Noèse

Montesquieu

Montesquieu, le cours complet

L'esprit des lois, la nature et le principe des gouvernements (vertu, honneur, crainte), et la grande idée : pour qu'on n'abuse pas du pouvoir, il faut que le pouvoir arrête le pouvoir.

Aperçu gratuit · 12 chapitres · 230 min · abonnement requis pour la suite

On entre dans Montesquieu comme dans un cabinet de naturaliste, encombré de récits de voyage, de lois romaines, de coutumes étranges venues de Perse, du Japon ou de la Virginie. Mais ce désordre apparent obéit à une seule idée, simple et révolutionnaire : les lois ne tombent pas du ciel et ne sortent pas du caprice d’un prince, elles ont des causes, elles forment un système, et ce système peut s’étudier comme on étudie la nature. Montesquieu ne demande pas d’abord si une loi est juste ou injuste ; il demande pourquoi elle est ce qu’elle est, pour ce peuple-là, sous ce climat, dans ce gouvernement. C’est le geste qui fait de lui l’un des fondateurs de la science politique et de la sociologie, près d’un siècle avant que le mot existe.

Ce cours suit l’oeuvre de bout en bout, du moment où l’on ne sait rien de Montesquieu jusqu’aux débats des spécialistes. Vous n’avez besoin d’aucune connaissance préalable. Chaque chapitre indique son niveau, de débutant à expert, et l’on monte doucement. Le grand livre, De l’esprit des lois (1748), est divisé en trente et un livres eux-mêmes découpés en chapitres souvent très courts ; on les désignera ici par leur numéro de livre et de chapitre, comme « livre XI, ch. VI » pour le chapitre célèbre sur la constitution d’Angleterre, afin que vous puissiez retrouver chaque passage dans n’importe quelle édition.

Les loix, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ; &, dans ce sens, tous les êtres ont leurs loix. (De l’esprit des lois, livre I, ch. I)

Cette phrase, la toute première du livre, contient tout le programme. Une loi est un rapport, c’est-à-dire une relation nécessaire entre des choses, et non un ordre arbitraire. Comprendre une loi, ce sera donc démêler le réseau de relations qui la rendent nécessaire : la forme du gouvernement, le climat, le terrain, le commerce, la religion, les moeurs. Cet ensemble de rapports, Montesquieu lui donne un nom, et c’est le titre de son livre : l’esprit des lois.

On a voulu rendre ce parcours clair et vivant. Vous trouverez des exemples concrets, des encarts qui signalent un piège ou ramassent le fil, et de nombreuses citations vérifiées sur le texte original. À la fin, un glossaire et des repères chronologiques vous serviront de boussole. Un avertissement d’honnêteté, capital pour ce cours : De l’esprit des lois compte trente et un livres, et le corpus dont nous disposons n’en contient que six, lus mot à mot : le livre I (la loi en général), le livre II (la nature des trois gouvernements), le livre III (leur principe), le livre XI (la liberté et la séparation des pouvoirs), le livre XIV (le climat) et le livre XV (l’esclavage). Toutes les citations de l’Esprit des lois données ici, dans l’orthographe d’époque de l’édition Nourse de 1772, viennent de ces six livres et ont été contrôlées sur le texte. Pour les vingt-cinq autres livres, on situera l’idée et l’enjeu sans jamais citer ce qu’on n’a pas lu, et on le signalera clairement. Les Lettres persanes (1721) sont citées d’après une sélection de treize lettres également vérifiées.

Le chemin se fait en trois temps. D’abord l’homme et la grande méthode, la vie, le regard de naturaliste et la définition de la loi, des chapitres un à quatre. Puis le coeur politique de l’oeuvre, le principe des régimes, la liberté et la séparation des pouvoirs, des chapitres cinq à huit. Enfin les causes physiques et la postérité, le climat, l’esclavage, la modération, le regard persan et l’héritage, des chapitres neuf à douze. Suivez l’ordre ou entrez par où vous voulez, chaque chapitre se tient aussi seul.


Première partie · L'homme, le regard et la grande méthode

Chapitre 1. Un président au travail : la vie de Montesquieu

Niveau : débutant

Avant d’entrer dans la pensée, il faut connaître l’homme, et chez Montesquieu l’homme éclaire l’oeuvre d’une lumière inattendue. On imagine volontiers le philosophe des Lumières en pamphlétaire enflammé, en adversaire déclaré de l’ordre établi. Montesquieu est tout le contraire : un magistrat, un propriétaire terrien, un noble de province, un homme posé qui a passé sa vie entre ses vignes, sa bibliothèque et les académies. Et c’est précisément ce tempérament d’observateur patient, cette absence de fièvre, qui lui a permis d’inventer une manière entièrement neuve de regarder la société. Le révolutionnaire de la pensée politique fut, dans sa vie, un conservateur tranquille. Commençons donc par là, par le château, par la robe de magistrat et par les vingt années de travail qui ont produit le grand livre.

Une précaution de lecture, d’abord, pour ce chapitre comme pour tout le cours. La biographie n’est pas ici une simple galerie de dates : elle sert à comprendre pourquoi cet homme-là, et peut-être lui seul, pouvait écrire De l’esprit des lois. Chaque épisode de sa vie laisse une trace dans sa méthode. La noblesse de robe lui donne son attachement aux corps intermédiaires ; la passion des sciences naturelles, son regard de chercheur de causes ; le grand voyage européen, son matériau comparatif ; la lenteur même de son travail, sa prudence de jugement. Suivre la vie, c’est donc déjà entrer dans la pensée par la porte la plus concrète.

Un baron de robe en Guyenne

Charles-Louis de Secondat naît le 18 janvier 1689 au château de La Brède, près de Bordeaux, dans une famille de la noblesse de robe, c’est-à-dire une noblesse qui doit son rang non aux armes mais aux charges de justice. Ce détail compte pour toute la suite : Montesquieu appartient à ce monde des parlements, ces grandes cours souveraines qui rendaient la justice au nom du roi mais qui se vivaient aussi comme des gardiens des lois fondamentales du royaume, capables de freiner l’absolutisme royal. Toute sa philosophie politique portera la marque de cette appartenance : la défense des corps intermédiaires, la méfiance envers le pouvoir d’un seul, l’amour d’une monarchie tempérée par la loi.

