Les affects
Spinoza ne se moque pas des passions et ne les déplore pas : il les comprend. La troisième partie de l'Éthique traite la joie, la tristesse et le désir comme un géomètre traite des figures, et fait de cette science un chemin vers la liberté.
Avant Spinoza, ceux qui parlent des passions font presque toujours l’une de deux choses. Ils les déplorent, comme des maladies de l’âme qu’il faudrait guérir, ou ils s’en moquent, comme de bêtises indignes d’un esprit sérieux. Spinoza ne fait ni l’un ni l’autre. Au seuil de la troisième partie de l’Éthique, celle qui porte enfin sur nous, il annonce un projet d’une étrangeté froide : il va traiter la colère, l’envie, l’amour ou la haine non comme des défauts à corriger, mais comme des phénomènes naturels qui obéissent à des lois. Une science des sentiments, aussi calme et rigoureuse qu’une science des corps. C’est l’un des gestes les plus audacieux de toute la philosophie, et tout le reste de son éthique en découle.
Un projet révolutionnaire
La préface de la troisième partie commence par une attaque. Spinoza vise ceux qui, avant lui, ont écrit sur les affections humaines. Tous, dit-il, ont parlé de l’homme comme s’il était une exception dans la nature, un royaume à part qui échapperait à l’ordre commun des choses.
La plupart de ceux qui ont écrit sur les affections et la conduite des hommes semblent traiter, non de choses naturelles qui suivent les lois ordinaires de la nature, mais de choses qui sont hors de la nature. Bien plus, ils conçoivent l’homme dans la nature comme un empire dans un empire. (Éthique, III, préface)
L’expression est devenue célèbre : un empire dans un empire. C’est l’illusion que Spinoza veut détruire. On imagine que nos sentiments échappent aux lois de la nature, qu’ils relèvent d’un libre arbitre capricieux, qu’ils sont des fautes ou des miracles. Pour Spinoza, c’est faux. L’homme est une partie de la nature comme une autre, et ses passions suivent des lois aussi nécessaires que celles qui font tomber les pierres ou tourner les astres. Dès lors, on peut les étudier. Vient alors la phrase qui donne son programme à toute la partie III, et qui sonne comme un défi.
Je considérerai les actions et les appétits humains comme s’il était question de lignes, de surfaces et de solides. (Éthique, III, préface)
Une géométrie des sentiments. Spinoza propose de déduire les passions les unes des autres comme on déduit les propriétés du triangle de sa définition, sans indignation ni complaisance, avec la seule patience du géomètre. Là où d’autres voient un désordre moral, lui voit un ordre à reconstituer. Et comprendre cet ordre, on le verra, ce n’est pas rester froid devant la souffrance : c’est se donner le seul moyen réel d’agir sur elle.
Qu’est-ce qu’un affect
Pour bâtir cette science, il faut d’abord un objet net. Spinoza définit l’affect dès l’ouverture de la partie, et la définition est plus précise qu’on ne s’y attend. Un affect, ce n’est pas un vague mouvement de l’âme. C’est, à la fois, quelque chose qui arrive au corps et l’idée que l’âme en a.
J’entends par affections les affections du corps qui augmentent ou diminuent, secondent ou répriment la puissance d’agir de ce corps, et en même temps les idées de ces affections. (Éthique, III, déf. 3)
Deux choses tiennent ensemble dans cette définition, et c’est tout l’enjeu. D’un côté, un affect est une affection du corps qui en modifie la puissance d’agir : il la fait monter ou descendre. De l’autre, il est l’idée de cette affection, ce que l’âme en éprouve et en pense. Le corps qui voit sa puissance varier et l’esprit qui ressent cette variation ne sont pas deux faits séparés mais une seule et même chose vue sous deux angles, conformément au parallélisme exposé dans la deuxième partie (sur ce point, on renvoie à l’article sur le parallélisme). Un affect n’est donc jamais un pur état mental : c’est une variation de puissance, sentie du dedans.
C’est ici que se noue le lien avec le concept central de tout le système, le conatus, l’effort par lequel chaque chose tend à persévérer dans son être. Si notre essence même est cet effort, alors tout ce qui le renforce ou l’entrave nous affecte au plus intime. Un affect n’est rien d’autre qu’une variation de notre puissance d’exister. La théorie des affects est, littéralement, une dynamique : une étude des hausses et des baisses d’une force. L’article sur le conatus suit ce fil de l’essence vers le désir ; on part ici de l’autre bout, de la vie affective elle-même.
