Noèse

Kant

Kant, le cours complet

La révolution copernicienne, les limites de la raison, l'impératif catégorique, le beau et le sublime : la rigueur qui éclaire tout ce qui suit.

Aperçu gratuit · 20 chapitres · 305 min · abonnement requis pour la suite

On range souvent Kant parmi les auteurs qu’on respecte sans les lire, ces sommets qu’on contourne parce qu’on les croit infranchissables. C’est dommage, car peu de philosophes ont autant à offrir à qui accepte de le suivre pas à pas. Kant ne demande pas qu’on le croie. Il demande qu’on examine avec lui ce que notre esprit peut et ne peut pas, ce qu’il doit faire, ce qu’il a le droit d’espérer. Trois questions, et tout le reste en découle.

Ce cours est long parce que Kant est vaste, et qu’on a choisi de ne pas tricher. Il se lit d’un bout à l’autre, du tout début où l’on ne suppose rien, jusqu’aux débats où s’affrontent encore les meilleurs spécialistes. Vous n’avez besoin d’aucune connaissance préalable pour commencer. Chaque chapitre indique son niveau, de débutant à expert, et la difficulté monte doucement. Si une page vous résiste, ce n’est pas grave, elle a été écrite pour qu’on puisse y revenir.

Deux choses remplissent le coeur d’une admiration toujours nouvelle, le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. (Critique de la raison pratique, conclusion)

Cette phrase, gravée sur sa tombe à Königsberg, dit déjà l’essentiel. D’un côté la nature et ses lois, que la science connaît avec une rigueur admirable. De l’autre la liberté et le devoir, que nul fait observable ne pourra jamais ni prouver ni réfuter. Toute l’oeuvre de Kant tient dans la tension entre ces deux ordres, et dans l’effort patient pour montrer comment ils peuvent coexister sans se détruire.

On a voulu rendre ce parcours vivant. Vous trouverez à chaque étape des schémas qui mettent à plat ce que les mots peinent à tenir ensemble, des tableaux pour fixer les distinctions, des exemples travaillés, et des encarts qui signalent un piège à éviter ou ramassent le fil à garder. Les citations de Kant sont traduites des textes mêmes, vérifiées dans les éditions du domaine public. À la fin, un glossaire, une chronologie détaillée et un petit lexique de l’allemand de Kant vous serviront de boussole. Quand un point est débattu, on le dit. Quand une thèse est difficile, on prend le temps.

Vingt chapitres, donc, regroupés en quatre grands moments. D’abord l’homme et le problème qu’il hérite, du chapitre un au chapitre cinq. Ensuite la Critique de la raison pure, le grand livre de la connaissance et de ses limites, du chapitre six au chapitre douze. Puis la morale, l’esthétique, la politique et la religion, du chapitre treize au chapitre dix-huit. Enfin l’atelier des interprètes et la longue postérité, aux chapitres dix-neuf et vingt. Vous pouvez suivre l’ordre ou sauter à ce qui vous appelle, chaque chapitre se tient aussi par lui-même.


Première partie · L'homme et le problème qu'il hérite

Chapitre 1. Königsberg, une vie tout entière vouée à penser

Niveau : débutant

Portrait d'Emmanuel Kant
Emmanuel Kant, portrait attribué à Johann Christoph Frisch (vers 1789). Wikimedia Commons, domaine public.

Le prologue vous a donné le mode d’emploi de ce cours. Avant d’entrer dans la machinerie des Critiques, il faut faire connaissance avec l’homme qui les a écrites, et le faire sans le caricaturer. On répète volontiers que Kant a passé sa vie au même endroit, qu’il marchait à heures fixes, que ses voisins réglaient leur montre sur son passage. C’est presque vrai, et c’est presque inutile, tant que l’on prend ces traits pour de pittoresques manies de vieux garçon. Or ils disent autre chose. Ils disent une certaine idée de ce que c’est que penser sérieusement, et le rapport entre une vie réglée et une œuvre qui cherche, dans la connaissance comme dans la morale, ce qui tient par soi et ne dépend pas du hasard.

On va donc raconter cette vie, mais en gardant un fil. Tout, chez Kant, semble préparer un événement très tardif. Les trois grandes Critiques, qui ont changé la philosophie, sortent quand leur auteur a déjà passé cinquante ans. Tout le reste, l’enfance modeste, les années de précepteur, les cours payés à la séance, la chaire obtenue après des décennies d’attente, ressemble rétrospectivement à une longue patience. Comprendre Königsberg, c’est comprendre d’où vient ce sursaut.

Un enfant de Prusse orientale

Immanuel Kant naît le 22 avril 1724 à Königsberg, capitale de la Prusse orientale, aujourd’hui Kaliningrad, enclave russe sur la Baltique. La ville est alors un port commerçant et universitaire, peuplé de marchands, de fonctionnaires, de soldats, ouvert sur la mer et sur les marchandises qui viennent de l’est. Ce détail compte plus qu’on ne croit. L’homme qui n’a jamais voyagé loin de sa ville natale a vécu dans un lieu où le monde entier passait, et il s’est nourri toute sa vie des récits des voyageurs, des cartes, des journaux, au point d’enseigner une géographie physique pleine de précisions sur des pays qu’il ne verrait jamais.

Vue ancienne de la ville de Königsberg
Königsberg, ville natale de Kant (gravure de Merian). Wikimedia Commons, domaine public.