Il faut prendre la mesure de ce que signifie « noblesse de robe ». Sous l’Ancien Régime, on distinguait la vieille noblesse d’épée, héritière des chevaliers, et cette noblesse plus récente qui tenait son rang de l’achat et de l’exercice des grandes charges judiciaires. Les présidents et conseillers des parlements y figuraient au premier rang. Or les treize parlements du royaume (Paris, Bordeaux, Toulouse, Rennes et les autres) n’étaient pas seulement des cours de justice : ils enregistraient les édits royaux, et ils s’arrogeaient le droit de « remontrer » au roi, c’est-à-dire de différer l’enregistrement d’une loi qu’ils jugeaient contraire aux usages du royaume. Ce droit de remontrance était la forme concrète, sous Louis XIV puis Louis XV, d’une résistance possible à la volonté du prince. Montesquieu a grandi et travaillé dans ce milieu : quand il théorisera plus tard les pouvoirs intermédiaires, subordonnés et dépendants, comme la nature même de la monarchie, il ne fera que penser philosophiquement le monde où il a vécu. Le parlement de Bordeaux est l’expérience première dont sortira la théorie.

Le château de La Brède lui-même n’est pas un décor anodin. Forteresse médiévale entourée de douves, au milieu des vignes du Bordelais, il est le centre d’un domaine que Montesquieu administrera toute sa vie et dont les revenus, tirés du vin, lui assureront l’indépendance matérielle nécessaire à une carrière d’écrivain. Un homme qui vit de ses terres ne dépend ni d’un mécène, ni d’une pension royale, ni de la vente de ses livres : il peut écrire ce qu’il pense. Cette indépendance économique du propriétaire foncier est l’une des conditions silencieuses de la liberté de ton de l’oeuvre.

Il fait de solides études chez les Oratoriens, puis du droit à Bordeaux et à Paris. En 1715, il épouse Jeanne de Lartigue, une protestante qui lui apporte une belle dot et qui administrera les terres avec rigueur pendant qu’il voyage et écrit. L’année suivante, en 1716, il hérite de son oncle à la fois le nom de Montesquieu, le titre de baron, une fortune, et la charge de président à mortier au parlement de Bordeaux. Le voici donc, à vingt-sept ans, magistrat de haut rang, présidant l’une des chambres d’une cour souveraine. Le « président au travail » de notre titre, c’est lui. Le « mortier » désigne le bonnet de velours noir, bordé d’un galon d’or, que portaient les présidents des chambres : un détail vestimentaire, mais qui dit le prestige et la solennité d’une fonction héréditaire et vénale, achetée et transmise comme un bien.

La curiosité plutôt que la robe

Mais le métier de juge l’ennuie. Montesquieu se reconnaît mal dans les subtilités de la procédure et préfère de loin la curiosité savante. Il fréquente l’Académie de Bordeaux, où il présente des mémoires sur les sujets les plus variés : la physique, l’écho, les glandes rénales, la cause de la pesanteur, l’histoire naturelle. Cette formation de naturaliste et de physicien n’est pas un détail biographique : elle explique le regard qu’il portera plus tard sur les sociétés. L’homme qui dissèque des animaux et observe les effets du froid sur les tissus est le même qui cherchera, dans les lois et les moeurs des peuples, des régularités, des causes, des rapports constants. La science politique de Montesquieu est née dans un cabinet d’histoire naturelle.

Ces années bordelaises méritent qu’on s’y arrête, car elles dessinent déjà l’homme. À l’Académie de Bordeaux, Montesquieu ne se contente pas de présenter des mémoires : il oriente délibérément les travaux de la compagnie vers la physique et l’observation de la nature, au rebours du seul bel esprit de province et de l’ornement littéraire. Observer une cause lui paraît plus digne que briller dans un salon. À ce socle de naturaliste s’en ajoute un autre, plus ancien : l’éducation classique et latine reçue chez les Oratoriens, qui lui laisse pour toute la vie un fond de stoïcisme, ce goût de la mesure et cette défiance des passions qu’on retrouvera partout dans l’oeuvre. Le futur théoricien des lois s’est ainsi formé à deux écoles à la fois, celle des Romains et celle des physiciens : de la première il tient la modération du jugement, de la seconde l’habitude de remonter aux causes. Ses deux goûts, l’antiquité et la science, ne se contrarient pas : ils convergent vers une même exigence, comprendre avant de juger.

Ce point mérite d’être pesé, car il est la clef de toute l’originalité de Montesquieu. Au début du dix-huitième siècle, la grande révolution intellectuelle est celle de la physique : Newton vient de montrer que les mouvements des astres et la chute des corps obéissent aux mêmes lois mathématiques, exprimables en rapports constants. L’idée que la nature entière est gouvernée par des lois régulières, et non par des décrets capricieux, est dans l’air du temps. Montesquieu, formé à observer le vivant et à chercher les causes des phénomènes, transporte cette idée dans un domaine où personne ne l’avait portée avec autant de méthode : la diversité des lois, des moeurs et des gouvernements humains. Là où d’autres ne voyaient que le désordre des coutumes ou le caprice des législateurs, lui pressent un ordre, des causes, des rapports. Le premier chapitre de son grand livre définit les lois comme « les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses » : c’est une phrase de naturaliste appliquée au monde social. Le geste fondateur de la science sociale tient là : traiter le fait social comme un fait de nature, c’est-à-dire comme quelque chose qui a des causes et qu’on peut étudier sans se hâter de le juger.

En 1721, coup de tonnerre : paraissent à Amsterdam, anonymement, les Lettres persanes. Deux Persans, Usbek et Rica, voyagent en France et décrivent par lettres ce qu’ils voient, avec l’étonnement de l’étranger. Le succès est immense et scandaleux. Sous le masque oriental, Montesquieu se moque de la cour, des moeurs, de la religion, du pouvoir. Le livre fait de lui une célébrité dans les salons parisiens. Nous y reviendrons longuement au chapitre 11, car cette oeuvre de jeunesse contient déjà, en germe, toute la méthode du grand traité.

Le roman s’ouvre, justement, sur le motif qui résume le mieux le tempérament de son auteur : non la révolte, mais la curiosité, le besoin de sortir de chez soi pour comprendre. Usbek explique son départ par une soif de savoir qui le distingue de ses compatriotes.

Et la lettre poursuit en posant, sous le couvert du Persan voyageur, le refus de tout enfermement dans son propre point de vue : « nous n’avons pas cru que ses bornes fussent celles de nos connoissances, et que la lumière orientale dût seule nous éclairer ». C’est, transposée dans la fiction, la devise intime de Montesquieu lui-même : ne pas tenir son monde pour la mesure de tous les mondes. Le voyageur de papier annonce le grand voyageur réel que sera l’auteur, et il annonce surtout la méthode comparatiste de l’oeuvre entière.

