Le parallélisme
L'esprit et le corps ne sont pas deux choses qui agiraient mystérieusement l'une sur l'autre. Ce sont une seule et même réalité, dite deux fois, sous deux attributs. De cette identité Spinoza tire une formule fameuse et une libération.
Comment l’âme et le corps tiennent-ils ensemble ? La question paraît simple, et elle a tourmenté toute la philosophie. Je décide de lever le bras, et le bras se lève : voilà bien, semble-t-il, une pensée qui agit sur un muscle. Une pierre me tombe sur le pied, et je souffre : voilà bien un corps qui agit sur un esprit. L’évidence quotidienne nous souffle qu’il y a là deux choses de nature différente, l’une matérielle et l’autre mentale, qui communiquent on ne sait comment. Spinoza, dans la deuxième partie de l’Éthique, dénoue ce noeud d’une manière déconcertante : il n’y a pas deux choses qui communiquent, il n’y en a qu’une, regardée de deux côtés. Cette thèse, qu’on a pris l’habitude d’appeler le parallélisme, est l’une des plus belles et des plus mal nommées de toute son oeuvre.
Deux attributs, une seule substance
Pour la comprendre, il faut un instant repartir de plus haut, du sol même de l’Éthique. Il n’existe qu’une seule substance, infinie et nécessaire, qu’on peut nommer Dieu ou la Nature (c’est l’objet d’un autre article, Dieu ou la Nature, où l’on a posé ce socle). Cette substance unique possède une infinité d’attributs, dont nous ne connaissons que deux : la pensée et l’étendue. L’étendue, c’est tout ce qui relève des corps, de l’espace, du mouvement et du repos. La pensée, c’est tout ce qui relève des idées. Ce ne sont pas deux moitiés de Dieu, ni deux étages superposés. Ce sont deux façons entières dont la même substance s’exprime tout entière, deux lectures du même livre.
Retenons ce point, car tout le parallélisme y est en germe : un corps et l’idée de ce corps ne sont pas deux choses, mais une seule chose exprimée deux fois.
La substance pensante et la substance étendue sont une seule et même substance, comprise tantôt sous un attribut, tantôt sous l’autre. Ainsi un mode de l’étendue et l’idée de ce mode sont une seule et même chose, mais exprimée de deux manières. (Éthique, II, proposition 7, scolie)
La formule
De là sort la proposition que tout lecteur de Spinoza emporte avec lui, brève comme un théorème et lourde de tout le reste.
L’ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l’ordre et la connexion des choses. (Éthique, II, proposition 7)
Lisons-la lentement. Il y a un ordre des choses : les corps qui se causent les uns les autres, se poussent, se composent, se décomposent, selon les lois de l’étendue. Il y a un ordre des idées : les idées qui s’enchaînent, se déduisent, se suivent, selon les lois de la pensée. Spinoza affirme que ces deux ordres sont le même. Non pas qu’ils se ressemblent, non pas qu’ils marchent du même pas par une heureuse coïncidence : qu’ils sont le même ordre, parce qu’il n’y a au fond qu’une seule réalité dont ils sont deux expressions. À chaque chose correspond son idée, à chaque enchaînement de choses l’enchaînement correspondant d’idées, parce que la chose et son idée sont, encore une fois, une seule chose dite deux fois.
Ce que la formule résout
Pour mesurer la force de cette thèse, il faut la mettre en face du problème qu’elle congédie. Ce problème porte un nom : c’est celui de l’union de l’âme et du corps, et c’est l’héritage embarrassé que Spinoza reçoit de Descartes.
Descartes avait posé deux substances réellement distinctes : la chose pensante, sans aucune étendue, et la chose étendue, sans aucune pensée. L’homme, mélange des deux, devenait alors une énigme. Car si l’âme et le corps sont deux substances entièrement étrangères l’une à l’autre, comment ma volonté immatérielle peut-elle ébranler des muscles, et comment un choc matériel peut-il produire en moi une douleur ? Descartes avait cherché le lieu de leur rencontre, et cru le trouver dans une petite glande au centre du cerveau, la glande pinéale, par où l’âme agirait sur les esprits animaux du corps et réciproquement. Spinoza juge cette solution pire que le problème : faire communiquer deux substances par un organe, c’est une hypothèse, dira-t-il dans la préface de la cinquième partie, plus occulte que toutes les qualités occultes qu’on prétendait chasser. Comment ce qui n’a aucune étendue pousserait-il ce qui en a ?
