, l’essence de la substance, mais sous un certain angle. Dieu n’est pas pour moitié pensant et pour moitié étendu : il est intégralement pensant sous l’attribut de la pensée, intégralement étendu sous l’attribut de l’étendue. Ce point retiendra qui voudrait faire de Spinoza un matérialiste : l’étendue n’a aucun privilège sur la pensée. Les deux sont des attributs à égalité, deux lectures du même livre, et non une réalité matérielle qui produirait par-dessous des reflets mentaux.

Les modes, eux, sont les affections de la substance, ce qui est en autre chose. Les choses singulières, un caillou, un arbre, un corps humain, une idée, sont des modes : des manières d’être finies de l’unique substance, sous tel ou tel attribut. Nous ne sommes pas des petits empires séparés posés à côté de Dieu, mais des plis, des inflexions de sa puissance infinie. Je suis un mode de l’étendue (mon corps) et un mode de la pensée (mon âme), c’est-à-dire une certaine manière dont Dieu, ici et maintenant, est étendu et pense.

Le « ou » qui change tout

Vient alors la formule la plus célèbre et la plus mal comprise du spinozisme : Deus sive Natura, Dieu ou la Nature. Tout se joue dans ce petit mot latin, sive, qui ne veut pas dire « ou bien », au sens d’une alternative entre deux choses, mais « c’est-à-dire », « autrement dit ». Spinoza ne nous offre pas un choix entre deux noms pour deux réalités. Il pose une équation. Dieu et la Nature sont un seul et même être, désigné par deux mots qui éclairent chacun une face de la même réalité.

Le mot Dieu dit la puissance, l’infinité, la nécessité, le fait d’être cause de soi et de tout. Le mot Nature dit que cette puissance n’est pas ailleurs, dans un arrière-monde, mais qu’elle est cela même qui produit et qui se déploie. Dire Dieu ou la Nature, ce n’est donc ni rabaisser Dieu au rang des paysages, ni diviniser pieusement les arbres et les rivières. C’est affirmer que la puissance infinie d’être et la réalité elle-même ne font qu’un.

Pour préciser ce que la Nature recouvre, Spinoza forge un couple de termes scolastiques qu’il retourne à son usage.

Par Nature naturante, nous devons entendre ce qui est en soi et se conçoit par soi, c’est-à-dire les attributs de la substance qui expriment une essence éternelle et infinie, autrement dit Dieu en tant qu’il est considéré comme cause libre. Par Nature naturée, j’entends tout ce qui suit de la nécessité de la nature de Dieu, c’est-à-dire tous les modes des attributs. (Éthique, I, proposition 29, scolie)

D’un côté, la Nature naturante : Dieu comme puissance productrice, la substance et ses attributs, ce qui produit. De l’autre, la Nature naturée : l’ensemble des modes, le produit, le monde des choses singulières qui découlent de cette puissance. Ce ne sont pas deux natures, mais deux faces d’une même réalité, l’une saisie comme source et l’autre comme effet. C’est pourquoi il faut se garder du panthéisme naïf qui ferait de Dieu la simple somme des choses : Dieu n’est pas d’abord le total des modes (la Nature naturée), il est avant tout la puissance qui les produit (la Nature naturante).

Une cause qui ne sort jamais d’elle-même

Le vrai cœur de la pensée, ce qui la sépare de toute théologie de la création, tient en un mot : l’immanence. Le Dieu des religions est un créateur transcendant, extérieur à son œuvre, qui fabrique le monde comme l’artisan fabrique un objet, puis le contemple du dehors. Le Dieu de Spinoza ne sort jamais de lui-même.

Dieu est cause immanente, et non transitive, de toutes choses. (Éthique, I, proposition 18)

La distinction est technique mais décisive. Une cause transitive produit un effet qui sort d’elle et lui devient extérieur : le menuisier et la table, le père et l’enfant. Une cause immanente produit en restant dans son produit, qui ne la quitte jamais : ses effets demeurent en elle comme les propriétés du triangle demeurent dans le triangle. Dieu ne fabrique pas un monde qui se tiendrait ensuite à côté de lui. Il produit toutes choses en lui-même, et elles n’existent qu’en lui, comme des manières d’être de sa propre puissance. Il n’y a pas de dehors de Dieu, pas d’espace vacant où loger une création séparée. Tout est en Dieu, rien hors de lui. Le monde n’est pas l’ouvrage de Dieu, il est l’expression de Dieu.

C’est ici que le spinozisme devient inclassable. On l’a traité d’athéisme déguisé, comme si « Dieu » n’était qu’un autre nom de la nature, donc un mot vide. On l’a traité de panthéisme dévot, comme s’il sacralisait le monde tout entier. Hegel ira jusqu’à l’inverse, parlant d’acosmisme : à force de tout ramener à la substance unique, ce ne serait pas Dieu qui disparaît, mais le monde, les choses finies s’évanouissant dans l’infini comme des vagues à la surface d’un océan qui seul serait réel. Que les étiquettes hésitent ainsi entre « tout est Dieu » et « il n’y a que Dieu » montre assez qu’aucune ne convient. Spinoza pense quelque chose de neuf, une immanence pure, ni la somme des choses ni un être séparé qui les surveille.

