Noèse

Spinoza

Le conatus

Une pierre qui tombe, un arbre qui pousse, un homme qui désire : chez Spinoza, une même formule les traverse. Chaque chose s'efforce de persévérer dans son être, et cet effort n'est pas une qualité de plus. C'est l'être même de la chose.

conatusdesirpuissanceessence · 21 juin 2026 · 11 min de lecture

Au coeur de l’Éthique, là où Spinoza commence à parler de nous, il y a un mot latin qu’il ne traduit jamais vraiment : conatus, l’effort. On le rend par tendance, par poussée, par élan, et aucune de ces traductions n’est fausse. Mais aucune ne dit assez fort ce que Spinoza en fait. Le conatus n’est pas chez lui un instinct parmi d’autres, ni un ressort psychologique de plus. C’est la pièce sur laquelle tout le reste va se construire : les affects, le désir, la vertu, et jusqu’à la béatitude. Comprendre le conatus, c’est tenir le fil qui relie la métaphysique la plus abstraite de l’oeuvre à la question la plus concrète, celle de savoir comment vivre.

Une formule, et tout ce qu’elle porte

Spinoza la pose au tout début de la troisième partie, presque sans prévenir, comme on énonce un théorème.

Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. (Éthique, III, 6)

Il faut peser chaque mot. D’abord, chaque chose. Pas seulement l’homme, pas seulement le vivant. Toute chose, sans exception : un caillou, une plante, une idée, un corps, une cité. Le conatus n’est pas un privilège des êtres sensibles, c’est une loi de tout ce qui existe. Ensuite, autant qu’il est en elle. Spinoza ne dit pas que la chose réussit à persévérer, ni qu’elle y parvient toujours. Il dit qu’elle s’y efforce dans la mesure de sa propre puissance, par ses seules forces, indépendamment de ce qui pourrait la détruire du dehors. Enfin, persévérer dans son être. Ce n’est pas tendre vers un but extérieur, ce n’est pas chercher à devenir autre chose. C’est se maintenir tel qu’on est, continuer d’être ce qu’on est.

Cette formule est le contraire d’une banalité. Elle dit qu’aucune chose ne porte en elle de quoi se détruire. Spinoza l’avait posé juste avant : rien ne peut être anéanti sinon par une cause extérieure (Éthique, III, 4). Tant qu’une chose est, elle est tout entière du côté de l’être, jamais du côté du néant. La mort ne vient jamais du dedans, elle vient toujours d’ailleurs, d’une puissance plus forte qui nous défait. Le conatus, c’est ce fond d’affirmation que toute chose oppose, par sa seule existence, à ce qui la menace.

L’effort qui est l’essence

On pourrait croire que cet effort est quelque chose que la chose possède, une propriété ajoutée à son existence, comme un moteur qu’on lui aurait greffé. Spinoza coupe court à cette image par la proposition suivante, et c’est là que la doctrine devient vertigineuse.

L’effort par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être n’est rien en dehors de l’essence actuelle de cette chose. (Éthique, III, 7)

Le conatus n’est pas ce que fait la chose, c’est ce qu’elle est. Il ne s’ajoute pas à son essence, il est son essence, prise non comme une définition abstraite mais comme une force en acte, une puissance qui s’exerce ici et maintenant. Une chose n’est pas d’abord, pour ensuite s’efforcer de durer. Son être même est cet effort. Exister, pour quoi que ce soit, c’est tendre à continuer d’exister.

Cela change tout dans la manière de comprendre les choses. L’essence d’un être n’est plus une forme figée, un modèle immobile auquel il faudrait se conformer. C’est une activité, une tension, une quantité de réalité qui se déploie et résiste. Spinoza le confirmera dans la quatrième partie en posant que la vertu, rapportée à l’homme, n’est rien d’autre que cette puissance d’exister selon les lois de sa propre nature : par vertu et puissance, dit-il, j’entends la même chose (Éthique, IV, 8). On voit déjà se dessiner le fil : si l’essence est puissance, et si la vertu est puissance, alors être pleinement soi-même et être vertueux finiront par coïncider.

Le temps que l’effort enveloppe

Reste une question. Si le conatus est l’essence actuelle de la chose, combien de temps dure-t-il ? Spinoza répond d’un mot, qui paraît modeste et qui ne l’est pas.