Le grand voyage et la vente de la charge

En 1726, Montesquieu prend une décision révélatrice : il vend sa charge de président. La magistrature lui pèse, et il veut sa liberté pour observer et écrire. Le geste n’a rien d’anodin : une charge à mortier était un bien de famille, un capital et un rang. La vendre, c’était renoncer à une part de son identité sociale pour gagner du temps et de la disponibilité. Montesquieu garde le titre et le prestige du nom, mais il se décharge du fardeau quotidien des audiences. C’est le choix typique de l’homme qui préfère la vie de l’esprit aux honneurs de la fonction : il troque le pouvoir contre le loisir studieux, ce que les anciens nommaient l’otium, le repos fécond du savant.

Puis, de 1728 à 1731, il entreprend un grand voyage à travers l’Europe : l’Autriche, la Hongrie, l’Italie, l’Allemagne, la Hollande, et surtout un séjour de plus d’un an en Angleterre. Ce voyage anglais est décisif. Montesquieu y observe sur place le fonctionnement d’un régime mêlé, où le roi, la Chambre des lords et la Chambre des communes se partagent et se freinent mutuellement. Il fréquente la vie politique, lit les penseurs anglais, assiste aux débats. C’est de cette expérience que sortira, vingt ans plus tard, le chapitre fameux sur la séparation des pouvoirs.

Il faut insister sur la singularité de ce voyage. La plupart des voyageurs de qualité faisaient alors le « grand tour », un parcours touristique et mondain vers l’Italie pour y admirer les ruines antiques et les chefs-d’oeuvre de la peinture. Montesquieu fait aussi ce tour, mais il en détourne l’objet : ce qu’il regarde, ce sont les institutions, les moeurs, les manières de gouverner, les rapports entre les classes. En Angleterre, il ne se contente pas de visiter, il enquête. Il assiste à des séances du Parlement, observe la liberté de la presse et la vivacité des débats, mesure l’écart entre une vie politique ouverte et la cour fermée de Versailles qu’il connaissait. Cette Angleterre devient pour lui un cas d’observation, presque un spécimen à étudier, comme une plante rare rapportée d’un cabinet d’histoire naturelle. Le naturaliste de Bordeaux est devenu un naturaliste des institutions.

Comment voyageait-il, concrètement ? Pas en touriste pressé de cocher des monuments, mais en enquêteur méthodique. Sitôt arrivé dans un pays, Montesquieu s’informe de ce qu’on pourrait nommer ses forces vives : il cherche à fixer le nombre des habitants, à connaître les ressources, la dette, les impôts, le commerce, les douanes, les troupes, les places fortes, la nature du sol et le caractère des gens. Il interroge ceux qui ont fait l’histoire ou l’ont subie : rois et ministres, ambassadeurs, mais aussi les aventuriers déchus réfugiés en Italie, comme le financier écossais Law, ruiné par la faillite de son Système, qu’il rencontre à Venise. De tout cela il tient registre, au jour le jour, par petites touches. Ainsi se constitue, sans qu’il le poursuive encore expressément, un tableau comparé de l’Europe vers 1730 : le matériau brut dont sortira plus tard l’analyse des régimes. Le voyage n’est donc pas un divertissement entre deux livres, c’est la collecte de terrain d’un savant qui prépare son grand ouvrage.

De retour à La Brède, il se met à son grand oeuvre. Mais d’abord un livre charnière, les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734). Montesquieu y cherche pourquoi Rome a grandi puis chuté, et il refuse les explications par le hasard ou par la fortune : chaque effet a sa cause, et la grandeur de Rome portait déjà en elle les germes de sa ruine. C’est le laboratoire de la méthode : appliquée à un seul cas, l’idée que les régimes obéissent à une logique interne qui les fait vivre et mourir. L’Esprit des lois la généralisera à tous les peuples. Notons-le franchement : les Considérations ne figurent pas dans le corpus lu pour ce cours, et l’on ne citera donc rien de ce livre ; on se contente d’en situer le rôle, celui d’une étude de cas qui prépare la grande synthèse.

Vingt ans pour un livre, puis l’Index

De l’esprit des lois paraît anonymement à Genève en 1748, fruit d’environ vingt années de travail et de lecture. L’ampleur est écrasante : trente et un livres qui embrassent le droit, l’histoire, la géographie, l’économie, la religion, dans une érudition immense nourrie de récits de voyageurs du monde entier. Le succès est foudroyant. On compte vingt-deux éditions du vivant de l’auteur. Toute l’Europe savante lit, discute, conteste.

La lenteur de ce travail est elle-même instructive. Vingt ans pour un livre : c’est l’exact opposé du pamphlet écrit dans la fièvre d’une cause. Montesquieu accumule des notes, fait copier par ses secrétaires des milliers d’extraits de lecture, classe, recoupe, compare des sources venues de la Chine, de la Perse, du Japon, de l’Amérique, de l’Antiquité romaine et grecque. La forme même du livre porte la marque de cette méthode : trente et un livres découpés en chapitres souvent très brefs, parfois de quelques lignes, comme autant de fiches mises bout à bout. Cette construction par petits blocs a déconcerté certains lecteurs, qui y ont vu du désordre. Mais le désordre est apparent : chaque chapitre est une observation, et l’ensemble dessine le réseau des rapports qui font l’esprit des lois. On lit Montesquieu comme on parcourt un herbier raisonné, non comme on suit une démonstration géométrique continue.

Le livre, trop libre pour les autorités religieuses, est vivement attaqué, notamment par les jansénistes et les jésuites, et il est mis à l’Index des livres interdits par Rome en 1751. Montesquieu, fidèle à son tempérament mesuré, ne s’emporte pas : il répond par une Défense de l’Esprit des lois (1750), texte calme et ferme où il explique sa méthode et écarte les contresens. C’est dans cet écrit, postérieur au grand livre, qu’il précise par exemple que la « vertu » dont il fait le ressort des républiques n’est pas la vertu morale ou chrétienne mais une vertu politique, l’amour des lois et de la patrie : il avait fallu que le contresens se répande pour qu’il prenne la plume et le redresse. La Défense n’est pas non plus dans le corpus lu ; on en signale seulement l’existence et la fonction, sans en citer le texte. Presque aveugle dans ses dernières années, il continue de travailler avec l’aide de secrétaires. Il meurt à Paris le 10 février 1755, à soixante-six ans, laissant une oeuvre qui va nourrir, dans les décennies suivantes, à la fois les révolutionnaires français et les fondateurs des États-Unis.

Le regard qui dénaturalise : déjà dans les Lettres persanes

Pour comprendre comment ce magistrat est devenu le fondateur d’une science des sociétés, il faut voir à l’oeuvre, dès l’oeuvre de jeunesse, le procédé qui commande toute sa pensée : le regard étranger. Faire décrire la France par des Persans, c’est forcer le lecteur à voir comme arbitraire et bizarre ce qu’il tenait pour naturel et nécessaire. La satire la plus célèbre du livre s’attaque ainsi au pouvoir royal lui-même, présenté par Rica comme une sorte de magie sur les esprits.