Le parallélisme tranche le noeud en refusant la prémisse. Il n’y a pas deux substances à réunir. Il n’y a jamais eu de fossé à franchir entre l’âme et le corps, parce qu’il n’y a pas, d’un côté, une chose mentale, et de l’autre, une chose matérielle, qu’il faudrait raccorder.
L’esprit est l’idée du corps
Que devient alors l’esprit humain ? Spinoza lui donne une définition d’une grande précision, et qui déroute toujours à la première lecture. L’esprit n’est pas une petite substance logée dans le corps, ni un pilote dans son navire. Il est l’idée du corps.
L’objet de l’idée constituant l’âme humaine est le corps, c’est-à-dire un certain mode de l’étendue existant en acte, et rien d’autre. (Éthique, II, proposition 13)
Mon esprit, c’est l’idée que la pensée infinie de Dieu enveloppe de mon corps, sous l’attribut de la pensée, tandis que mon corps est ce même individu sous l’attribut de l’étendue. Voilà pourquoi l’âme et le corps ne sont pas deux : ils sont un seul et même individu, exprimé une fois sous la pensée comme esprit, une fois sous l’étendue comme corps. Le corps n’est pas la prison de l’âme, ni l’âme le double subtil du corps. Ils sont la même réalité, lue dans deux langues qui ne se traduisent pas l’une l’autre mais disent la même chose.
Donc, aucune interaction
La conséquence est radicale, et c’est elle qu’on a le plus de peine à admettre. Si l’esprit et le corps sont une seule chose sous deux attributs, alors ils n’agissent pas l’un sur l’autre. Ils ne le peuvent pas. Car chaque attribut se conçoit par soi seul : l’ordre des corps s’explique entièrement par des causes corporelles, l’ordre des idées entièrement par des causes mentales. Une idée n’est jamais causée par un mouvement, ni un mouvement par une idée. Il n’y a pas de passage de l’un à l’autre.
Le corps ne peut déterminer l’âme à penser, ni l’âme déterminer le corps au mouvement, ou au repos, ou à quelque autre chose. (Éthique, III, proposition 2)
C’est ici qu’il faut se défaire de l’image trompeuse que le mot parallélisme suggère. On imagine volontiers deux séries séparées, deux files qui avanceraient côte à côte, et l’on se demande aussitôt quel miracle les tient accordées, quelle horloge réglée garantit qu’à telle pensée réponde tel geste. Mais ce n’est pas du tout cela. Il n’y a pas deux séries qui se correspondraient de l’extérieur, comme deux horloges qu’on aurait synchronisées. Il y a une seule réalité, et l’accord des deux ordres n’est pas une harmonie à entretenir : c’est une identité. Quand mon bras se lève et que je veux le lever, il ne se produit pas deux événements coordonnés, mais un seul, dit deux fois. Le mot juste n’est pas correspondance, mais identité.
Le piège du mot
Disons-le franchement, puisque l’honnêteté l’exige : Spinoza n’emploie jamais le terme de parallélisme. Le mot est venu après, des commentateurs, et notamment de Leibniz, qui s’en est servi pour décrire une tout autre doctrine, la sienne, faite justement de séries séparées et accordées du dehors. L’appliquer à Spinoza, c’est risquer de lui prêter ce qu’il refuse : l’image de deux lignes parallèles qui ne se touchent jamais et marchent ensemble par grâce. Le mot est commode, on le gardera faute de mieux, mais à condition de l’entendre à l’envers de ce qu’il dit. Chez Spinoza, le parallélisme n’est pas le parallélisme de deux choses ; c’est l’identité d’une seule, regardée de deux côtés.
De là vient aussi que sa thèse échappe aux deux pentes faciles. Ce n’est pas un matérialisme : l’esprit n’est pas réduit au corps, rabaissé au rang d’effet ou d’écume de la matière, puisque la pensée est un attribut plein, à égalité parfaite avec l’étendue. Ce n’est pas davantage un spiritualisme : le corps n’est pas l’instrument docile d’une âme souveraine. Aucun des deux ne commande à l’autre, aucun des deux ne dérive de l’autre. Ils sont également réels, parce qu’ils sont le même.