Trois affects, et tout le reste
Une science a besoin de principes simples d’où dériver le reste. La géométrie a ses axiomes ; la mécanique des affects a ses trois affects premiers. Tout l’édifice repose sur eux, et Spinoza les pose dans un scolie resté fameux.
Hors la joie, la tristesse et le désir, je ne reconnais aucun affect primitif ; car les autres tirent de ces trois leur origine. (Éthique, III, 11, scolie)
Le désir vient en premier, parce qu’il est le conatus devenu conscient de lui-même, l’appétit qui se sait : c’est, dit Spinoza, l’essence même de l’homme. Puis viennent les deux affects qui mesurent les variations de cette essence. La joie est le passage de l’homme à une perfection plus grande, c’est-à-dire l’augmentation de sa puissance d’agir. La tristesse est le passage inverse, à une perfection moindre, la diminution de cette puissance. Il faut peser le mot passage. La joie et la tristesse ne sont pas des états posés là, ce sont des transitions, des mouvements de la puissance vers le haut ou vers le bas. On n’est pas joyeux comme on est grand ou brun ; on devient joyeux, on passe à plus de puissance.
De ces trois pièces, tout le reste se construit. Et la première dérivation est aussi la plus élégante. Prenez la joie et ajoutez-lui une seule chose, l’idée d’où elle vient.
L’amour n’est rien d’autre qu’une joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure, et la haine n’est rien d’autre qu’une tristesse accompagnée de l’idée d’une cause extérieure. (Éthique, III, 13, scolie)
Aimer, ce n’est donc rien de plus que se réjouir et rapporter cette joie à quelqu’un ou à quelque chose comme à sa cause. Haïr, c’est s’attrister et rapporter cette tristesse à une cause extérieure. Deux affects parmi les plus puissants de la vie humaine sont ainsi reconstruits à partir d’un affect premier et d’une simple idée. De proche en proche, Spinoza poursuit : l’espoir et la crainte, la pitié, l’envie, l’ambition, la gloire, des dizaines d’affects naissent par association, par imitation de l’affect d’autrui, par transfert de la cause. La jalousie, par exemple, est l’un de ces composés tardifs, un nœud d’amour, de haine et d’envie que la revue a démonté ailleurs pièce par pièce (voir l’article sur la jalousie) : exemple parfait de la méthode, où l’on voit un sentiment réputé premier se révéler tout entier dérivé.
Ce que nous subissons, ce que nous faisons
Reste une distinction décisive, celle qui transforme cette physique des passions en éthique. Tous les affects ne se valent pas, mais pas pour la raison qu’on croit. Ce qui les sépare, ce n’est pas qu’ils soient permis ou défendus, c’est que nous en soyons les auteurs ou que nous les subissions. Spinoza pose le critère dès le début de la partie : nous sommes actifs quand nous sommes la cause complète, adéquate, de ce qui se produit, et passifs quand nous n’en sommes qu’une cause partielle.
J’entends par affects passifs les passions de l’âme. Nous agissons quand quelque chose se fait en nous ou hors de nous dont nous sommes la cause adéquate ; nous pâtissons, au contraire, quand il se produit quelque chose dont nous ne sommes que la cause partielle. (Éthique, III, déf. 1-2, et prop. 1)
Les affects passifs, ce sont les passions au sens propre. Ils naissent en nous sans que nous les comprenions, déclenchés par des rencontres extérieures et des idées confuses : nous les subissons, nous en sommes le théâtre plus que la source. C’est le cas de presque tous les affects de la vie ordinaire, ceux qui nous ballottent au gré des choses. Les affects actifs, eux, découlent de notre seule nature en tant qu’elle est comprise. Ils sont liés à la raison, à nos idées adéquates, et il n’en existe au fond que deux espèces, dérivées de la joie et du désir, jamais de la tristesse. Car la tristesse est toujours une diminution de puissance imposée du dehors : jamais nous ne nous diminuons nous-mêmes par notre propre activité.