Un Dieu qui n’a ni volonté ni dessein

Reste la conséquence la plus scandaleuse pour ses contemporains, et la plus libératrice. Ce Dieu-là n’a ni entendement, ni volonté, ni fins, au sens où nous l’entendons. Il ne décide pas, ne choisit pas, ne juge pas, ne récompense ni ne punit. Il agit par la seule nécessité de sa nature, comme du triangle suivent ses propriétés.

Il n’y a rien de contingent dans la nature, mais tout y est déterminé par la nécessité de la nature divine à exister et à produire quelque effet d’une certaine manière. (Éthique, I, proposition 29)

Tout suit de Dieu comme un théorème suit de ses prémisses. Le mot « liberté », quand Spinoza l’applique à Dieu, ne signifie pas libre arbitre, faculté de choisir entre des possibles, mais seulement absence de contrainte extérieure : Dieu est libre parce que rien hors de lui ne le détermine, et non parce qu’il déciderait. La « volonté de Dieu » à laquelle on recourt pour expliquer ce qu’on ne comprend pas est, dit Spinoza avec une ironie cinglante, « l’asile de l’ignorance ».

C’est tout le sens de l’Appendice de la première partie, cette pièce en prose où la démonstration géométrique cède la place à la polémique. Spinoza y démonte un préjugé qu’il juge à la racine de toute superstition : le finalisme, l’idée que la Nature agirait en vue de fins, et Dieu surtout en vue de l’homme. D’où cela vient-il ? Les hommes, explique-t-il, agissent toujours en vue d’une fin, leur utilité ; ils ignorent les causes qui les déterminent ; ils en concluent que tout, dans la nature, vise pareillement une fin, et que quelqu’un, derrière les choses, les a disposées pour eux. Ils projettent sur Dieu leur propre image : un être qui voudrait, qui aurait des desseins, qui se réjouirait de leurs hommages et s’irriterait de leurs fautes. Ce Dieu anthropomorphe, ce grand roi céleste à figure humaine, est une idole de l’imagination.

Le renversement est radical, car il prend l’effet pour la cause. Croire que la pluie tombe pour que le blé pousse, que le blé pousse pour nourrir l’homme, et que tout a été arrangé par une providence bienveillante, c’est lire l’ordre des choses à l’envers. Il n’y a pas de fins dans la Nature, il n’y a que des causes. Et c’est de ce préjugé finaliste, ajoute Spinoza, que dérivent toutes nos notions de bien et de mal, d’ordre et de désordre, de beau et de laid, simples manières d’imaginer projetées sur un monde qui les ignore.

Ni athéisme ni dévotion : autre chose

On comprend pourquoi le spinozisme passa, de son vivant et longtemps après, pour le comble de l’impiété. Un Dieu sans providence, sans création, sans volonté, sans jugement, qui ne nous aime pas comme une personne en aime une autre et n’attend de nous aucun culte : était-ce encore Dieu ? Ses adversaires crièrent à l’athéisme, et le mot « Dieu » revenant pourtant à chaque page de l’Éthique acheva de les déconcerter.

Mais réduire cette pensée à un athéisme déguisé manque l’essentiel autant que d’en faire une dévotion panthéiste. Spinoza ne supprime pas Dieu pour ne garder que la matière : la pensée reste un attribut plein, à égalité avec l’étendue, et la substance infinie n’a rien d’un simple amas de choses. Il ne divinise pas non plus le spectacle de la nature : son Dieu n’est pas le sentiment du sublime devant les montagnes, mais la puissance d’être nécessaire et infinie dont tout découle. Ce qu’il pense, c’est une troisième voie, sans nom reçu, où Dieu n’est ni au-dessus du monde ni confondu avec sa surface, mais immanent à lui de part en part.

L’enjeu n’est pas seulement métaphysique. Si tout est en Dieu et suit nécessairement de sa nature, alors rien n’est contingent, rien n’arrive en vue d’une fin, et le hasard comme le miracle ne sont que les noms de notre ignorance des causes. C’est sur cette même conviction que repose, ailleurs, sa critique de la superstition et des miracles : rien n’arrive jamais contre l’ordre de la nature, car cet ordre n’est rien d’autre que les décrets éternels de Dieu, et un Dieu qui agirait contre ses propres lois agirait contre lui-même, ce qui serait le comble de l’absurdité (Traité théologico-politique, chapitre 6).

Tenir ferme cette équation, Dieu ou la Nature, c’est tenir le verrou de toute l’Éthique. Car si je suis un mode de cette substance, un pli de sa puissance, alors mon effort même pour persévérer dans mon être, ce que Spinoza appelle le conatus, n’est qu’un fragment de la puissance infinie qui me produit ; et le plus haut savoir auquel je puisse atteindre, la béatitude, ce sera de me connaître comme tel, comme une part de Dieu se comprenant elle-même. La métaphysique de la substance unique n’est pas une abstraction posée au seuil du livre pour la forme. Elle est la source d’où tout coule : la nature des choses, la place de l’homme, et le chemin de sa liberté.

Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Spinoza.

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