L’effort par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être n’enveloppe aucun temps fini, mais un temps indéfini. (Éthique, III, 8)

Indéfini, et non infini. La nuance est décisive. La chose ne porte pas en elle une promesse d’éternité, elle ne se sait pas mortelle non plus. Son effort ne contient aucune limite, aucune date butoir, aucun terme qu’elle viserait. De l’intérieur, le conatus tend simplement à se prolonger, sans horizon. La mort ne figure jamais dans le programme d’une chose : elle n’arrive que par accident, par la rencontre d’une force adverse. C’est pour cela que Spinoza pourra écrire plus loin que l’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et que sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie (Éthique, IV, 67). Cette phrase célèbre n’est pas un mot d’ordre volontariste : elle découle du conatus. Une chose qui n’est, par essence, qu’effort pour persévérer ne se tourne pas spontanément vers sa fin.

Comment l’effort devient désir

Jusqu’ici Spinoza a parlé de toute chose. Il va maintenant descendre vers l’homme, et il le fait par paliers, en ajoutant à chaque fois une détermination. Le passage tient en quelques lignes d’un scolie, et il faut le suivre lentement.

Cet effort, lorsqu’il se rapporte à l’âme seule, est appelé volonté ; mais, lorsqu’il se rapporte à la fois à l’âme et au corps, est appelé appétit, lequel n’est par suite rien d’autre que l’essence même de l’homme. Le désir est l’appétit avec conscience de lui-même. (Éthique, III, 9, scolie)

Trois mots, trois niveaux. Rapporté à l’âme seule, l’effort s’appelle volonté. Rapporté en même temps à l’âme et au corps, c’est-à-dire à l’homme tout entier, il s’appelle appétit, et cet appétit est tout simplement l’essence de l’homme en acte. L’appétit, c’est le conatus humain, l’effort de tout notre être pour persévérer et s’accroître. Reste un dernier pas, le plus humain de tous : quand cet appétit devient conscient de lui-même, quand nous savons que nous tendons vers telle ou telle chose, il s’appelle désir. Le désir, ce n’est donc pas autre chose que le conatus, c’est le conatus qui s’est ouvert les yeux. Et c’est pourquoi, dans l’article sur la jalousie, le désir pouvait être défini comme l’effort par lequel chaque chose tend à persévérer dans son être : tout le reste de la vie affective, joie, tristesse, amour, haine, en découle.

Le renversement décisif

Vient alors la phrase qui retourne, à elle seule, toute une tradition morale. Spinoza l’écrit dans le même scolie, et il faut la lire comme on désamorce quelque chose.

Il appert de tout cela que nous ne nous efforçons à rien, ne voulons, n’appétons ni ne désirons aucune chose, parce que nous la jugeons bonne ; mais, au contraire, nous jugeons qu’une chose est bonne parce que nous nous efforçons vers elle, la voulons, appétons et désirons. (Éthique, III, 9, scolie)

On croit d’ordinaire que le bien vient d’abord. Il y aurait des choses bonnes, et parce qu’elles sont bonnes, nous les désirerions. Le désir suivrait le jugement, comme l’effet suit sa cause. Spinoza inverse l’ordre. Ce n’est pas la valeur de la chose qui allume le désir, c’est le désir qui projette la valeur sur la chose. Nous ne désirons pas une chose parce qu’elle est bonne : nous l’appelons bonne parce que nous la désirons. Le conatus est premier, le jugement de valeur est second, dérivé, presque une rationalisation après coup.

Ce renversement n’est pas un cynisme. Spinoza ne dit pas que tout se vaut, ni que le bien est une illusion. Il dit que le bien n’est pas une qualité inscrite dans les choses, indépendante de nous, mais une relation entre la chose et notre puissance. Est bon ce qui sert notre effort de persévérer, ce qui augmente notre puissance d’agir ; est mauvais ce qui le contrarie. La morale n’est plus une table de valeurs tombée du ciel, c’est l’écho, dans notre conscience, du travail du conatus. On comprend pourquoi, dans la quatrième partie, le bon sera redéfini comme ce que nous savons avec certitude nous être utile : utile, c’est-à-dire favorable à notre puissance d’exister.