L’étranger ne se laisse pas prendre au prestige : il voit que la puissance du roi repose moins sur l’or que sur la croyance de ses sujets, sur leur vanité, sur leur consentement à payer pour des titres d’honneur. Le même procédé se retourne, dans la lettre 30, contre les Parisiens eux-mêmes : Rica, costumé à la persane, est l’objet d’une curiosité folle ; dès qu’il quitte cet habit, il « entre tout à coup dans un néant affreux ». L’expérience est concluante : son prestige tenait au costume, non à la personne. D’où la formule devenue proverbiale, ce sommet d’étonnement naïf que la lettre met dans la bouche d’un Parisien stupéfait d’apprendre la nationalité du visiteur : « Comment peut-on être Persan ? » Cette phrase est le coeur de toute la méthode : ce qui paraît extraordinaire n’est pas dans l’objet, mais dans le point de vue de celui qui regarde. Apprendre à se déprendre de son propre point de vue, c’est déjà commencer la science des sociétés. Le futur auteur de L’Esprit des lois, qui demandera non pas si une loi est juste mais pourquoi elle est ce qu’elle est pour tel peuple, fait ici son premier geste, sous le masque du roman.

On entend mieux la portée de la scène en écoutant la réplique entière, ce comble de stupéfaction mondaine que Rica rapporte avec une fausse candeur.

Dans l’atelier des interprètes

La vie de Montesquieu a été racontée très tôt, et la manière dont ses premiers lecteurs l’ont lue éclaire encore la nôtre. Le portrait fondateur est l’Éloge de M. le Président de Montesquieu que d’Alembert place en tête du tome V de l’Encyclopédie (1755), au lendemain de la mort du philosophe. C’est lui qui fixe l’image canonique : il fait de Montesquieu le « Législateur des Nations », un nouveau Descartes de la science des lois. Et il souligne déjà la longue maturation que ce cours met au centre. Dès la vingtième année, dit-il, Montesquieu préparait « les matériaux de l’Esprit des Lois, par un Extrait raisonné des immenses volumes qui composent le corps du Droit Civil » : le grand livre de 1748 a donc près de trente ans de gestation. D’Alembert donne aussi sa vraie portée au geste de 1726 : en vendant sa charge, Montesquieu jugea « qu’un Citoyen est redevable à sa Nation & à l’Humanité de tout le bien qu’il peut leur faire », si bien qu’« il cessa d’être Magistrat, & ne fut plus qu’Homme de Lettres ». Le voyageur, enfin, est pour lui un « Démocrite François », mais un Démocrite qui « voyageoit pour instruire les hommes » et non pour s’en moquer : exactement le tempérament d’observateur que nous avons opposé plus haut à la combativité de Voltaire.

Un siècle et demi plus tard, Albert Sorel, dans son Montesquieu (collection « Les Grands Écrivains français », 1887), reprend le portrait mais en historien. Il fait de la modération le trait maître du génie, et il rattache ce tempérament à la formation : « Le fond de stoïcisme qu’il garda toute sa vie et qui fut toujours son principal fond de philosophie, lui venait directement de ses études latines. » Surtout, Sorel donne une raison sociale à l’acuité du regard de Montesquieu : la robe, « qui se trouvait entre la grande noblesse et le peuple », lui ouvrait « le champ le plus large à un observateur politique ». Le magistrat de notre titre n’est pas seulement un homme de loi que les procès ennuient : c’est un homme placé au meilleur poste pour voir la société d’en haut et d’en bas à la fois. Et c’est Sorel qui a donné à l’unité de l’oeuvre sa formule la plus ramassée, celle qui commandera tout le cours : « Les Lettres persanes contiennent, en germe, l’Esprit des lois. »

Sur le voyage, l’éclairage le plus pénétrant vient de René Doumic, qui rend compte en 1897, dans la Revue des Deux Mondes, de la publication des carnets de route sous le titre Les Voyages de Montesquieu. Contre l’idée d’une simple curiosité de touriste ou d’une velléité diplomatique, Doumic établit que le tour d’Europe procède « d’un plan de travail mûrement médité, et résulte du développement intérieur de la pensée de Montesquieu ». Le voyageur sait la faiblesse de la science purement livresque : il manque aux renseignements des livres, écrit Doumic, « d’avoir été recueillis par nous, sur place, dans leur cadre et dans leur atmosphère ». De là cette règle morale du bon voyageur, qui est aussi la maxime de toute la méthode comparative : observer « pour voir des moeurs et des façons différentes et non pas pour les critiquer ». Doumic relève au passage une notation des carnets qui peint bien ce regard tourné vers l’épaisseur historique plutôt que vers le pittoresque : « On peut voir Naples dans deux minutes. Il faut six mois pour voir Rome. » Et il donne enfin son sens au moment anglais : nulle part Montesquieu n’avait rencontré le gouvernement libre qu’il cherchait ; « l’Angleterre lui en réservait la surprise. Ce fut une révélation. » Le chapitre sur la séparation des pouvoirs, vingt ans plus tard, ne fera que mettre en système cette surprise de 1729.

On peut enfin retourner le rapport de l’homme à l’oeuvre, comme le fait Ferdinand Brunetière dans sa chronique Montesquieu (Revue des Deux Mondes, 1887). Là où ce cours montre comment la vie prépare la méthode, Brunetière montre comment le caractère marque jusqu’à la forme du livre : le « désordre » apparent de l’Esprit des lois, ses chapitres brefs et juxtaposés, tiendrait au tempérament même de l’auteur, ce « gentilhomme, magistrat, bel esprit de province ». Sa formule est plus piquante encore : « Montesquieu n’a point conformé son style à ses sujets, mais plutôt ses sujets à son style. » L’idée est contestable, et nous aurons l’occasion d’en discuter, mais elle confirme par un autre biais la thèse de tout ce chapitre : chez Montesquieu, on ne sépare pas l’homme de la pensée.

Le malentendu à éviter

Une erreur fréquente consiste à ranger Montesquieu parmi les démocrates, voire à en faire un précurseur de la République. C’est inexact et cela fausse la lecture. Montesquieu est un noble de robe, attaché à une monarchie tempérée par les corps intermédiaires, la noblesse, le clergé, les parlements. Sa préférence personnelle ne va pas à la démocratie, qu’il juge fragile et adaptée seulement aux petits États antiques, mais à une monarchie modérée où les pouvoirs se freinent. Il défend les privilèges de la noblesse de robe parce qu’il y voit un rempart contre le despotisme, non par simple égoïsme de caste.