La famille est modeste. Le père, Johann Georg Kant, est sellier, artisan du cuir et des harnais. La mère, Anna Regina, marque profondément l’enfant par sa piété et sa simplicité ; elle meurt alors qu’il n’a que treize ans, et il en gardera une mémoire reconnaissante toute sa vie. Les Kant appartiennent au piétisme, ce courant du protestantisme luthérien qui insiste moins sur la doctrine et les rites que sur la vie intérieure, la sincérité du cœur, la conversion personnelle, le travail moral sur soi. Kant en gardera une méfiance durable envers la dévotion ostentatoire et les querelles théologiques, mais aussi un sérieux moral qui ne le quittera jamais. On entend ce sérieux dans toute la philosophie pratique, où le devoir l’emporte sur le sentiment et où l’examen de soi a plus de prix que les belles déclarations.

Le piétisme, c’est aussi l’école. Kant entre au Collegium Fridericianum, établissement piétiste où la discipline religieuse est stricte, presque étouffante. L’enfant doué y souffre de la dévotion obligée et des longues prières, et il en sortira avec l’idée que la contrainte des âmes ne produit pas la piété, mais l’hypocrisie. Retenez ce point, car il éclaire plus tard sa critique de la superstition et son insistance sur une foi qui passe par la raison libre, et non par le dressage.

L’université, et un très long apprentissage

En 1740, à seize ans, Kant entre à l’université de Königsberg, l’Albertina. Il y étudie un peu de tout, comme on faisait alors : la philosophie, les mathématiques, la physique de Newton qui commençait à conquérir l’Allemagne, la théologie qu’on attendait de lui sans qu’il s’y enferme. Il y rencontre la métaphysique dominante du moment, celle de l’école de Leibniz reprise et systématisée par Christian Wolff, dont nous reparlerons longuement, car c’est contre elle, en partie, que la pensée critique se construira. Un mot tout de suite pour fixer le vocabulaire : la métaphysique, au sens où l’entend cette école, est la science qui prétend connaître par la seule raison, sans le secours de l’expérience, les grands objets que sont l’âme, le monde dans sa totalité et Dieu. C’est ce projet-là que Kant finira par interroger jusqu’à la racine.

La mort de son père en 1746 le laisse sans ressources. Il faut gagner sa vie. Pendant près de dix ans, Kant est précepteur, ce qu’on appelait alors un Hofmeister, dans plusieurs familles de la région, chargé d’instruire les enfants de nobles ou de riches propriétaires. C’est une condition subalterne, à mi-chemin du domestique et du savant, et Kant la vivra sans illusion. Mais il observe les mœurs, fréquente des milieux qu’un fils de sellier n’aurait pas approchés, apprend à parler, à plaire, à tenir une conversation. L’homme du monde poli qu’il deviendra, l’hôte recherché de la bonne société de Königsberg, se forme là.

Ce n’est qu’en 1755 qu’il revient à l’université. Il y soutient deux thèses, obtient son doctorat, puis l’autorisation d’enseigner comme Privatdozent. Le mot mérite une explication, car il dit toute la précarité de ces années.

La chaire arrive tard, très tard. Kant la demande, on la lui refuse, on en donne d’autres à des candidats moins méritants ; il refuse même une chaire de poésie pour ne pas se détourner de la philosophie. Entre-temps, il complète ses maigres revenus comme sous-bibliothécaire de la bibliothèque royale du château. Ce n’est qu’en 1770, à quarante-six ans, qu’il obtient enfin la chaire de logique et de métaphysique de l’Albertina, poste stable et honorable qu’il occupera jusqu’à la fin. Quinze années de Privatdozent, quarante-six ans pour un poste fixe : songez à ce que cela suppose de patience, et à ce que cela dit du décalage, propre à cette vie, entre la lenteur des reconnaissances officielles et la maturation souterraine d’une pensée.

La légende de la promenade, et ce qu’elle cache

Voici l’image qui s’est imposée. Chaque après-midi, à la même heure, Kant sortait de chez lui pour sa promenade, toujours le même trajet, et les habitants de Königsberg, dit-on, réglaient leur montre sur son passage. La régularité était telle, raconte-t-on, qu’une seule fois il aurait manqué l’heure, le jour où, plongé dans la lecture de l’Émile de Rousseau, il en oublia de sortir.

L’anecdote est jolie, et sans doute embellie ; il faut la prendre au sérieux plutôt que la trouver drôle. Cette régularité n’est pas une marotte de maniaque, c’est une stratégie de santé et de travail. Kant était de constitution fragile : la poitrine étroite, l’estomac difficile, sujet aux maux de tête. Il avait compris que, pour produire une œuvre exigeante avec un corps peu vaillant, il fallait économiser ses forces, supprimer le désordre, transformer la vie en une routine qui ne consomme pas d’énergie inutile. Le lever à cinq heures, le travail du matin, les cours, le grand repas de midi pris en compagnie, la promenade, la lecture du soir, le coucher à dix heures : tout cela libère l’esprit pour la seule chose qui compte, penser.

Il y a là une leçon, presque une morale du métier. La discipline extérieure est au service d’une liberté intérieure. On range sa vie pour pouvoir déranger ses idées. Cette idée se retrouvera au cœur de la philosophie pratique, où l’autonomie, le fait de se donner à soi-même sa propre loi, n’a rien à voir avec le caprice, et tout avec une maîtrise de soi qui rend libre. Gardez ce mot d’autonomie en réserve : il reviendra souvent, et il prend ici son premier visage, celui d’une vie qui s’impose à elle-même son ordre.