Joie, tristesse, et la mesure de la puissance

Si le bien est ce qui augmente notre puissance, alors nos affects fondamentaux ne sont rien d’autre que les variations de cette puissance, senties du dedans. C’est l’autre grande conséquence du conatus, et le pont vers toute la mécanique des affects. La joie n’est pas un état agréable parmi d’autres : c’est le passage de notre conatus à une plus grande perfection, l’augmentation de notre puissance d’agir. La tristesse est le passage inverse, la diminution de cette même puissance. Tout le reste, l’amour, la haine, l’espoir, la crainte, la jalousie, se construit à partir de ces trois pièces, le désir, la joie, la tristesse.

C’est ce qui donne à l’éthique spinoziste sa tonalité si particulière. Elle ne juge pas les affects, elle les mesure. Un affect n’est pas un péché ou une vertu, c’est une hausse ou une baisse de puissance. Vivre bien, ce n’est pas obéir à une loi, c’est augmenter sa puissance d’agir, passer de la tristesse à la joie, du subi à l’actif. Le conatus fournit l’unité de mesure de toute la vie morale.

Du conatus subi au conatus actif

Mais ici un piège guette, et Spinoza le connaît. Si le conatus est cet effort aveugle de persévérer, et si le désir projette la valeur sur les choses, ne sommes-nous pas condamnés à être ballottés par nos appétits, à appeler bon ce qui nous flatte et mauvais ce qui nous heurte, au gré des rencontres ? C’est exactement ce que Spinoza nomme la servitude. Tant que notre conatus est déterminé du dehors, par des images confuses et des causes que nous ignorons, nous pâtissons : nous désirons sans comprendre, nous subissons notre propre effort comme une fatalité. Notre puissance de persévérer, rappelle-t-il, est infiniment surpassée par celle des causes extérieures (Éthique, IV, 3). Livré à lui-même, le conatus est faible et ballotté.

Tout l’enjeu de l’Éthique est de faire passer le conatus du subi à l’actif. Non pas l’éteindre, non pas le réduire : l’éclairer. Nous sommes actifs, dit Spinoza, dans la mesure où nous sommes cause adéquate de ce qui se produit en nous, où nos idées sont claires et non plus mutilées. Or comprendre transforme l’affect : une passion cesse d’être une passion dès que nous nous en formons une idée claire et distincte (Éthique, V, 3). Le même conatus qui nous agitait sourdement, une fois traversé par la raison, devient un effort lucide. On désire encore, mais on sait pourquoi ; on cherche encore son utile, mais un utile qui ne dépend plus du hasard des images.

L’effort éclairé par la raison

Et c’est là que le conatus rejoint le sommet du livre. Car l’utile suprême, ce qui augmente le plus durablement notre puissance, ce n’est pas tel objet périssable que la fortune peut nous ravir : c’est la connaissance elle-même. Le bien suprême de l’âme, écrit Spinoza, est la connaissance de Dieu, c’est-à-dire de la Nature. Le conatus, quand il s’éclaire, ne désire plus au hasard : il tend vers ce qui ne peut lui être enlevé, vers la compréhension de la nécessité des choses. Le désir, qui n’était au départ que l’appétit devenu conscient, devient à la fin désir de comprendre, et ce désir-là est une joie qui ne décroît pas.

C’est pourquoi la béatitude, le point d’arrivée de l’Éthique, n’est jamais présentée comme un repos ni comme une récompense. La béatitude n’est pas le prix de la vertu, mais la vertu même (Éthique, V, 42). Elle est le conatus parvenu à sa pleine activité, l’effort de persévérer devenu effort de connaître, la puissance d’exister coïncidant avec la puissance de comprendre. Le même mouvement qui fait tomber la pierre et pousser l’arbre, parvenu chez l’homme à la clarté, s’appelle alors liberté.

On mesure enfin pourquoi il faut se garder de deux contresens. Le conatus n’est pas un égoïsme moral, comme si Spinoza recommandait de ne penser qu’à soi : car notre utile bien compris passe par la raison, et rien n’est plus utile à l’homme qu’un autre homme guidé par elle. Et il n’est pas davantage un simple instinct de survie biologique, un réflexe de conservation propre au vivant : il est ontologique, il vaut pour toute chose, et chez l’homme il ne culmine pas dans la peur de mourir mais dans la joie de comprendre. L’effort de persévérer dans son être, pris jusqu’au bout, ne mène pas à se cramponner à la vie. Il mène à la penser.

Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Spinoza.

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