Il faut tenir les deux bouts. D’un côté, Montesquieu est un conservateur social, un homme de l’Ancien Régime qui ne souhaite pas son renversement. De l’autre, sa méthode et ses concepts, la séparation des pouvoirs, la liberté comme sûreté, la critique de l’esclavage, le relativisme des lois, ont fourni des armes intellectuelles à des révolutions qu’il n’aurait sans doute pas approuvées. C’est l’un des paradoxes les plus instructifs de l’histoire des idées : un penseur modéré dont les outils ont servi des bouleversements radicaux.

Chapitre 2. Regarder les lois en naturaliste : l’esprit des lois

Niveau : débutant

Tout grand livre tient parfois dans son titre, et celui-ci plus que tout autre. Montesquieu n’a pas appelé son ouvrage « Des lois » mais « De l’esprit des lois », et ce mot d’esprit change tout. Il n’écrit pas un code, ni un traité de législation qui dirait quelles lois adopter. Il écrit l’étude de ce qui anime les lois par-derrière, de l’ensemble des forces et des relations qui font qu’un peuple a telles lois plutôt que telles autres. Comprendre ce déplacement, c’est tenir la clef de toute la méthode, et saisir pourquoi Montesquieu est tenu pour un fondateur de la science sociale.

Pourquoi « esprit » et non « lois »

Arrêtons-nous d’abord sur ce mot, car il a été choisi et non pas trouvé au hasard. Au XVIIIe siècle, parler de l’« esprit » d’une chose, c’est en désigner le principe interne, ce qui la fait être ce qu’elle est, par opposition à sa lettre, à sa surface visible. L’esprit d’une loi, ce n’est pas son texte, c’est la raison vivante qui la soutient, l’ensemble des conditions qui la rendent nécessaire ici et inutile là. Montesquieu le dit lui-même : son objet n’est pas les lois prises une à une, mais le réseau de rapports qui les explique. Il l’écrit en propres termes à la fin du livre I, et cette phrase est une déclaration de méthode autant qu’un aveu sur la forme du livre.

Tout est là. Le mot « esprit » désigne précisément les « divers rapports », et c’est lui qui commande l’ordre du livre. On ne classe pas les chapitres comme un juriste classerait les articles d’un code, par matières, mais comme un savant suivrait les liens de cause à effet entre des phénomènes. Le titre n’est donc pas une coquetterie : il annonce que l’on va passer de la description du droit à l’explication du droit. C’est un changement d’objet et un changement de regard.

Encore faut-il préciser ce que Montesquieu entend par « loi », car le mot lui-même a chez lui un sens élargi, et c’est ce sens qui prépare tout le reste. Une loi n’est pas d’abord un ordre, un commandement venu d’une volonté ; c’est un rapport, une relation constante entre des choses. La définition qui ouvre l’ouvrage est, à cet égard, l’une des phrases les plus chargées de toute la philosophie politique, et il faut la lire lentement.

Ainsi entendue, la loi déborde de loin le droit. Elle vaut pour Dieu, pour le monde matériel, pour les bêtes, pour l’homme : partout où des choses sont en relation réglée, il y a une « loi », c’est-à-dire un rapport. Et si tous les êtres ont leurs lois en ce sens, alors l’esprit des lois humaines, ce réseau de rapports plus souples qui lient une institution à son milieu, n’est qu’un cas particulier de cette intelligibilité générale du monde. On comprend mieux, du coup, pourquoi le même homme a pu présenter des mémoires de physique et écrire un traité de politique : pour lui, c’est partout la même quête, celle des rapports qui font tenir les choses ensemble.

De la justice abstraite aux causes réelles

Avant lui, on traitait les lois de deux façons. Les juristes les commentaient article par article, comme un commentaire de texte. Les philosophes du droit naturel, comme Grotius ou Pufendorf, cherchaient les lois idéales que la raison seule devrait dicter à tout homme partout. Montesquieu fait autre chose. Il ne demande pas ce que les lois devraient être en raison pure, mais pourquoi elles sont ce qu’elles sont en fait, ici et là, et il cherche les causes réelles de cette diversité. Il regarde les lois comme un naturaliste regarde des espèces : il les compare, les classe, et cherche les conditions qui expliquent leurs variations.

De ce déplacement découle une conséquence que Montesquieu assume pleinement, et qui a scandalisé plus d’un lecteur : il n’y a pas de meilleure constitution dans l’absolu. Si les lois sont des rapports à un peuple, à un sol, à un climat, à un genre de vie, alors ce qui convient à l’un ne convient presque jamais à l’autre. Le bon législateur n’est pas celui qui copie ailleurs les institutions qu’il admire, c’est celui qui accorde les lois à son pays.

On tient là ce qu’on appelle le relativisme de méthode de Montesquieu : une même conduite peut être justement réglée ici et absurdement réglée ailleurs, et c’est le rapport au milieu qui en décide. Mais attention au sens du mot : il n’y a, par-dessous, qu’une seule raison, « la raison humaine, en tant qu’elle gouverne tous les peuples de la terre », dont les lois de chaque nation ne sont, dit-il, que « les cas particuliers ». La diversité n’est donc pas un chaos : c’est la même raison qui se module selon les conditions, comme une même lumière prend des couleurs différentes selon le verre qu’elle traverse.

Faut-il alors conclure que, pour Montesquieu, rien n’est juste ni injuste en soi, et que tout dépend du lieu ? Ce serait aller trop vite, et c’est ici qu’il se sépare des conventionnalistes purs, de ceux qui pensent que la loi fait le juste à partir de rien. Avant même la loi positive, il pose qu’il existe des rapports d’équité, objectifs, que la loi ne crée pas mais reconnaît, comme le cercle ne crée pas l’égalité de ses rayons.

Le relativisme de Montesquieu porte donc sur l’adaptation des lois positives à chaque peuple, non sur l’existence du juste. C’est une nuance capitale, qu’on perd dès qu’on en fait un pur sceptique : naturaliser le politique, chez lui, ce n’est pas le livrer à l’arbitraire des coutumes, c’est chercher, sous la diversité, à la fois les causes qui l’expliquent et la raison qui la mesure.

Le mot juste pour décrire ce geste est qu’il naturalise le politique. De même qu’il y a des lois de la physique qui expliquent le mouvement des corps, il y a, croit Montesquieu, des régularités qui expliquent les institutions humaines. Cela ne veut pas dire que tout est mécanique, on le verra, mais que rien n’est pur hasard ni pur arbitraire. Derrière le foisonnement des coutumes, des codes, des constitutions, il y a un ordre intelligible, et la tâche du savant est de le mettre au jour.