Le siècle des Lumières et le règne de Frédéric

Kant n’a pas pensé hors du temps. Sa vie épouse presque exactement le siècle des Lumières allemandes, l’Aufklärung, et le long règne de Frédéric II de Prusse, dit Frédéric le Grand, de 1740 à 1786. Frédéric est un roi-philosophe à sa façon, ami de Voltaire, partisan d’une certaine tolérance religieuse, soucieux des sciences et des arts, en même temps qu’un militaire conquérant et un monarque absolu. Sous lui, la Prusse devient une puissance, et un espace où l’on peut, dans certaines limites, penser et publier avec moins de crainte qu’ailleurs.

Portrait de Frédéric II de Prusse
Frédéric II de Prusse, sous le règne duquel Kant pense les Lumières. Anton Graff, via Wikimedia Commons (domaine public).

Cette atmosphère, Kant l’a respirée et théorisée. En 1784, dans un court texte célèbre, Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ?, il répond à une question que tout le monde se posait alors. Sa réponse tient en une formule devenue un mot d’ordre.

Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de minorité dont il est lui-même responsable. La minorité, c’est l’incapacité de se servir de son propre entendement sans la conduite d’un autre. Et cette minorité est de notre faute quand sa cause ne tient pas à un manque d’entendement, mais à un manque de décision et de courage. Sapere aude. Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières. (Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ?, Ak. VIII)

Un mot sur la formule latine, car elle n’est pas de Kant. Sapere aude, « ose savoir » ou « aie le courage de savoir », vient du poète romain Horace, qui s’en servait dans un tout autre contexte. Kant la reprend et lui donne le sens d’un programme. Tout Kant est déjà là, en germe. Penser par soi-même n’est pas un don, c’est un courage, une décision, presque un devoir moral. La paresse et la lâcheté, dit-il dans la suite du texte, sont les vraies causes de la servitude des esprits, plus que la tyrannie des maîtres. Et le même texte salue son époque comme le siècle de Frédéric, un temps où le souverain laisse à chacun la liberté de se servir publiquement de sa raison en matière religieuse. La biographie et la philosophie se touchent ici : l’homme qui prêche l’autonomie de la pensée a vécu sous un régime qui la permettait juste assez pour la rendre concevable, pas encore pour la rendre facile.

Il faut ajouter, par honnêteté, que la marge fut étroite et qu’elle se referma. À la mort de Frédéric II, son successeur Frédéric-Guillaume II et son ministre Wöllner durcissent la censure religieuse. Kant publie en 1793 La religion dans les limites de la simple raison ; après la seconde édition de l’ouvrage, en 1794, il reçoit l’ordre royal de ne plus rien écrire ni enseigner sur les matières de foi. Il obéit, mais avec une réserve calculée, en s’engageant comme « très fidèle sujet de Votre Majesté », formule dont il s’estimera délié à la mort du roi, survenue en 1797. L’apôtre du Sapere aude a donc connu, dans sa propre vie, la pression du pouvoir sur la liberté de penser. Sa prudence ne fut pas de la couardise, mais le calcul d’un homme qui voulait pouvoir parler encore, le moment venu.

Le savant avant le critique

On oublie souvent que, avant d’être le philosophe des Critiques, Kant fut un homme de science reconnu. Le chapitre suivant y reviendra en détail, mais il faut le noter dès maintenant pour ne pas se faire une fausse image du personnage. Dès 1755, il publie une Histoire générale de la nature et théorie du ciel, où il propose une hypothèse hardie sur la formation du système solaire à partir d’une nébuleuse de matière en rotation, idée que l’astronome Laplace retrouvera plus tard de son côté, et que l’on désigne aujourd’hui encore comme l’hypothèse de Kant-Laplace. Kant a écrit sur les tremblements de terre, sur les vents, sur le vieillissement de la Terre, sur la rotation du globe. Cet esprit-là, nourri de Newton, attaché à l’observation et au calcul, n’a rien d’un rêveur de cabinet. C’est important : la philosophie critique ne vient pas d’un homme qui méprise la science, mais d’un homme qui la respecte au point de vouloir comprendre exactement pourquoi elle est solide, et pourquoi la métaphysique, elle, ne l’est pas.

Pourquoi si tard

Voilà donc la situation au seuil des années 1780. Un professeur d’une soixantaine d’années, connu localement, estimé, sans œuvre majeure publiée depuis longtemps, dont on aurait pu croire la carrière achevée. Et c’est alors, en 1781, que paraît la Critique de la raison pure, suivie en 1788 de la Critique de la raison pratique et en 1790 de la Critique de la faculté de juger. Trois livres en moins de dix ans, qui refondent la théorie de la connaissance, la morale et l’esthétique. Une explosion tardive.

Comment expliquer ce retard, et cette soudaineté ? Une part de la réponse tient à la décennie de silence, entre 1770 et 1781, dont parlera le chapitre suivant : Kant cherche, échoue, recommence, mûrit en secret le grand renversement. Mais une autre part tient à tout ce qui précède. Le savant newtonien, le métaphysicien formé chez Wolff, le moraliste piétiste, le lecteur de Rousseau et de Hume, l’homme discipliné qui a appris à économiser ses forces, tout cela converge. La vie réglée n’était pas une parenthèse avant l’œuvre, elle en était la condition. On n’écrit pas la Critique de la raison pure dans le désordre.

