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Spinoza

La jalousie chez Spinoza

La jalousie n'est pas un sentiment simple. Spinoza la démonte pièce par pièce et montre qu'elle naît mécaniquement d'un certain amour. Comprendre ce montage, c'est déjà commencer à s'en défaire.

affectsamourimagination · 17 juin 2026 · 9 min de lecture

On croit souvent que la jalousie est un sentiment premier, une sorte de cri du coeur qui surgirait tout seul quand on aime. Spinoza ne la voit pas du tout comme ça. Pour lui, aucun affect violent n’est premier. Tout se construit, tout se déduit, et la jalousie est l’un des plus beaux exemples de ce travail de démontage qu’est l’Éthique. Elle n’est pas le contraire de l’amour, elle en est une conséquence presque géométrique.

Repartir des trois affects de base

Avant d’arriver à la jalousie, il faut accepter une idée déroutante. Chez Spinoza, il n’existe au fond que trois affects fondamentaux, et tous les autres en dérivent. Il y a le désir, qui est l’effort par lequel chaque chose tend à persévérer dans son être. Il y a la joie, qui est le passage à une perfection plus grande, donc une augmentation de notre puissance d’agir. Et il y a la tristesse, qui est le passage inverse, une diminution de cette puissance.

À partir de là, l’amour reçoit une définition d’une sobriété surprenante.

L’amour n’est rien d’autre qu’une joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure. (Éthique, III, 13, scolie)

Autrement dit, aimer quelqu’un, c’est éprouver une joie et rapporter cette joie à cette personne comme à sa cause. La haine est le strict symétrique, une tristesse accompagnée de l’idée d’une cause extérieure. On voit déjà la machine se mettre en place. Si la même personne devient pour moi cause de joie et cause de tristesse, je vais l’aimer et la haïr en même temps.

Le balancement de l’âme

Ce cas n’est pas une bizarrerie rare. Spinoza lui donne un nom, la fluctuation de l’âme, ce flottement qui nous saisit quand une même chose nous attire et nous repousse à la fois.

Cette disposition de l’âme qui naît de deux affects contraires s’appelle fluctuation de l’âme. Elle est à l’affect ce que le doute est à l’imagination. (Éthique, III, 17, scolie)

Retenez cette image, car la jalousie est précisément une fluctuation de ce genre, mais portée à incandescence par une troisième pièce, l’envie. L’envie, chez Spinoza, n’est pas un vague agacement. C’est une forme de haine.

L’envie est la haine même, en tant qu’elle affecte l’homme de telle sorte qu’il s’attriste du bonheur d’autrui et se réjouisse au contraire de son malheur. (Éthique, III, définitions des affects, 23)

Le montage de la jalousie

Nous avons maintenant toutes les pièces. Spinoza les assemble dans une proposition très précise.

Si quelqu’un imagine que la chose qu’il aime s’unit à un autre par un lien d’amitié aussi étroit, ou plus étroit, que celui par lequel il la possédait seul, il sera affecté de haine envers la chose aimée, et il enviera cet autre. (Éthique, III, 35)

Suivons le mouvement. J’aime quelqu’un, donc cette personne est pour moi une cause de joie. J’imagine qu’elle se lie à un autre. Aussitôt deux choses se produisent. D’un côté je continue de l’aimer, car elle reste pour moi cause de joie. De l’autre je commence à la haïr, car l’image de ce lien nouveau me rapporte une tristesse dont elle est encore la cause. Voilà la fluctuation. Et par-dessus se greffe l’envie, cette haine particulière tournée vers le rival, dont j’imagine le bonheur exactement là où je vois mon malheur.

La jalousie n’est donc pas un bloc. C’est un composé instable d’amour, de haine et d’envie, qui tient ensemble par la seule logique des images. Le scolie de cette proposition le dit sans détour.

Ce flottement de l’âme qui naît de l’amour et de la haine ensemble, accompagné de l’envie contre un tiers, s’appelle jalousie. (Éthique, III, 35, scolie)

Le détail dérangeant

C’est dans ce même scolie que Spinoza ajoute une observation d’une crudité saisissante, et très moderne dans sa franchise. Le jaloux, dit-il, ne hait pas seulement le rival. Il finit par haïr la personne aimée elle-même, parce qu’il ne peut s’empêcher de joindre son image à celle du rival.

Spinoza note que cette haine est d’autant plus grande que le souvenir de la personne aimée était plaisant, et que le jaloux est forcé d’associer l’image de l’être aimé aux parties intimes et aux sécrétions du rival. Ce qui était source de joie devient, par contamination des images, source de dégoût. Le mécanisme se retourne contre lui-même. La douceur d’hier alimente l’amertume d’aujourd’hui, et c’est pour cela que la jalousie fait si mal.

Ce passage est important, car il montre que Spinoza ne moralise jamais. Il ne dit pas au jaloux qu’il a tort de souffrir. Il décrit, avec le calme d’un naturaliste, comment une souffrance se fabrique à partir d’images qui s’enchaînent toutes seules.

Pourquoi ça change tout

On pourrait croire que cette analyse est froide, presque cynique. C’est le contraire. Si la jalousie suit nécessairement d’un certain amour, alors elle n’est ni une faute ni une malédiction. Elle est un effet, et tout effet a des causes que l’on peut comprendre.

Or comprendre, chez Spinoza, n’est jamais neutre. C’est le coeur même de sa thérapeutique des affects, exposée dans la cinquième partie de l’Éthique.

Un affect qui est une passion cesse d’être une passion dès que nous nous en formons une idée claire et distincte. (Éthique, V, 3)

Tant que la jalousie reste une image confuse qui me submerge, je la subis, je suis passif, agité par des forces que je ne maîtrise pas. Dès que j’en saisis le montage, dès que je vois qu’elle est faite d’amour, de haine et d’envie noués par l’imagination, quelque chose se relâche. Je ne cesse pas de souffrir d’un coup, Spinoza n’est pas naïf. Mais l’affect change de statut. Il devient une chose que je comprends, donc une chose dont je suis un peu moins l’esclave.

Une autre idée de l’amour

Reste une question que ce démontage laisse affleurer. Si la jalousie naît d’un amour qui veut posséder l’autre seul, alors elle dénonce une certaine fragilité de cet amour. Aimer en imaginant que la joie dépend de la fidélité exclusive d’un autre, c’est suspendre sa propre puissance à quelque chose qu’on ne contrôle pas, et c’est se condamner à la fluctuation dès que l’image du rival surgit.

Spinoza ne nous demande pas de cesser d’aimer. Il suggère plutôt qu’il existe un amour moins dépendant de l’imagination et du hasard des rencontres, un amour tourné vers ce qui ne peut pas nous être ravi. C’est tout le chemin qui mène, à la fin de l’Éthique, vers l’amour intellectuel de Dieu. La jalousie, prise au sérieux et comprise jusqu’au bout, n’est pas seulement une souffrance à soigner. Elle est une porte d’entrée vers la question la plus haute du livre, celle de savoir à quoi, au juste, il vaut la peine de s’attacher.

Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Spinoza.

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