Ce parti pris a une assise quasi théologique, qu’il faut signaler pour ne pas réduire Montesquieu à un pur mécaniste. Dès la première page, il refuse l’idée que le monde serait le produit d’un hasard sans loi. Une fatalité aveugle, dit-il, ne saurait avoir engendré des êtres intelligents : il faut donc supposer un ordre premier, une raison qui précède les choses et dont les lois ne sont que les rapports. Autrement dit, chercher des régularités dans le social n’est pas, pour lui, nier le sens du monde : c’est au contraire faire crédit à son intelligibilité. Le savant ne fabrique pas l’ordre, il le retrouve. Cette conviction, plus métaphysique qu’on ne le dit d’ordinaire, fonde tout le programme : si les lois humaines obéissent à des causes, c’est qu’il y a, sous la diversité des peuples, une cohérence à déchiffrer.

Portrait de Montesquieu.
Montesquieu (d'après un portrait du XVIIIe siècle). Wikimedia Commons, domaine public.

Le naturaliste au microscope : une preuve par l’exemple

On dit souvent, par image, que Montesquieu « regarde les lois en naturaliste ». Ce n’est pas seulement une métaphore. L’homme qui écrit l’Esprit des lois est le même qui, des années durant, a présenté à l’Académie de Bordeaux des mémoires de physique et d’histoire naturelle, et ce passé de chercheur affleure jusque dans le grand traité. Au livre XIV, là où il veut établir que le froid resserre les fibres du corps et que le chaud les détend, il ne se contente pas de l’affirmer : il rapporte une observation qu’il a lui-même conduite, au microscope, sur une langue de mouton.

Il pousse même l’expérience plus loin : il en gèle une moitié pour voir les papilles se rétracter, puis les regarde reparaître au dégel. On tient là, en pleine philosophie politique, la trace du savant qui dissèque et observe. Le détail est précieux, car il montre concrètement ce que veut dire « science » chez Montesquieu : non pas une intuition de moraliste, mais une enquête qui prétend s’appuyer sur des faits observables, fussent-ils, ici, ceux d’une physiologie aujourd’hui dépassée. La langue de mouton est l’emblème de la méthode : on ne juge pas une loi de loin, on cherche d’abord, en bas, la cause physique qui la rend compréhensible. Que cette physiologie des « fibres » soit fausse ne change rien à la nature du geste ; elle en montre seulement les limites, sur lesquelles nous reviendrons.

Les sept rapports à examiner

Le programme du livre est annoncé dès le livre I, et il vaut la peine de le suivre de près, car c’est la table des matières secrète de toute l’oeuvre. Les lois, dit Montesquieu, doivent se rapporter à une foule de choses, et c’est l’examen de tous ces rapports qui forme l’esprit des lois. Il faut considérer la nature et le principe du gouvernement, le climat, la qualité du terrain, le genre de vie des peuples (laboureurs, chasseurs, pasteurs), le degré de liberté que la constitution peut souffrir, la religion des habitants, leurs richesses, leur nombre, leur commerce, leurs moeurs et leurs manières.

Elles doivent être relatives au physique du pays, au climat glacé, brûlant ou tempéré ; à la qualité du terrein, à sa situation, à sa grandeur ; au genre de vie des peuples, laboureurs, chasseurs, ou pasteurs : elles doivent se rapporter au degré de liberté, que la constitution peut souffrir ; à la religion des habitans, à leurs inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à leurs mœurs, à leurs manieres. (Livre I, ch. III)

C’est dans cet examen, conclut-il, qu’il faut considérer les lois. Le plan des trente et un livres suit ce programme : la nature et le principe des gouvernements (livres I à VIII), la force et la liberté (IX à XIII), le climat et l’esclavage (XIV à XVIII), les moeurs, le commerce et la monnaie (XIX à XXIII), la religion (XXIV-XXV), puis l’immense histoire des lois romaines et féodales (XXVI à XXXI). On voit que les six livres dont nous disposons couvrent précisément les deux nerfs de l’oeuvre, la théorie des régimes et la théorie de la liberté, plus le bloc explosif du climat et de l’esclavage.

Il faut s’arrêter un instant sur la portée de cette énumération, car elle est plus radicale qu’elle n’en a l’air. En posant que les lois doivent être « relatives » au climat, au terrain, au genre de vie, Montesquieu refuse d’un seul mouvement deux tentations opposées. Contre le législateur de cabinet qui rêverait d’imposer partout la même constitution, il oppose la diversité des conditions. Et contre le pur traditionaliste qui dirait « c’est la coutume, n’y touchons pas », il oppose la recherche d’une raison : si une loi est bonne, c’est qu’elle est accordée à son milieu, et cet accord peut s’analyser. Le mot « rapport » est ici le pivot de toute la pensée. Une loi n’est jamais bonne ou mauvaise en elle-même, dans le vide ; elle est bien ou mal rapportée à un peuple, à un sol, à un moment. Comprendre une loi, c’est reconstituer ce faisceau de relations.

Le laboratoire : les Considérations sur les Romains

Cette méthode ne sort pas de nulle part. Montesquieu l’a d’abord rodée sur un cas unique, dans les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734), publiées quatorze ans avant le grand traité. La question y est ramassée : pourquoi Rome a-t-elle grandi jusqu’à dominer le monde, puis pourquoi a-t-elle chuté ? La réponse traditionnelle invoquait la fortune, le hasard, la faveur ou la colère des dieux. Montesquieu refuse cette paresse. Il pose qu’il y a des causes générales, morales et physiques, qui agissent dans chaque monarchie, l’élèvent, la maintiennent ou la précipitent. Tout ce qui arrive est soumis à ces causes ; et si le hasard d’une bataille a ruiné un État, il y avait une cause générale qui faisait que cet État devait périr par une seule bataille.

(Précisons, par honnêteté, que les Considérations sur les Romains ne figurent pas dans le corpus que nous avons lu : ce livre n’est donc ici qu’exposé et résumé, sans citation attribuée mot pour mot. Nous nous en tenons à ce qui peut être vérifié.)

C’est là, en germe, toute la science de l’Esprit des lois : l’idée qu’un régime obéit à une logique interne qui le fait vivre et mourir, que sa grandeur même prépare sa ruine. Rome a conquis parce que ses institutions et ses moeurs républicaines la portaient à la conquête ; et c’est la conquête qui, en gonflant la cité au-delà de sa mesure, en corrompant la vertu par les richesses, a détruit la république. La cause de l’ascension est la cause de la chute. L’Esprit des lois ne fera que généraliser ce schéma de tous les peuples : appliquée à Rome seule, l’intuition devient, étendue à tous, une science comparée des sociétés. Le grand traité reprendra d’ailleurs explicitement l’analyse de la constitution romaine, au livre XI, pour en faire un cas d’école de la distribution des pouvoirs.