Les trois questions, fil de toute l’œuvre

Reste à donner le fil qui tiendra ensemble les vingt chapitres de ce cours. Kant lui-même nous le fournit, presque à la fin de la Critique de la raison pure, dans la section qu’il appelle le Canon de la raison pure. (Un mot sur les références : on cite Kant par la pagination des deux éditions originales de son vivant, A pour celle de 1781, B pour celle de 1787, ce qui permet de retrouver un passage dans n’importe quelle édition. Vous verrez ces sigles tout au long du cours.) Dans ce Canon, il ramène l’intérêt entier de la raison, théorique et pratique, à trois questions.

Tout l’intérêt de ma raison, aussi bien spéculatif que pratique, se concentre dans les trois questions que voici. Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? (Critique de la raison pure, Canon de la raison pure, A 805 / B 833)

Ces trois questions ne sont pas un ornement. Elles dessinent l’architecture de toute l’œuvre, et donc de ce cours. La première, que puis-je savoir, est purement spéculative, dit Kant : c’est la question de la connaissance, de ses pouvoirs et de ses limites, à laquelle répond la première Critique. La deuxième, que dois-je faire, est purement pratique, c’est-à-dire morale : c’est la question de l’action juste, à laquelle répondent les Fondements de la métaphysique des mœurs et la Critique de la raison pratique. La troisième, que m’est-il permis d’espérer, est à la fois pratique et théorique : Kant précise même que la part pratique y sert de fil conducteur pour répondre à la part théorique. Elle touche au bonheur, à la liberté, à Dieu, à l’immortalité, ces objets que la raison ne peut pas connaître mais qu’elle a, dit Kant, le droit d’espérer si elle agit comme elle doit.

Plus tard, dans ses cours de logique, Kant ajoutera une quatrième question qui résume les trois autres : qu’est-ce que l’homme. Nous y reviendrons au chapitre 18, car c’est elle qui noue la connaissance, la morale et l’espérance dans une même interrogation sur notre condition. Pour l’instant, retenez les trois premières comme une boussole.

La questionSon domaineL’œuvre qui y répond
Que puis-je savoir ?La connaissance et ses limites (théorique)Critique de la raison pure (1781, 1787)
Que dois-je faire ?L’action et la loi morale (pratique)Fondements (1785), Critique de la raison pratique (1788)
Que m’est-il permis d’espérer ?Le souverain bien, la foi rationnelleAboutissement des deux premières, religion
(Plus tard) Qu’est-ce que l’homme ?La synthèse des trois précédentesAnthropologie, ensemble de l’œuvre

Regardez ce tableau comme le plan de tout ce qui suit. Les chapitres 4 à 12 travaillent la première question, les chapitres 13 et 14 la deuxième, le tout débouche sur la troisième, et les facultés esthétique et téléologique, aux chapitres 15 et 16, jettent un pont entre les deux mondes que la connaissance et la morale avaient séparés.

Une fin à la mesure d’une vie

Königsberg lui fit des funérailles considérables, la ville entière suivit le cortège, comme si elle prenait soudain la mesure de l’homme qui avait passé sa vie entre ses murs. Près de sa sépulture seront gravées, plus tard, les lignes les plus célèbres de la Critique de la raison pratique, sur le ciel étoilé au-dessus de nous et la loi morale en nous, deux choses qui, disait-il, remplissent l’âme d’une admiration et d’un respect toujours nouveaux. Nous les retrouverons au chapitre 14. Pour l’instant, elles disent l’essentiel d’une vie : un regard tourné vers l’ordre du monde, et un autre vers l’ordre du devoir.

La vie de Kant et le rythme de son oeuvre. Près de trente ans de travaux savants et une longue décennie de silence précèdent l'explosion critique des années 1780.
La vie de Kant et le rythme de son oeuvre. Près de trente ans de travaux savants et une longue décennie de silence précèdent l'explosion critique des années 1780.

Nous savons maintenant qui était Kant et d’où il vient. Mais nous l’avons pris au moment de sa gloire tardive, comme si la Critique de la raison pure avait surgi toute armée. Ce serait fausser l’histoire. Avant 1781, il y a un autre Kant, savant et métaphysicien, qui croit longtemps des choses que le Kant critique rejettera. Le chapitre suivant remonte à cette période précritique, jusqu’à la Dissertation de 1770 et à la longue décennie de silence où se prépare, en secret, le grand renversement.

Chapitre 2. Avant la Critique : le savant, le sceptique, le tournant de 1770

Niveau : intermédiaire

Au chapitre précédent, nous avons laissé Kant au seuil de sa chaire, obtenue tard, en 1770, après des années de précariat universitaire et une vie déjà bien réglée. On a vu un homme dont toute la jeunesse semble préparer un sursaut tardif. Mais ce serait une erreur de croire que rien ne se passe avant la première grande Critique. Le Kant qui publie en 1781 la Critique de la raison pure a cinquante-sept ans et près de trente ans d’écrits derrière lui. Il a été un astronome de cabinet, un physicien, un professeur de presque tout, et un polémiste discret. On l’oublie parce que le monument de 1781 écrase le reste. C’est dommage, car on ne comprend pas vraiment le geste critique si on ne voit pas d’où il vient, ni contre quoi il se retourne, à commencer par les illusions de Kant lui-même.