Cette ligne de partage est plus profonde qu’une frontière entre bons et mauvais sentiments. Le même affect, pris dans la confusion, est une passion qui nous asservit ; éclairé par la compréhension, il change de nature. Le passage de l’un à l’autre porte un nom : c’est tout le chemin de la servitude à la liberté.
Comprendre, c’est commencer à se libérer
On pourrait croire qu’à force d’expliquer les passions par des lois, Spinoza les rend invincibles. Si je suis triste par nécessité, comme la pierre tombe par nécessité, à quoi bon comprendre ? C’est l’inverse qui est vrai, et c’est le pari le plus profond de toute l’Éthique. Comprendre la genèse d’un affect, ce n’est pas le subir davantage : c’est commencer à s’en délier.
Un affect qui est une passion cesse d’être une passion sitôt que nous nous en formons une idée claire et distincte. (Éthique, V, 3)
Tant qu’un affect demeure une image confuse qui me submerge, j’en suis l’esclave, je le subis sans le saisir. Mais dès que j’en reconstitue le montage, dès que je vois de quelle joie ou de quelle tristesse il est fait et à quelle cause il se rapporte, quelque chose se relâche. L’affect ne disparaît pas d’un coup, Spinoza n’est pas naïf. Mais il change de statut : de passion subie, il devient quelque chose que je comprends, donc dont je suis un peu moins le jouet. La géométrie des sentiments n’était pas un exercice froid : c’était déjà la thérapeutique. Connaître la loi d’un affect, c’est l’amorce de la liberté à son égard.
C’est pourquoi la troisième partie, malgré son apparente neutralité de naturaliste, est de bout en bout tournée vers la délivrance. Étudier les passions comme des lignes et des surfaces n’éteint pas la vie affective : cela en donne la carte, et l’on ne se libère bien que de ce dont on a la carte.
Trois pièges à éviter
Cette éthique des affects est si singulière qu’on la fausse aisément. Trois contresens, surtout, sont à écarter.
Le premier serait d’y voir un idéal d’impassibilité, une sagesse à la manière des stoïciens, qui arracherait les passions pour atteindre le calme. Spinoza ne demande rien de tel. Il critique d’ailleurs l’idée d’un empire absolu de la volonté sur les affects comme une illusion. On ne supprime pas une passion par décret ; on la transforme par la connaissance. Le but n’est pas de ne plus rien ressentir, mais de passer des affects subis aux affects actifs, de la tristesse à la joie.
Le deuxième serait, à l’inverse, de prendre la partie III pour une condamnation des passions, un sermon savant contre les emportements du cœur. Mais Spinoza ne moralise jamais. Les affects ne sont pas des fautes : ils sont mauvais seulement lorsqu’ils sont passifs, c’est-à-dire confus et inadéquats, et bons lorsqu’ils découlent de notre activité. Le défaut n’est pas dans la passion mais dans l’ignorance qui l’accompagne.
Le troisième serait de croire que les affects sont irrationnels, des forces aveugles qui défieraient toute raison. C’est tout le contraire qui est démontré. Les affects suivent des lois, ils s’enchaînent et se dérivent avec la rigueur des figures géométriques. Ils ne sont pas le contraire de l’ordre, ils ont leur ordre, et c’est précisément parce qu’ils en ont un qu’on peut les connaître.
Reste enfin une dernière clarté à ne pas brouiller. Si la joie est l’augmentation de notre puissance et la tristesse sa diminution, alors la joie est bonne et la tristesse mauvaise. Cette affirmation est ferme chez Spinoza, mais elle n’a rien d’un moralisme. La joie n’est pas bonne parce qu’elle serait permise ou vertueuse au sens commun ; elle est bonne parce qu’elle nous accroît, qu’elle nous rend plus capables d’agir et de comprendre. La tristesse n’est pas un péché : elle est une perte de puissance, et c’est à ce seul titre qu’il faut la fuir. Toute la révolution de la troisième partie tient dans ce déplacement. On ne juge plus les affects au tribunal de la morale ; on les mesure à l’aune de la puissance d’exister. Et ce changement de mesure, à lui seul, fait passer d’une morale du devoir à une éthique de la vie.
Les ouvrages cités et les sources se retrouvent dans la bibliographie de Spinoza.
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