Un fondateur de la science sociale

Il faut mesurer la nouveauté du geste, car c’est elle qui vaut à Montesquieu d’être tenu pour l’un des pères de la sociologie. Trois traits le caractérisent. D’abord la comparaison : Montesquieu ne raisonne pas sur un peuple idéal mais confronte des dizaines de sociétés réelles, antiques et contemporaines, européennes et lointaines, pour faire ressortir leurs régularités. Ensuite le recours massif aux récits de voyageurs : il lit tout ce que les marchands, les missionnaires, les explorateurs ont rapporté de Perse, de Chine, du Japon, des Indes, d’Afrique, d’Amérique, et il en tire sa matière empirique. Le défaut est connu (ces récits sont souvent inexacts, déformés par les préjugés), mais l’ambition est neuve : fonder le discours sur les sociétés sur de l’observation, non sur la spéculation pure.

Il ne s’est d’ailleurs pas contenté de lire les voyageurs : il a voyagé lui-même. De 1728 à 1731, il a parcouru l’Europe, de l’Autriche à l’Angleterre, en notant moins les paysages et les tableaux que les « forces vives » de chaque pays, sa population, ses ressources, ses impôts, ses troupes. Cette enquête de terrain, on le verra plus loin, a fourni à l’auteur des Lettres persanes l’expérience directe des hommes que les livres seuls ne donnent pas. Le naturaliste des lois est aussi, à sa manière, un enquêteur.

Enfin la recherche de lois générales derrière la diversité. Montesquieu ne se contente pas de collectionner des coutumes étranges à la manière d’un curieux ; il cherche, sous le foisonnement, des rapports constants, des types, des structures. C’est pourquoi le sociologue Raymond Aron a pu le ranger parmi les fondateurs de la sociologie, et Durkheim lui consacrer une étude latine comme à un précurseur. Bien sûr, Montesquieu n’est pas encore un sociologue au sens strict : il mêle la description et le jugement de valeur, il moralise parfois. Mais le programme est posé : expliquer les faits humains par des causes, comme on explique les faits naturels. C’est l’acte de naissance d’une science.

Reste à dire en quoi cette « science » diffère de la pure mécanique, car c’est ici que Montesquieu se garde du piège qu’on lui prête souvent. Naturaliser le politique ne veut pas dire le réduire à la physique. Le monde des corps, écrit-il, suit ses lois de manière constante ; le monde des hommes, jamais tout à fait.

L’homme est libre, borné, sujet à l’erreur et aux passions ; il transgresse les règles qui le régissent et défait celles qu’il s’est données. La science des sociétés est donc une science des régularités traversées de liberté : elle cherche des tendances, des inclinations, des pentes, non des nécessités absolues. C’est précisément ce qui lui interdit le fatalisme et lui laisse une place pour l’art du législateur. Nous le verrons culminer dans la théorie du climat : la cause physique pèse, mais le bon législateur a pour tâche de la corriger.

Comprendre au lieu de juger : l’exemple du vin

Prenons une question simple : pourquoi interdit-on le vin dans certains pays et pas dans d’autres ? Un juriste répondrait en citant le texte de la loi. Un philosophe du droit naturel chercherait si l’ivresse est en soi un vice condamnable par la raison. Montesquieu, lui, ne juge pas la loi bonne ou mauvaise dans l’absolu : il l’explique par un rapport au climat. L’interdiction du vin n’est ni un caprice ni une vérité morale éternelle, c’est une réponse intelligente à des conditions physiques précises.

Le raisonnement est complet, et il vaut comme modèle de toute la méthode. La même loi, transportée ailleurs, n’aurait plus de sens : dans les pays froids, dit-il, le climat semble forcer à une certaine ivrognerie de nation, sans grand danger pour la personne ni pour la société. Mieux : il prétend mesurer le phénomène, en affirmant que l’ivrognerie augmente régulièrement avec la latitude, à mesure qu’on s’éloigne de l’équateur vers les pôles. Que cette « loi » soit fausse importe moins, ici, que la forme du raisonnement : on part d’une coutume étrange, on cherche sa cause dans le milieu, et l’on cesse de s’en étonner. Voilà le geste de l’esprit des lois : non pas approuver ou condamner, mais comprendre la cause. L’exemple montre aussi que les rapports s’enchaînent : une loi religieuse (l’interdiction de Mahomet) renvoie à un fait de climat, lequel renvoie à une physiologie. La religion, le corps, la géographie tiennent ensemble.

Une forme déroutante

Il faut prévenir le lecteur sur la forme de l’Esprit des lois, car elle décourage souvent. Le livre n’est pas une démonstration continue mais une mosaïque de chapitres très courts, parfois de trois lignes, juxtaposés, qui sautent d’un exemple romain à une coutume japonaise, d’une analyse abstraite à une anecdote de voyageur. Le style est sentencieux, fait de maximes brèves et de traits frappants. On a parfois l’impression d’un recueil d’aphorismes politiques plutôt que d’un traité. D’Alembert lui-même reprochait au livre son manque d’ordre apparent.

Cette forme n’est pas de la négligence, c’est une méthode et un risque. Montesquieu veut que le lecteur travaille, qu’il relie lui-même les chapitres, qu’il sente les rapports plutôt qu’on ne les lui assène. Il l’écrit : son objet n’étant pas les lois mais l’esprit des lois, il a dû suivre l’ordre des rapports plutôt que l’ordre naturel des matières. Le revers, c’est qu’on peut isoler une phrase et lui faire dire le contraire de l’ensemble, piège dans lequel tombent ceux qui citent l’ironique chapitre sur l’esclavage au premier degré, comme nous le verrons.

Il y a, derrière ce choix, une cohérence profonde avec le titre. Si l’objet du livre était les lois, on pourrait les ranger par matières, comme un code. Mais l’objet est l’esprit des lois, c’est-à-dire les rapports, et les rapports ne se laissent pas aligner en colonnes : ils se croisent, le climat retentit sur les moeurs, les moeurs sur le commerce, le commerce sur les lois. La forme éclatée du livre est donc le reflet exact de son objet. C’est aussi pourquoi Montesquieu annonce qu’il commencera par la nature et le principe des gouvernements, parce que ce principe a, dit-il, une influence telle sur les lois qu’une fois posé, on en verra découler le reste comme d’une source. L’ordre du livre n’est pas l’ordre du droit, c’est l’ordre des causes.