Ce chapitre raconte cette préhistoire. Un savant newtonien d’abord, qui croit pouvoir expliquer la formation des étoiles par les seules lois de la mécanique. Un héritier de la métaphysique de l’école, celle de Leibniz transmise par Wolff, qui domine alors toutes les universités allemandes. Puis un ironiste, qui se moque d’un visionnaire suédois et, du même coup, des métaphysiciens. Et enfin l’auteur d’une Dissertation, en 1770, qui pose une distinction décisive sans encore en mesurer toute la portée. Entre cette Dissertation et la Critique, dix ans de silence presque complet. Ce silence n’est pas une panne. C’est le travail.

Une remarque de méthode avant d’entrer dans le détail. Quand on cite Kant avec sérieux, on renvoie à l’édition de référence de ses œuvres complètes, l’édition de l’Académie de Berlin, qu’on abrège en Ak. suivi d’un numéro de tome en chiffres romains. Les Rêves d’un visionnaire, que nous lirons de près, occupent le tome II de cette édition. Inutile de retenir les numéros par cœur ; il suffit de savoir que ce sigle Ak. n’est pas un ornement, c’est la trace d’une vérification possible.

Le savant newtonien et les étoiles

Commençons par le moins connu. En 1755, Kant a trente et un ans, il n’est même pas encore professeur, et il publie un livre au titre démesuré, l’Histoire générale de la nature et théorie du ciel. Il y propose une hypothèse qui ferait pâlir un astrophysicien d’aujourd’hui par son audace. Le système solaire, dit Kant, ne vient pas d’un coup de la main d’un horloger divin. Il s’est formé tout seul, par les seules lois de la mécanique de Newton, à partir d’une nébuleuse de matière diffuse qui, sous l’effet de l’attraction et d’une force de répulsion, s’est condensée, mise à tourner, aplatie en disque, puis agglomérée en astres. Et il étend l’idée à toute l’histoire de l’univers, qui se construit et se défait sans fin, île par île, dans une durée sans bornes.

Arrêtons-nous une seconde sur un mot qui va revenir tout au long du cours, celui de nébuleuse. Une nébuleuse, c’est un nuage de gaz et de poussière diffus, sans contour net, étalé dans l’espace. L’intuition de Kant, c’est qu’un tel nuage n’a pas besoin d’une intervention extérieure pour s’organiser : la gravitation suffit à le rassembler peu à peu, et la rotation à lui donner sa forme de disque. C’est ce qu’on appellera l’hypothèse de la nébuleuse, ou hypothèse nébulaire.

Cette hypothèse, on l’appellera plus tard la théorie de Kant et Laplace, parce que le grand mathématicien français Pierre-Simon de Laplace y reviendra de façon plus rigoureuse en 1796, dans son Exposition du système du monde, sans avoir lu Kant. Les deux hommes sont parvenus séparément à la même idée, et c’est pourquoi elle porte leurs deux noms. Une version modifiée de cette hypothèse reste d’ailleurs, aujourd’hui encore, le modèle admis de la formation des systèmes planétaires. Retenez surtout l’esprit du geste. Le jeune Kant fait confiance aux lois de la nature pour rendre compte de l’ordre du monde, sans appeler Dieu à la rescousse à chaque étape. C’est un esprit de science, formé à Newton, qui croit que la raison peut expliquer beaucoup. Cette confiance, il ne la perdra jamais tout à fait. Mais il apprendra à lui poser des bornes, et c’est cela qui fera de lui le philosophe critique.

Il faut tenir ce point fermement, parce qu’il dissipe d’avance un malentendu tenace. La philosophie de Kant n’est pas une machine à interdire la science. C’est l’inverse. Kant a d’abord pratiqué la science, il en connaît la puissance par expérience, et c’est précisément parce qu’il y croit qu’il voudra comprendre ce qui la fonde et ce qui la distingue de la métaphysique bavarde. La question de toute la Critique, comment une physique pure, c’est-à-dire une connaissance de la nature à la fois universelle et nécessaire, est-elle possible, est posée par quelqu’un qui a fait de la physique pour de bon.

L’école de Leibniz et de Wolff

À côté du savant, il y a l’universitaire. Et là, l’air qu’on respire dans les facultés allemandes du milieu du dix-huitième siècle a un nom, c’est la philosophie de l’école, le rationalisme de Christian Wolff qui systématise et scolarise l’héritage de Leibniz.

Un mot sur ces deux noms, car ils reviendront. Leibniz est le grand philosophe du dernier tiers du dix-septième siècle, inventeur, entre autres, de l’idée que le monde est fait de substances simples et que tout y est régi par le principe de raison suffisante. Wolff, une génération plus tard, transforme cette pensée vivante en un système d’enseignement, ordonné, numéroté, qu’on apprend dans les manuels. C’est ce système, plus que Leibniz lui-même, que Kant a sous les yeux. On enseigne que la raison seule, par le pur jeu des concepts et le principe de raison suffisante, peut connaître la structure du réel. Le principe de raison suffisante, justement, est la pièce maîtresse de cet édifice : il pose que rien n’existe ni n’arrive sans qu’il y ait une raison pour qu’il en soit ainsi plutôt qu’autrement. À partir de ce seul principe, la métaphysique de l’école se présente comme une science déductive, qui démontre l’existence de Dieu, la simplicité de l’âme, l’harmonie du monde, à la manière dont la géométrie démontre ses théorèmes. Tout cela sans sortir de l’esprit, sans aucun contrôle par l’expérience.