L’illusion du libre arbitre
Cette doctrine, qui semblait n’engager qu’une question d’école sur l’union de l’âme et du corps, a des suites brûlantes pour notre idée de nous-mêmes. La première touche au libre arbitre. Si l’esprit ne meut pas le corps par décret, si ma volonté n’est pas une force immatérielle qui pousse mes membres, alors le sentiment d’être l’auteur libre de mes actes demande à être examiné. Spinoza ne le ménage pas.
Il n’y a dans l’âme aucune volonté absolue ou libre, mais l’âme est déterminée à vouloir ceci ou cela par une cause qui est elle-même déterminée par une autre, et celle-ci de nouveau par une autre, et ainsi à l’infini. (Éthique, II, proposition 48)
Pourquoi, alors, nous croyons-nous libres ? Parce que nous avons conscience de nos désirs, mais ignorons les causes qui les produisent. Je sais que je veux ceci ; j’ignore pourquoi je le veux, par quelle longue chaîne de causes ce vouloir s’est formé en moi. De cette conscience sans la cause naît l’illusion d’un commencement absolu, d’un acte qui ne tiendrait qu’à moi. C’est l’illusion d’un sujet qui se prendrait, selon le mot célèbre de l’Éthique, pour un empire dans un empire, une petite souveraineté soustraite à l’ordre des causes. Le parallélisme dissout cette illusion : mes pensées s’enchaînent selon l’ordre des idées comme mes mouvements selon l’ordre des choses, et nul décret libre ne vient interrompre ni l’une ni l’autre série.
Ce que peut un corps
Mais ce déterminisme n’est pas un abaissement, et c’est l’autre versant, plus surprenant, de la thèse. En refusant à l’esprit son empire sur le corps, Spinoza ne rabaisse pas l’homme : il rend au corps une dignité que toute la tradition lui marchandait. Puisque l’ordre du corps a sa logique propre, entière, qui ne doit rien aux ordres de la volonté, alors le corps fait, sans l’âme, infiniment plus que nous ne croyons. Nous attribuons à l’âme une foule de prouesses qui ne sont que celles du corps, faute de connaître ce dont la seule étendue est capable. La somnambule qui marche, l’animal dont l’adresse confond, et notre propre corps dans mille opérations que nulle décision ne dirige : autant de preuves que nous parlons d’un inconnu.
Personne, en effet, jusqu’à présent, n’a déterminé ce que peut le corps, c’est-à-dire l’expérience n’a appris à personne jusqu’à présent ce que le corps peut faire par les seules lois de la nature en tant qu’elle est considérée seulement comme corporelle. (Éthique, III, proposition 2, scolie)
Ce renversement a une portée pratique. Car si le corps et l’esprit sont le même individu, ils croissent ensemble. Un corps apte à beaucoup de choses, capable de beaucoup d’actions et de passions, va de pair avec un esprit apte à beaucoup connaître. Ce ne sont pas deux progrès distincts, mais le même, dit deux fois. Prendre soin de sa puissance d’agir corporelle et accroître sa puissance de penser ne sont qu’une seule et même tâche. Là où l’on attendait que la doctrine sépare et glace, elle réunit : elle interdit de mépriser le corps au nom de l’esprit, comme elle interdit de réduire l’esprit aux remous du corps.
Une seule réalité
Le parallélisme n’est donc pas un mécanisme curieux logé au coeur de l’Éthique, une pièce d’horlogerie qu’on admire en passant. C’est la clé de tout le rapport de l’homme à lui-même. Il défait le faux problème de l’union de l’âme et du corps en montrant qu’il n’y eut jamais deux choses à unir. Il retire à la volonté son trône imaginaire. Il rend au corps sa puissance méconnue. Et il prépare tout ce qui suivra : car si mon esprit est l’idée de mon corps, alors mieux connaître, ce sera toujours, en même temps, devenir plus apte à exister, l’une et l’autre n’étant que l’envers et l’endroit d’une seule et même réalité, qui est moi comme part de la Nature. Tout l’effort de l’Éthique, du conatus jusqu’à la béatitude, se tient déjà dans cette identité tranquille : non pas deux séries accordées par miracle, mais une seule vie, écrite à la fois dans la langue des corps et dans celle des idées.
Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Spinoza.
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