Dans l’atelier des interprètes

Depuis sa parution, l’Esprit des lois a divisé ceux qui le lisent, et la question même que nous venons de poser (de quel genre de livre s’agit-il, science, satire, recueil de maximes ?) traverse toute sa réception. Il vaut la peine d’écouter quelques interprètes, car leurs désaccords éclairent en retour ce que ce chapitre a voulu défendre : l’unité d’un regard.

Le plus sévère est sans doute Ferdinand Brunetière, dans sa chronique Montesquieu (Revue des Deux Mondes, 1887). Il y recense quatre lectures rivales de l’ouvrage, sans parvenir à les concilier : une satire à clé, un classicisme qui généralise, une « histoire naturelle des lois » (la lecture qu’en faisaient déjà Vinet et Auguste Comte), un réformisme à la d’Alembert. Faute de lien entre elles, juge-t-il, l’Esprit des lois n’est pas un grand livre achevé mais « les fragmens d’un grand livre », « le souvenir d’un grand monument, mais le monument n’a jamais existé ». Le verdict est rude, et il prolonge l’objection de d’Alembert sur le désordre. Pourtant, ce qui nous intéresse est ailleurs : la troisième lecture qu’il isole, l’« histoire naturelle des lois », nomme exactement le fil naturaliste que tout ce chapitre a suivi. Et Brunetière finit par reconnaître à Montesquieu un service décisif : par lui, « l’histoire devient philosophique » par la recherche des causes, ce dont vivront ensuite Guizot, Tocqueville et Taine. La forme est peut-être éclatée, mais le geste, lui, a fait école.

À cette sévérité, Albert Sorel, dans sa monographie Montesquieu (collection « Les Grands Écrivains français », 1887), oppose une formule qui résume notre passage « de la justice abstraite aux causes réelles ». Le mérite de Montesquieu, dit-il, est d’avoir substitué à l’abstraction du droit naturel l’observation, de faire que le problème des lois « cessât d’être juridique et devînt historique ». C’est notre déplacement même, vu du côté de l’histoire. Sorel ne ménage pas pour autant la part fragile de la méthode : sur la théorie des climats, son verdict est sans appel, « tout l’échafaudage s’est écroulé ». Voilà qui confirme, d’une autre voix, ce que la langue de mouton nous avait déjà appris : la physiologie est fausse, mais elle n’invalide pas le geste de chercher des causes.

Quant à l’enracinement empirique de ce geste, c’est René Doumic qui l’a le mieux montré, en recensant les journaux de Voyages de Montesquieu (Revue des Deux Mondes, 1897). Le voyage de 1728-1731, dit-il, n’est ni un hasard ni une mission diplomatique : il « fait partie d’un plan de travail mûrement médité », c’est l’« enquête » qui donne à l’écrivain « l’expérience directe des hommes » que les livres seuls ne procurent pas, faute « d’avoir été recueillis par nous, sur place ». Et Doumic relève un trait qui touche au coeur de notre chapitre : Montesquieu voyage « pour voir des mœurs et des façons différentes et non pas pour les critiquer ». C’est, mot pour mot, l’attitude que nous avons appelée comprendre au lieu de juger, appliquée non plus à une loi mais à des peuples entiers.

Reste enfin le verdict de la réception immédiate, celui de d’Alembert, déjà croisé pour ses réserves sur l’ordre du livre. Dans son Éloge de M. le Président de Montesquieu (1755), placé en tête du tome V de l’Encyclopédie, il fixe une comparaison qui dit tout du rapport de Montesquieu à la science.

La formule est juste, et elle vaut comme conclusion de tout ce qui précède. Comme Descartes, Montesquieu est un ouvreur de routes : il se trompe sur les fibres et le froid, il prête trop au climat, mais sa façon de poser les questions, par les causes et par les rapports, instruit même là où ses réponses ont vieilli. Une science se juge moins à ses résultats du moment qu’à la méthode qu’elle lègue.

Une objection, et sa réponse

On peut objecter à Montesquieu que sa méthode mène tout droit au conservatisme : si chaque loi s’explique par son milieu, alors toute loi est, en un sens, justifiée par ses causes, et l’on perd tout moyen de la critiquer. Expliquer, ne serait-ce pas excuser ? À ce compte, l’esclavage, le despotisme, la torture trouveraient eux aussi leur « rapport au climat » et seraient mis à l’abri du jugement.

La réponse de Montesquieu est nette, et elle se lit dans le livre même. Expliquer n’est pas approuver. La meilleure preuve en est sa théorie du climat, où il établit d’abord des causes physiques pesantes, puis affirme aussitôt que la grandeur du législateur consiste à les combattre.

Connaître la cause d’une chose, ce n’est donc pas s’incliner devant elle : c’est se donner les moyens d’agir sur elle. Le médecin qui comprend la maladie ne la bénit pas, il la soigne. De même, le savant qui comprend pourquoi un peuple penche vers la servitude ne valide pas la servitude : il indique au législateur contre quoi lutter. La science des causes débouche sur un art de la correction. Plus les causes physiques portent les hommes au repos, dira-t-il, plus les causes morales doivent les en arracher. L’explication n’est donc pas le dernier mot ; elle est la condition d’une action lucide. Le geste qui paraissait conservateur (tout a sa raison) se renverse en geste réformateur (donc tout peut être amendé en connaissance de cause). C’est là, dans ce passage de la cause au remède, que se loge la véritable subtilité de Montesquieu, et l’erreur de ceux qui n’ont vu en lui qu’un fataliste du climat.

La suite est réservée

Encore 10 chapitres avec l'abonnement Premium.

Vous avez lu l'ouverture et les 2 premiers chapitres. La suite du cours de Montesquieu, et l'intégralité des autres cours, s'ouvre avec l'abonnement.

  • Chapitre 3. Les lois comme rapports nécessaires
  • Chapitre 4. La nature des trois gouvernements
  • Chapitre 5. Leur principe : vertu, honneur, crainte
  • Chapitre 6. La liberté politique : ce qu’elle n’est pas
  • Chapitre 7. La séparation des pouvoirs : la constitution d’Angleterre
  • Chapitre 8. Le climat et les moeurs, et le piège du déterminisme
  • Chapitre 9. L’esclavage : l’arme de l’ironie
  • Chapitre 10. Modération, lois et corps intermédiaires
  • Chapitre 11. Lettres persanes : le regard étranger qui révèle l’arbitraire
  • Chapitre 12. Postérité : la Révolution américaine, les critiques, l’actualité

Les sources se retrouvent dans la bibliographie de Montesquieu.

← Tous les cours