Kant est formé là-dedans, il en garde le goût de l’ordre, des distinctions nettes, de l’architecture des concepts. Mais quelque chose, peu à peu, ne passe plus. Comment la pensée pure pourrait-elle, en tournant ses propres rouages, garantir qu’elle atteint les choses ? D’où lui viendrait ce pouvoir de connaître Dieu ou l’âme sans jamais en avoir la moindre expérience ? Le doute mûrit lentement. Il prend d’abord la forme la plus efficace qui soit contre une prétention trop grande, la moquerie.

Les Rêves d’un visionnaire, ou la métaphysique tournée en dérision

En 1766 paraît un petit livre étrange, au titre déjà ironique, Rêves d’un visionnaire éclaircis par les rêves de la métaphysique. Le titre, à lui seul, contient toute la stratégie du livre : il met sur le même plan les rêves d’un illuminé et les raisonnements d’un métaphysicien. La cible affichée est Emanuel Swedenborg, un savant suédois respectable, ingénieur des mines et naturaliste, devenu sur le tard voyant, et qui prétendait communiquer avec les esprits, voir l’autre monde, recevoir des nouvelles des morts. Kant rapporte ses visions, examine quelques anecdotes troublantes, puis les démonte une à une avec un sérieux feint qui rend l’effet comique. Le rêveur, le fanatique, en allemand le Schwärmer, croit voir dans son cerveau enfiévré des formes spirituelles qu’il prend pour des réalités. (Le mot allemand Schwärmer, difficile à traduire, désigne celui qui s’exalte, qui s’enflamme pour des visions ; on le rendrait aujourd’hui par illuminé ou exalté.)

Mais le vrai trait de génie du livre est ailleurs, dans son sous-titre. Si Swedenborg rêve, dit Kant en substance, le métaphysicien de l’école ne fait pas mieux. Lui aussi bâtit des mondes invisibles à partir de purs concepts, sans aucun moyen de vérifier quoi que ce soit. Le voyant et le métaphysicien sont deux espèces du même genre, des constructeurs de châteaux en l’air. Kant le dit avec une cruauté souriante.

La philosophie que nous avons fait passer devant nous était, tout autant, un conte de fées venu du pays de cocagne de la métaphysique. Pourquoi donc serait-il plus glorieux de se laisser tromper par la confiance aveugle dans les raisons apparentes de la raison que par la croyance imprudente accordée à des récits mensongers ? (Rêves d’un visionnaire, Ak. II)

L’image du pays de cocagne, de ce Schlaraffenland allemand où les rivières coulent de lait et où les maisons sont en pain d’épice, dit tout. La métaphysique dogmatique est un pays imaginaire où l’esprit s’offre tous les plaisirs qu’il veut, parce qu’il ne se heurte à rien. Précisons ce mot de dogmatique, qui reviendra sans cesse : est dogmatique, au sens de Kant, toute pensée qui affirme des vérités sur le réel sans avoir d’abord examiné si la raison a le droit de les affirmer. Le dogmatique avance sans s’être demandé jusqu’où il a le droit d’aller. Le voyant et le philosophe se valent donc. C’est une première ironie critique, et déjà l’idée maîtresse pointe : la connaissance a besoin d’un contrôle qui vienne du dehors, de l’expérience, faute de quoi elle invente.

Plus loin, à la fin du livre, Kant esquisse même une formule qui annonce de façon stupéfiante son œuvre future. Il se demande à quoi sert vraiment la métaphysique, et il répond qu’elle a un usage qu’on ne soupçonne pas, le plus important et le plus tardif à découvrir.

La métaphysique est une science des limites de la raison humaine ; et comme un petit pays a toujours beaucoup de frontières, et qu’il vaut mieux, en somme, bien connaître et bien tenir ses possessions que de partir à l’aveugle à la conquête, cette utilité de ladite science est la plus méconnue et en même temps la plus importante, et on ne l’atteint d’ailleurs qu’assez tard, après une longue expérience. (Rêves d’un visionnaire, Ak. II)

Lisez cette phrase deux fois. Une science des limites de la raison humaine. C’est, presque mot pour mot, le programme de la Critique de la raison pure, quinze ans avant qu’elle ne paraisse. Le petit pays bien tenu plutôt que les conquêtes au hasard, c’est déjà la modestie critique opposée à l’arrogance dogmatique. En 1766, Kant a la formule juste. Ce qui lui manque, ce sont les moyens de la démontrer rigoureusement, et c’est cela qu’il va chercher pendant quinze ans.

1770, la Dissertation et la grande coupure

Cette même année 1770, Kant obtient enfin sa chaire de logique et de métaphysique à l’université de Königsberg, sa ville natale, qu’il ne quittera pour ainsi dire jamais. Pour l’occasion, comme l’usage l’exige, il soutient une dissertation inaugurale rédigée en latin, La forme et les principes du monde sensible et du monde intelligible (en latin, De mundi sensibilis atque intelligibilis forma et principiis). Le mot dissertation peut tromper aujourd’hui : il ne s’agit pas d’un exercice scolaire, mais du texte savant qu’un professeur soutenait et défendait publiquement pour entrer en fonction. C’est un texte charnière, le pivot entre le Kant d’avant et le Kant de la Critique. Il y trace une distinction qui ne le quittera plus, celle de deux mondes ou plutôt de deux usages de l’esprit.

D’un côté, le monde sensible, ce que nous connaissons par les sens. Et Kant fait là un pas immense. L’espace et le temps, dit-il, ne sont pas des choses qui existeraient hors de nous, ni des relations réelles entre les objets. Ce sont des formes de notre sensibilité, c’est-à-dire des cadres a priori dans lesquels nous recevons forcément tout ce qui nous est donné. Arrêtons-nous sur cette expression a priori, qui sera centrale dans tout le cours : est a priori ce qui ne vient pas de l’expérience mais la précède et la rend possible, ce que l’esprit apporte de lui-même avant toute rencontre avec les choses. Dire que l’espace et le temps sont des formes a priori, c’est dire ceci : nous ne percevons jamais le temps ou l’espace comme on perçoit un objet posé devant nous, mais nous percevons tout dans le temps et dans l’espace, parce que c’est ainsi qu’est faite notre faculté de recevoir. Cette thèse, l’idéalité de l’espace et du temps, passera presque telle quelle dans l’Esthétique transcendantale, la première grande section de la Critique de 1781. Sur ce point, le Kant de 1770 a déjà raison.

De l’autre côté, le monde intelligible, ce que l’entendement pur penserait par ses seuls concepts, sans le secours des sens. (L’entendement, chez Kant, c’est la faculté de penser au moyen de concepts, à distinguer de la sensibilité, qui se contente de recevoir.) Et c’est ici que la Dissertation reste prisonnière de l’ancienne métaphysique. Kant tient encore que l’entendement, par ses concepts purs, atteint les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes, leur réalité nue. La sensibilité nous donnerait les apparences, l’entendement pur nous donnerait l’être. Il croit donc encore à une connaissance purement intellectuelle du réel, séparée de toute expérience. C’est exactement la prétention qu’il avait moquée chez les autres quatre ans plus tôt, et qu’il n’a pas encore aperçue chez lui-même sous cette forme. Voilà toute l’ironie de 1770 : le railleur des illusions métaphysiques en conserve une, la plus grosse, sans la voir.

Voici un tableau pour fixer ce que 1770 pose, et ce que 1781 va en faire.

Selon la Dissertation de 1770Monde sensibleMonde intelligible
Faculté en jeula sensibilité, faculté de recevoirl’entendement pur, faculté de concevoir
Formes ou moyensl’espace et le temps, formes a prioriles concepts purs (cause, substance, etc.)
Ce qu’on prétend atteindreles phénomènes, les choses comme elles nous apparaissentles choses telles qu’elles sont en elles-mêmes
Verdict de Kant en 1770connaissance valable, mais seulement des apparencesconnaissance valable du réel par le seul entendement
Sort en 1781maintenu, c’est l’Esthétique transcendantalerejeté, l’entendement seul ne connaît rien hors de l’expérience

Lisez la dernière ligne. Tout le drame de la décennie suivante tient dans ce contraste. La colonne de gauche survit. La colonne de droite s’effondre. Le Kant critique gardera l’idée que l’espace et le temps sont nos formes, et abandonnera l’idée que l’entendement pur, livré à lui-même, connaît quoi que ce soit. Les concepts purs, il les gardera aussi, les fameuses catégories dont nous reparlerons longuement, mais il leur retirera tout droit de s’appliquer au-delà de l’expérience possible. C’est un renversement énorme : ce qui était, en 1770, la voie royale vers le réel devient, en 1781, une porte fermée.

La grande séparation de 1770. Kant distingue déjà le monde sensible du monde intelligible, mais croit encore que l'entendement pur connaît le second. La Critique le démentira.
La grande séparation de 1770. Kant distingue déjà le monde sensible du monde intelligible, mais croit encore que l'entendement pur connaît le second. La Critique le démentira.

La décennie du silence

Après 1770, Kant publie très peu. Onze années presque vides, où ses contemporains se demandent ce qu’est devenu ce professeur brillant qui ne donne plus rien à lire. C’est ce que les commentateurs ont fini par appeler la décennie du silence, ou décennie silencieuse. On sait, par sa correspondance, qu’il travaille à un grand ouvrage qu’il annonce comme imminent, année après année, sans qu’il paraisse. Ce n’est ni de la paresse ni un blocage. C’est qu’il a aperçu un problème énorme, et qu’il ne veut pas le contourner.

Le problème, on peut le formuler ainsi. Si l’espace et le temps sont seulement nos formes, alors nous ne connaissons jamais les choses en elles-mêmes par les sens, c’est entendu. Mais que se passe-t-il du côté de l’entendement pur ? La Dissertation prétendait qu’il atteint, lui, le réel en soi. Or de quel droit ? Comment un concept né dans mon esprit, comme celui de cause ou de substance, pourrait-il s’accorder par avance avec un objet qui ne dépend pas de moi ? Tant que je perçois, je comprends que la chose se plie à mes formes, puisque c’est moi qui la reçois. Mais l’entendement pur ne reçoit rien, il ne fait que penser. Comment garantir qu’il pense vrai ?

C’est exactement la question que Kant pose, dans une lettre célèbre à son ancien élève Marcus Herz, datée du 21 février 1772. Il la résume par une formule limpide : sur quoi se fonde le rapport de ce que nous appelons en nous représentation à l’objet ? Et il ajoute que la réponse à cette seule question contient la clé de tout le secret de la métaphysique restée jusque-là obscure. Mesurons la difficulté. Pour les représentations sensibles, la réponse est claire : l’objet affecte mes sens, et ma représentation lui ressemble parce qu’elle en vient. Pour les concepts purs, il n’y a plus rien qui affecte mes sens, et pourtant Kant veut qu’ils valent pour des objets. Comment un concept que mon esprit produit tout seul pourrait-il s’accorder avec une chose qu’il n’a pas reçue ? Cette énigme, c’est le germe de la déduction transcendantale, le morceau le plus difficile de la Critique, auquel nous arriverons plus tard dans le cours. La réponse mûrit lentement, et elle retourne la Dissertation comme un gant. L’entendement pur seul ne connaît rien. Ses concepts ne valent que pour des objets de l’expérience possible, jamais pour des choses en soi.

Quand enfin paraît la Critique de la raison pure, en 1781, c’est cette idée qui en fait le cœur. La sensibilité sans l’entendement est aveugle, l’entendement sans la sensibilité est vide, et la connaissance ne naît que de leur rencontre. Le monde intelligible de 1770, ce royaume où l’entendement pur connaissait les choses en soi, devient le territoire interdit de la métaphysique, celui que la raison ne peut explorer sans s’égarer. Ce que Kant moquait chez Swedenborg et chez Wolff, le voyage dans des mondes que l’esprit ne peut atteindre, il le refuse maintenant à l’entendement lui-même. La rigueur s’est retournée contre son propre auteur, et c’est précisément cela qui fait un philosophe critique.

Pourquoi cette préhistoire compte

On pourrait croire que tout cela ne regarde que les historiens, et qu’on peut entrer dans la Critique sans connaître le Kant d’avant. Ce serait perdre beaucoup. Trois fils, au moins, partent d’ici et traversent toute l’œuvre.

Le premier, c’est la confiance dans la science. Le savant des nébuleuses ne disparaît pas. Quand Kant demandera comment la physique pure est possible, il ne joue pas, il sait de quoi il parle. La Critique n’est pas dirigée contre Newton, elle est faite pour Newton, pour lui assurer le fondement de nécessité que Hume menaçait, comme nous le verrons au chapitre suivant.

Le deuxième, c’est l’ironie contre la métaphysique sans contrôle. Le moqueur de 1766 deviendra le juge de 1781, mais le geste est le même, refuser à la pensée le droit de connaître ce dont elle n’a aucune expérience. La grande Dialectique transcendantale, cette partie de la Critique où Kant démonte une à une les prétendues preuves de l’existence de Dieu et de l’immortalité de l’âme, est en germe dans la raillerie adressée au visionnaire.

Le troisième, c’est la distinction du sensible et de l’intelligible elle-même. Elle reste, mais transformée. Kant gardera deux mondes, ou plutôt deux points de vue sur le même monde, le phénomène et la chose en soi. Le phénomène, c’est la chose telle qu’elle nous apparaît, sous nos formes ; la chose en soi, c’est ce qu’elle serait indépendamment de nous, et que nous ne connaîtrons jamais. Seulement il ne dira plus que nous connaissons l’intelligible. Nous pouvons le penser, jamais le connaître. Cette nuance, fragile en apparence, est la clé de tout l’idéalisme transcendantal, et elle naît du repentir de la Dissertation.

Reste une dette que Kant n’a pas encore reconnue à ce stade, et qui va précipiter tout le mouvement. S’il a fini par soupçonner les prétentions de la raison pure, c’est en grande partie parce qu’un philosophe écossais l’a réveillé, dit-il lui-même, de son sommeil dogmatique en frappant au point le plus sensible, la notion de cause. Avant de suivre Kant dans la Critique, il faut donc passer par les deux grands héritages dont il sort, le rationalisme et l’empirisme, et par le coup de tonnerre que fut, pour lui, la lecture de David Hume. C’est l’objet du chapitre suivant.

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  • Chapitre 3. Deux héritages et un coup de tonnerre
  • Chapitre 4. La question qui commande tout le reste
  • Chapitre 5. Le renversement : et si le monde se réglait sur nous
  • Chapitre 6. L’espace, le temps, et le miracle des mathématiques
  • Chapitre 7. Les douze outils de l’entendement
  • Chapitre 8. Le coeur du livre : de quel droit les catégories valent-elles
  • Chapitre 9. Du concept à l’expérience : schèmes, principes, et la preuve du monde extérieur
  • Chapitre 10. Quand la raison se prend à son propre piège
  • Chapitre 11. Les quatre antinomies, ou la raison en procès contre elle-même
  • Chapitre 12. Dieu au tribunal de la raison
  • Chapitre 13. La seule chose bonne sans réserve
  • Chapitre 14. Se donner à soi-même sa loi
  • Chapitre 15. Le goût, ou l’accord sans concept
  • Chapitre 16. Le sublime, le génie, et l’énigme du vivant
  • Chapitre 17. Le droit, l’histoire et la paix entre les peuples
  • Chapitre 18. Le mal, la liberté, et ce qu’est l’homme
  • Chapitre 19. Dans l’atelier des interprètes
  • Chapitre 20. Après Kant : ce qu’il a rendu impossible et nécessaire

Les sources se retrouvent dans la bibliographie de Kant.

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